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TERTULLIEN

TRAITÉ DE LA CHAIR DE JÉSUS-CHRIST.

[

Édité par M. Charpentier, Paris (1844)
]

I. Ceux qui s'élevant contre la foi de la résurrection, laquelle ne recevait aucune controverse avant que ces nouveaux Sadducéens parussent dans le monde, s'efforcent même de montrer que l'espérance que nous en avons ne regarde point notre chair, ont raison de mettre en question la chair de Jésus-Christ, et de soutenir ou qu'elle est tout autre chose que la chair d'un homme; de peur que s'il est certain que ce soit la chair d'un homme, ce ne soit un préjugé contre eux que cette chair, qui est ressuscitée en Jésus-Christ, ressuscite en tous les hommes. Il faut donc que ce même argument que ces gens-là emploient pour détruire le vœu et le souhait de la chair de l'homme nous serve pour l'établir. Examinons quelle est la substance corporelle de notre Seigneur, car quant à la substance spirituelle, l'on en convient, c'est de sa chair que l'on dispute; on en révoque la vérité en doute, on remet en question sa qualité, on demande si elle a été, d'où elle a été, et comment elle a été: la preuve de sa nature sera la règle de notre résurrection. Marcion, voulant nier la chair de Jésus-Christ, a aussi nié sa naissance, ou voulant nier sa naissance, a aussi nié sa chair, craignant, que dans la correspondance qui est entre la naissance et la chair, l'un ne rendît témoignage en faveur de l'autre, parce que la naissance n'est point sans la chair, ni la chair sans la naissance; comme si par la licence ordinaire des hérétiques il n'eût pas été en son pouvoir, ou, en admettant la chair, de nier la naissance selon la témérité d'Apelles, son disciple et depuis son déserteur, ou, confessant la chair et la naissance, de leur |282 donner un autre sens par une interprétation nouvelle, selon l'esprit et la pensée de Valentin, cet autre disciple et déserteur de Marcion. Celui-là même qui a osé parler de là chair de Jésus-Christ comme d'une chair imaginaire, a pu de la même sorte parler de sa naissance comme d'un fantôme, et avancer que la conception, la grossesse et l'enfantement de la Vierge, et enfin la suite et l'ordre de la vie de cet enfant, n'a été qu'une apparence, que toutes ces choses ont trompé les mêmes yeux en les mêmes sens, qui ont été séduits par l'opinion que l'on a conçue de la vérité de cette chair.

II. Cependant la naissance a été annoncée par Gabriel. Mais quelle créance a l'hérétique à ce qu'annonce l'ange du Créateur? Il est écrit que Jésus-Christ a été conçu dans le sein de la Vierge: quelle créance a l'hérétique à ce que dit Isaïe, prophète du Créateur? Celui-là est ennemi de la longueur du temps, qui voulait que Jésus-Christ descendît du ciel sur la terre en un instant: «Otez-moi, dit-il, ces tributs qui se lèvent au nom de César, et qui sont toujours fâcheux et incommodes. Otez-moi cette petite cabane, ces pauvres langes, et cette dure et misérable crèche. Que cette multitude d'anges considère que la nuit est pleine d'illusions, et que les ténèbres de celle qu'ils ont passée à faire les honneurs de la naissance de leur Seigneur peuvent les avoir abusés; que les pasteurs, au lieu de s'amuser à rendre ces adorations, s'occupent à garder leurs ouailles 1; que les mages ne se lassent point dans un voyage si long, je leur laisse volontiers tout leur or et toutes leurs richesses; qu'Hérode même ne soit pas si cruel, afin que Jérémie n'ait point de sujet de se glorifier de ce qu'il a prophétisé de lui; que l'enfant ne soit point circoncis, pour lui épargner la douleur de la circoncision; qu'on ne le porte point au temple, afin que ses parents ne soient point chargés des frais d'une offrande 2; qu'on ne le mette point entre les mains de Siméon, de peur qu'un vieillard, qui après |283 cela doit incontinent mourir, n'en soit affligé; que cette vieille même ne parle point, afin qu'elle ne fascine point cet enfant.» Ne sont-ce pas là, ô Marcion! les beaux conseils par lesquels tu as eu l'audace de vouloir effacer tant de preuves originales de l'humanité de Jésus-Christ, pour nous priver d'autant de témoignages de la vérité de sa chair? Mais dis-nous de quelle autorité tu agis. Si tu es prophète, fais-nous quelque prédiction de l'avenir qui nous le montre; si tu es apôtre, que l'on te voie prêcher en public; si tu as l'esprit des apôtres, parle comme les apôtres, que ta foi et la leur soit la même foi: mais si tu es seulement chrétien, tiens cette doctrine que nous tenons de la tradition. Que si tu n'es rien de tout cela, je puis dire qu'il faut que tu meures. Et certes tu es mort, puisque tu n'es point chrétien, ne croyant pas en cette foi qui fait les chrétiens; et tu es mort d'autant plus que tu n'es point chrétien, et qu'ayant été chrétien, tu as cessé de l'être; tu es, dis-je, mort de ce coup mortel que tu as reçu en ne croyant plus ce que tu croyais autrefois, comme tu l'avoues dans une de tes lettres, et selon que les tiens ne le nient pas, et que nous le prouvons. Ne croyant donc plus ce que tu as cru, tu as voulu retrancher ce que tu ne crois plus; mais ne pense pas que tu l'aies retranché en ne le croyant plus; au contraire, en voulant retrancher ce que tu as cru, tu montres qu'il y avait une autre foi en laquelle tu croyais avant que tu eusses entrepris de la retrancher, et cette autre foi venait de la tradition, et cette foi qui venait de la. tradition était véritable, comme ayant été laissée par ceux à qui il appartenait de nous la laisser. De sorte qu'en voulant retrancher ce qui était de la tradition, tu as attenté contre la vérité, par une entreprise qui n'est fondée sur aucun droit, et qui est destituée d'une légitime autorité. Mais je me suis servi plus amplement dans un autre traité de cette sorte de défense contre toutes les hérésies, et je la répète ici en peu de paroles pour obliger Marcion à nous dire pour quelle raison il ne croit pas; à la naissance de Jésus-Christ. |284 

III. Il est nécessaire que j'emploie cette défense contre toi, puisque tu as cru qu'il dépendait de toi d'avoir ce sentiment, que la naissance dans la chair ou était impossible, ou n'était pas convenable à Dieu. Certes il n'y a rien d'impossible à Dieu que ce qu'il ne veut pas. Considérons donc s'il n'a pas voulu naître; car s'il l'a voulu, je dis qu'il l'a pu, et qu'il est véritablement né. Je renferme ce raisonnement en peu de phrases. S'il y avait quelque cause pour laquelle Dieu n'eût pas voulu naître parmi les hommes, il ne se fût point fait voir sous la figure d'un homme. En effet, qui, voyant un homme, pourrait nier que la naissance ne fût en lui le principe de la vie? Ainsi Dieu n'aurait point voulu paraître aux yeux des hommes ce qu'il n'aurait voulu être. Notre esprit même est naturellement porté à ne vouloir pas que l'on croie de nous ce qui ne nous est pas agréable, et il n'importe pas qu'une chose soit ou qu'elle ne soit pas, si n'étant pas on peut présumer qu'elle soit; au contraire il importe qu'on ne croie pas faussement ce qui n'est pas en effet et dans la vérité.» Mais, dis-tu, il lui suffisait qu'il sût en lui-même ce qu'il est.» Que les hommes jugent par leurs lumières si le voyant revêtu de la forme d'un homme, ils ont dû estimer qu'il eût pris naissance. Certes, si sans avoir eu une véritable naissance, on n'eût pas laissé de le tenir pour un homme malgré la propre connaissance qu'il avait de lui-même, n'était-il pas plus digne de lui, et n'était-il pas plus généreux que ce fût une vraie naissance qui le fît passer pour un homme? Quel est ce courage que tu lui attribues? Et n'est-ce pas lui faire une injure que de penser que, n'étant point né sur la terre, il ait souffert que contre sa propre connaissance on ait cru qu'il le fût? Fais-nous comprendre quel intérêt si grand pouvait porter Jésus-Christ dans la connaissance qu'il avait de ce qu'il était, à se montrer autre qu'il n'était. Tu ne peux pas dire qu'il était à craindre que s'il eût pris naissance et qu'il se fût vraiment revêtu de la nature humaine, il eût cessé d'être Dieu, et qu'il eût perdu ce qu'il était, en devenant ce qu'il n'était pas. Car Dieu est immuable, et son état est tei qu'il |285 ne peut-être eu péril de le perdre. «Mais, dis-tu, je nie que Dieu ait été véritablement fait homme, en sorte qu'il soit né et qu'il ait pris un corps de cher pour qu'il est nécessaire que celui qui est sans fin ne puisse changer. Le changement en un autre état est la fin du premier état; ainsi celui qui ne peut avoir de fin, ne peut souffrir de changement.» Certes, les choses qui changent sont sujettes à cette loi: qu'elles ne demeurent point en ce qui se change en elles, et que n'y demeurant pas elles périssent, perdant dans le changement ce qu'elles étaient avant que de changer: mais il n'y a rien de pareil à Dieu, et il est d'une nature fort éloignée de la condition de toutes les autres choses. Si donc celles qui sont si éloignées de Dieu et dont Dieu est si éloigné quand elles changent, perdent ce qu'elles étaient: quelle serait la différence entre Dieu et les autres choses, s'il n'arrivait le contraire en Dieu de ce qui arrive dans les autres choses? je veux dire que Dieu se puisse changer en toutes choses; et néanmoins qu'il persévère dans ce qu'il est, autrement il serait égal à toutes les autres choses, qui en changeant perdent ce qu'elles étaient avant leur changement. Mais quoiqu'on cela il ne leur soit pas égal, il ne leur est pas inégal en toutes choses, s'il ne leur est pas inégal dans la puissance de prendre une autre nature. Vous avez quelquefois lu, et vous avez cru que les anges du Créateur ont été revêtus d'une forme humaine 3, et qu'ils ont eu si véritablement des corps, qu'Abraham leur a lavé les pieds, et que par leurs mains Loth a été arraché à la violence de ceux de Sodome4; que l'ange a lutté avec l'homme, et qu'étant pressé entre les bras de l'homme, de toute la pesanteur de son corps, il a fait effort pour s'en délivrer. Que s'il a été permis aux anges, qui sont d'une nature intérieure à Dieu, de conserver la nature angélique sous un corps humain, ôteras-tu cette puissance à Dieu, qui est bien plus puissant que les anges; et diras-tu que Jésus-Christ n'ait pu demeurer dans sa nature divine en se revêtant véritablement de la nature de |286 l'homme; ou voudrais-tu avancer que les corps de ces anges n'ont été que des fantômes? Non, tu n'as pas tant de hardiesse; car si tu mettais cette conformité entre les anges du Créateur et Jésus-Christ, il s'ensuivrait que Jésus-Christ est fils de ce même Dieu, dont les anges ont les mêmes qualités que Jésus-Christ. Et certes, si pour défendre ton erreur contre l'autorité des Écritures, tu n'en avais pas tout exprès rejeté les unes etcorrompules autres, l'Evangile de saint Jean 5 t'aurait sur ce point couvert de confusion, lorsqu'il annonce que le Saint-Esprit descendit sur Notre Seigneur dans le corps d'une colombe. C'était le Saint-Esprit, et cependant c'était aussi véritablement une colombe que c'était le Saint-Esprit; et quoiqu'il se fût couvert d'une substance et rangé, il n'avait pas anéanti sa propre substance. Mais tu demandes: «Qu'est devenu le corps de la colombe, le Saint-Esprit étant remonté dans le ciel?» C'est la même question que des anges. Comme ce corps avait été formé, il a été détruit. Si tu avais pu voir quand il se formait du néant, tu aurais su quand il retournait dans le néant; comme son commencement n'a point été visible, sa fin ne l'a point été non plus; mais autant de temps que ce corps paraissait, autant a-t-il été corps véritable; et enfin ce qui est écrit est vrai, et ne peut pas n'avoir point été.

IV. Si donc tu ne rejettes la nature corporelle en Jésus-Christ, ni comme impossible, ni à cause du péril de perdre la divinité, il ne te reste plus que de la rejeter et de noircir par tes répréhensions, comme indigne de Dieu. Commence par les bassesses de la naissance: tu ne peux souffrir que des langes le serrent, et qu'il semble qu'on se joue de lui par ces paroles d'amour dont on le flatte; tu méprises ces bassesses de la nature, si digne de notre vénération! Mais apprends-moi, Marcion, de quelle sorte tu as pris naissance: tu méprises l'homme qui naît sur la terre; comment donc peux-tu aimer quelqu'un? certes, tu ne t'es pas aimé toi-même, quand tu t'es séparé de l'Église et de |287 la foi de Jésus-Christ. Dis-moi enfin si tu méprises ta propre nature, ou si tu es né d'autre sorte que tous les hommes. Quant à Jésus-Christ, il a aimé cet homme pétri dans le sein maternel6, et formé dans les entrailles de la femme; cet homme d'une matière si vile qui a été le jouet de ceux qui l'ont nourri et élevé. C'est pour lui qu'il est descendu sur la terre 7; c'est pour lui qu'il a prêché; c'est pour lui qu'il s'est humilié jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. Et de vrai, il a bien aimé celui qui lui a coûté un si grand prix, et qu'il a racheté si chèrement 8. Et l'on peut dire que si Jésus-Christ est de même essence que le Créateur de l'homme, il a eu raison d'aimer l'homme comme étant sa créature: et que s'il y a un autre Dieu qui soit son principe, l'amour qu'il a eu pour l'homme n'en est que plus grand, puisqu'en ce cas il aurait aimé une créature qui ne serait pas à lui. Il est donc vrai qu'en aimant l'homme, il a aussi aimé la naissance de l'homme, qu'il a aimé la. chair, car l'on ne peut aimer une chose, si l'on n'aime ce qui la fait être, si l'on n'aime la nature par laquelle elle est ce qu'elle est. Ote à l'homme sa naissance et représente-nous l'homme, s'il est en ta puissance de nous le montrer séparé de cet état; ôte-lui la chair, et montre-nous sans la chair cet homme que Dieu a racheté: mais comment le pourrais-tu faire, si cette naissance et cette chair c'est l'homme que Dieu a racheté. Quoi! tu veux que Jésus-Christ rougisse de ce qu'il a bien voulu racheter, et tu veux figurer indigne de Dieu ce qu'il n'eût pas racheté s'il ne l'eût aimé d'un amour tout singulier9? Il sauve de la mort la naissance, par une renaissance céleste; il rend à la chair la guérison, et la délivre de toutes ses maladies; il nettoie la lèpre; il rend la lumière aux aveugles; il restitue la vigueur au paralytique; il chasse le malin esprit; il ressuscite les morts; et l'on croira qu'il rougit de naître dans cette chair pour laquelle il a fait tant de choses merveilleuses! S'il eût voulu naître de quelque animal, et si sous un corps de cette sorte il prêchait le royaume des deux, je pense que tu prendrais |288 la liberté de le reprendre: «Cela est honteux à Dieu, dirais-tu; cela est indigne du Fils de Dieu!» il y a en cela de l'extravagance et de la folie, parce que tu le crois ainsi, et que ton esprit se l'est persuadé, en effet, que ce soit une chose tout à fait contre le sens et pleine de folie, jugeant de Dieu par nos sentiments: mais prends garde, Marcion, à cette parole de l'Écriture, si toutefois tu ne l'as point effacée.» Dieu a choisi les choses qui passent pour folles et extravagantes dans le monde, pour confondre celles où selon la monde réside toute la sagesse 10.» Quelles sont ces choses folles et extravagantes? Est-ce la conversion de l'homme au culte du vrai Dieu, îa renonciation à l'erreur, la doctrine de justice, de chasteté, de patience, de miséricorde et d'innocence? Certes, ces choses n'ont point d'extravagance et de folie; cherches donc quelle est cette folie dont parle l'apôtre, et si tu prétends l'avoir découverte, tu trouveras qu'il n'y a rien qui ait tant de folie selon le monde, que de croire en un Dieu né ici-bas, et né d'une Vierge; en un Dieu qui a pris un corps de chair, et qui s'est comme abattu dans toutes ces bassesses de notre humanité. Que quelqu'un nous vienne dire: qu'il n'y n rien en ces choses-là qui doive passer pour folie, et qu'il y en a d'autres que Dieu a choisies pour opposer par une excellente émulation à la sagesse du siècle. Soit; mais par les lumières de cette sagesse on croit plus facilement qu'un Jupiter ait été changé en un taureau ou en un cygne, que, selon Marcion, Jésus-Christ n'a vraiment pris la nature humaine.

V. Il est vrai qu'il y a d'autres choses qui paraissent aussi folles, et ce sont celles qui regardent les diffamations et les souffrances d'un Dieu, si ce n'est que l'on veuille faire passer pour sagesse un Dieu crucifié. Ote-nous aussi, Marcion, cette croix; mais plutôt que ce soit là ta principale fin de nous ôter cet instrument des ignominies de notre Seigneur: car lequel est le plus indigne de Dieu? de quoi doit-on plutôt rougir, ou de naître, ou de |289 mourir? de porter un corps de chair, ou de porter une croix? d'être circoncis, ou d'être pendu à un gibet? d'être nourri, ou d'être enseveli? d'être mis en dépôt dans une crèche, ou d'être enfermé dans un sépulcre? Si tu ne crois pas ces choses-là, tu n'en seras que plus sage selon le monde: mais à dire vrai, tu ne peux être sage 11, si tu ne montres de la folie aux yeux du monde, en te soumettant par la foi à ce que l'on prend pour folie dans les affections de Dieu. Que si tu n'as pas retranché de l'Evangile l'histoire de la passion de Jésus-Christ, ne serait-ce point parce que, prenant son corps pour un fantôme, tu as cru qu'il était sans sentiment des maux qu'on lui faisait. Je t'ai déjà dit que Jésus-Christ a pu souffrir de vains mépris, et d'une naissance et d'une enfance imaginaires: mais réponds-moi précisément sur le fait de sa mort et de sa résurrection, toi qui d'une main sacrilège veux arracher la vie à la vérité. Dieu n'a-t-il pas été vraiment crucifié? n'est-il pas vraiment mort comme il a été vraiment crucifié? n'est-il pas vraiment ressuscité comme il est vraiment mort? Si cela n'est pas, c'est faussement que saint Paul veut que nous ne sachions autre chose que Jésus crucifié; c'est faussement qu'il a tant prêché Jésus enseveli; c'est faussement qu'il a tant annoncé Jésus ressuscité. Si cela n'est pas, toute notre foi est fausse, et tout ce que nous espérons de Jésus-Christ n'est rien que fantôme. O homme le plus détestable de tous les hommes, qui donnes des excuses aux bourreaux et aux meurtriers de notre Seigneur! Jésus-Christ n'a rien souffert de leur cruauté, s'il n'y a point de vérité dans ses souffrances. Mais enfin, laisse-nous cette unique espérance de tout l'univers. Pourquoi veux-tu détruire cette réprobation du crime nécessaire à notre foi? tout ce qui est indigne de Dieu, m'est utile et avantageux à moi; je serai sauvé si je ne reçois point de confusion de la diffamation des peines de mon Sauveur 12. «Celui, a-t-il dit, qui souffrira de la confusion pour moi, et à cause du scandale de ma croix. |290 J'en souffrirai aussi pour lui.» Je ne trouve point de juste matière de confusion, que celle qui me fait dédaigner de rougir devant les hommes, et qui me donne une salutaire impudence et une heureuse folie. Le Fils de Dieu a été crucifié! je n'en ai point de honte, parce qu'il faut en avoir de la honte. Le Fils de Dieu est mort, c'est une chose que je trouve croyable, parce qu'elle résiste au sens humain. Le Fils de Dieu ayant été mis dans le tombeau est ressuscité! je crois que cela est vrai parce que c'est une chose qui paraît impossible. Mais comment toutes ces choses sont-elles vraies en Jésus-Christ si Jésus-Christ n'a pas été vrai homme, s'il n'a pa.s eu dé quoi être attaché à une croix, de quoi être mis à mort, de quoi être enseveli, de quoi être ressuscité? je veux dire s'il n'a pas eu une chair animée par le sang répandu dans tous les membres, et composée d'os, de nerfs et de veines, dont le mélange et l'enchaînement admirable fait toute la structure du corps, une chair, dis-je, qui sait ce que c'est que de naître et de mourir; chair humaine, sans doute, parce que l'homme lui a donné naissance, et mortelle en Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ est homme et Fils de l'homme! Et certes l'on ne peut dire que Jésus-Christ soit homme, si l'on ne reconnaît en lui un corps de chair; et l'on ne peut concevoir le Fils de l'homme, si une personne qui ait la nature humaine ne l'a mis au monde, non plus que Dieu ne peut être conçu sans l'esprit de Dieu, ni le Fils de Dieu sans que Dieu soit son Père. Ainsi le fond de ces deux substances compose l'humanité et la divinité: celle-là qui est née, celle-ci qui n'est pas née; celle-là qui est chair, celle-ci qui est esprit; celle-là qui est infirme, celle-ci qui est toute-puissante; celle-là qui meurt, celle-ci qui vit d'une vie sans bornes et sans fin; conditions distinctes, dont l'une est divine et l'autre humaine, mais quis ont de deux natures également véritables, et où une même foi reconnaît également la vérité de l' esprit et de la chair. Les vertus de cet homme-Dieu ont fait voir en lui l'esprit de Dieu, et ses souffrances ont montré qu'il s'était revêtu de la chair de l'homme. Si les |291 vertus n'étaient pas sans l'esprit, par la même raison les souffrances n'étaient pas sans la chair; et au contraire si la chair était imaginaire au milieu des souffrances, l'esprit était aussi chimérique parmi toutes les vertus qu'il a fait paraître. Pourquoi donc nous ravis-tu par ton mensonge la moitié de Jésus-Christ? Dans tout ce qui composait sa personne il était la vérité. Crois-moi, il a mieux aimé naître que de mentir en quelque façon que ce soit, mais principalement que de mentir en des choses qui touchaient son propre état, en sorte qu'il portât une chair, dure sans os, solide sans muscles, et rouge sans sang, une chair qui fût couverte sans peau, qui voulût manger sans faim, qui mangeât sans dents, qui parlât sans langue, et une chair tellement imaginaire, que sa parole ne fut qu'un son et une image de voix, et que ce fût un fantôme qui trompât le sens de l'ouïe. Si cela est, c'était aussi un fantôme après sa résurrection, quand il montra ses mains et ses pieds à ses disciples: «Voyez, leur dit-il, que c'est moi-même; car l'esprit n'a point d'os comme vous voyez que j'en ai.13» En effet c'est la chair et non pas l'esprit qui a des os, des pieds et des mains. Dis-moi, Marcion, comment entends-tu cette parole de l'Ecriture, toi qui veux que Jésus ait Dieu pour principe, à savoir ce Dieu souverainement bon, ce Dieu de douceur et de paix, ce Dieu enfin qui a seul la bonté? Vois-tu comment ce Dieu trompe et impose, comment il abuse les yeux de tous les hommes? reconnais-tu qu'il surprend par ses illusions les sens, l'abord et l'attouchement de tout le monde? Tu ne devais donc pas nous produire Jésus-Christ comme venant du ciel, mais comme sortant de quelque troupe de fourbes et d'imposteurs; tu ne devais pas nous le présenter comme ayant l'essence de Dieu outre la nature de l'homme, mais comme un homme qui était un insigne magicien; tu ne devais pas en parler comme du pontife de notre salut, mais plutôt comme d'un bateleur; tu ne |292 devais pas nous le faire passer pour celui qui ressuscite les morts, mais pour celui qui fait périr les vivants. Si toutefois tu veux qu'il ait été magicien, en qualité de magicien il était homme, né comme les autres hommes. 

VI. Mais quelques disciples de ce docteur du pays du Pont14, comme s'ils avaient à se montrer plus habiles que leur maître, accordent que Jésus-Christ a eu une véritable chair, ne voulant pas néanmoins que la vérité de la chair qu'ils accordent les empêche de nier que cette chair ait pris naissance.» Qu'il ait eu, disent-ils, un corps de chair, pourvu que ce corps ne soit point né. Ainsi, comme L'on dit ordinairement, nous sommes tombés de fièvre en chaud mal: de Marcion nous voilà venus à Apelles. Celui-ci, après s'être corrompu la chair avec une femme, ayant quitté la discipline de Marcion, la vierge Philumène lui corrompit ensuite l'esprit, et il apprit d'elle cette doctrine qu'il a entrepris de publier: que le corps de Jésus-Christ était un corps véritable, mais un corps sans naissance. Et certes l'apôtre répondra à cet ange de Philumène avec les mêmes termes dont il semblait le toucher par esprit de prophétie, lorsqu'il disait: «Quand un ange du ciel vous annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous annonçons, qu'il soit anathème.» Il faut maintenant examiner quels sont leurs arguments pour les détruire de toutes nos forces. Ils avouent que Jésus-Christ a eu véritablement un corps. Mais d'où vient la matière du corps, sinon de cette qualité terrestre qui tombait sous l'objet de la vue? d'où vient le corps, si le corps n'est chair? d'où vient la chair si elle n'est née? puisque cette chair, qui ne se voit pas encore et qui naît, doit tirer son être de la naissance. «Il a, disent-ils, emprunté sa chair des astres; il l'a prise des substances de l'air, et de ce monde supérieur.» Ils ajoutent qu'il ne faut pas s'étonner qu'un corps ne soit point né, puisque nous croyons que les anges ont pu se présenter avec des corps qui n'ont point été formés dans le sein d'une femme 15. Il est |293 vrai que c'est notre doctrine, et que nous en avons des preuves: mais de quel droit cet homme peut-il, pour établir la règle de sa foi, emprunter des arguments des Écritures dont il combat la foi et l'autorité? Qu'a de commun avec Moïse celui qui rejette le Dieu de Moïse? Si Moïse a un autre Dieu, qu'on lui laisse ses règles et ses preuves. Toutefois que les hérétiques, tous tant qu'ils sont, emploient les Ecritures de ce même Dieu, qui a fait le monde dont ils jouissent et dont ils reçoivent tant de biens: en se servant de ses exemples pour composer leurs blasphèmes, ils élèvent contre eux-mêmes des témoignages qui feront leur condamnation; mais il est facile, à la vérité de les vaincre sans se prévaloir de cet avantage qu'ils lui donnent. Que ceux donc qui veulent prétendre que la chair de Jésus-Christ est pareille à celle des anges, et qui soutiennent qu'elle n'est pas née, encore qu'elle soit une véritable chair, considèrent, je les en supplie, les causes pour lesquelles Jésus-Christ et les anges ont paru dans la chair et qu'ils comparent ces causes ensemble. Il n'y a jamais eu d'ange qui soit descendu sur la terre pour être crucifié, pour souffrir lamort, pour vaincre la mort par une résurrection glorieuse: si les anges n'ont jamais eu ces sujets de paraître avec des corps, tu vois bien pourquoi ils n'ont pas pris des corps par l'ordre de la naissance; ils n'étaient pas venus pour mourir, et pour cela ils n'étaient pas venus en naissant. Au contraire, Jésus-Christ ayant été envoyé pour mourir, il a dû naître nécessairement afin qu'il pût mourir: il n'y a que ce qui naît qui ait accoutumé de finir par la mort; la naissance et la. mort forment une dette réciproque, et la condition de la mort est la cause de la naissance. Si Jésus-Christ est mort à cause de ce qui meurt en l'homme, et que ce qui naît soit ce qui meurt, il faut, par une suite nécessaire, ou plutôt c'est un fondement qui se doit supposer, qu'il soit aussi né à cause de ce qui naît en l'homme, puisque pour cela même il était sujet à la mort, et qu'enfin cette partie de l'homme meurt parce qu'elle a eu naissance: il n'était pas convenable qu'il ne naquît point en cette chair pour |294 laquelle il était convenable qu'il mourût. Mais il faut encore remarquer que notre Seigneur lui-même apparut à Abraham dans la compagnie des anges 16, avec une chair qui n'avait point eu naissance, et qu'il a paru de cette façon, par la même raison de la diversité des causes pour lesquelles il a pris la chair. Mais vous ne recevez pas ces témoignages de l'Ecriture, ne reconnaissant point Jésus-Christ en cet état, où il se préparait à parler aux hommes, à les délivrer et à les juger, dans une chair qui n'était pas encore née, parce qu'il ne fallait pas qu'elle mourût, que sa naissance et la mort qu'elle devait souffrir n'eussent été auparavant annoncées. Que l'on nous prouve donc que ces anges ont emprunté la chair des astres. Si on ne le prouve pas parce que cela n'est point écrit, l'on ne peut conclure par l'exemple des anges dont ils se servent, que la chair de Jésus-Christ en soit prise. Il est certain que les anges paraissant dans la chair, portaient une chair qui ne leur était pas propre, parce que les anges de leur nature sont des substances spirituelles, et que si ces substances ont quelque corps, c'est un corps de leur genre, qui n'est pas comme les autres corps; mais il est encore certain que les anges peuvent se présenter aux hommes, et converser avec eux pour un temps sous la figure du corps humain. Puisque donc il n'est point écrit d'où ils ont pris la chair, il nous reste dans l'esprit cette notion dont nous ne pouvons douter: que c'est le propre de la puissance angélique de prendre un corps, et de ne le prendre d'aucune matière. «Combien plutôt, me dites-vous, peuvent-ils le prendre de quelque matière?» Et je réponds que cela est vrai; mais nous n'en avons rien d'assuré, l'Ecriture n'en ayant point de témoignage. Or pourquoi ceux qui se peuvent faire eux-mêmes ce qu'ils ne sont pas de leur nature, ne pourraient-ils pas se faire tels sans aucune matière. S'ils se font ce qu'ils ne sont pas, pourquoi ne se le feront-ils pas de ce qui n'est point? Quand quelque chose qui n'est passe fait, c'est du néant qu'elle se fait. Ainsi il ne faut point |295 rechercher, et l'on ne doit point se mettre en peine de montrer ce que sont devenus les corps dans lesquels ils sont apparus: ce qui est venu du néant est rentré dans le néant. Et de vrai, ceux qui ont pu se convertir eux-mêmes en chair, peuvent aussi convertir en chair le néant: c'est un plus grand effet de changer la nature, que de faire une matière. Mais s'il faut que les anges aient pris la chair de quelque matière, il est plus croyable qu'ils l'aient prise d'une matière terrestre, que d'aucune substance céleste de quelque espèce que ce soit, puisque la chair qu'ils ont prise a tellement été de qualité terrestre, qu'elle a usé de nos aliments terrestres; enfin que cette chair, si on le veut, ait été prise des astres, et qu'elle ait vécu des viandes terrestres, sans être terrestre, de même que la chair terrestre s'est nourrie des viandes célestes sans être céleste, selon ce que nous lisons que la manne a été la nourriture du peuple. «L'homme, dit l'Ecriture, a mangé le pain des anges 17.» Cela ne détruit point la condition différente de la chair de notre Seigneur, qui était destinée à un autre emploi que celle des anges; il fallait que celui qui devait être vrai homme jusqu'à la mort, se revêtît de cette chair, dont le partage est la mort, et cette chair dont le partage est la mort prend son origine de la naissance.

VII. Mais toutes les fois que l'on dispute de la naissance, ceux qui la rejettent à cause qu'elle porte un préjugé de la vérité de la chair en Jésus-Christ, nient que Dieu soit né, parce qu'il a dit:» Qui est ma mère, et qui sont mes frères 18?» Qu'Apelles entende donc ce que nous avons déjà répondu là dessus à Marcion dans le livre par lequel nous avons appelé de sa doctrine à son Evangile, à savoir qu'il faut considérer le sujet que Jésus-Christ a eu de parler ainsi. Je dis premièrement qu'on ne l'eût point averti que sa mère et ses frères étaient dehors, si l'on n'eût point été assuré qu'il avait une mère et des frères, et que c'étaient ceux-là mômes dont on lui parlait |296 alors, soit qu'on les connût auparavant, soit qu'en ce moment l'on eût commencé en ce lieu-là même à les connaître. Mais l'hérésie a eu la témérité de toucher à ce passage de l'Évangile, et d'y effacer ce qui la blessait, ne pouvant souffrir ce que porte le texte sacré: que ceux qui admiraient la doctrine de Jésus-Christ disaient qu'ils connaissaient fort bien Joseph le charpentier, qui était estimé son père 19, et sa mère Marie, et ses frères et ses sœurs. Mais on dit que c'était pour le tenter qu'on lui avait parlé de sa mère et de ses frères, quoiqu'il n'en eût point. Certes, l'Ecriture ne dit point qu'on lui en eût parlé pour le tenter; cependant la même Écriture, quand il s'est passé quelque chose où il y ait eu dessein de tentation, n'a pas craint de le dire. «Le docteur de la loi, dit-elle, s'est levé et l'a tenté20.» Et ailleurs: «Les pharisiens s'approchèrent de lui et le tentèrent.» Qui empêchait qu'en ce passage dont il s'agit ici l'on n'ait exprimé que ce qu'on lui disait était pour le tenter? Je n'admets point ce que tu apportes de toi-même, hors le texte de l'Écriture. D'ailleurs il faudrait qu'il y eût eu en ceci quelque matière de tentation. Mais qu'y avait-il sur quoi il leur pût entrer clans l'esprit de le vouloir tenter? C'était sans doute pour savoir s'il était né ou non; certes, s'il l'a nié par sa réponse, il faut qu'il y ait été excité par ce que lui a dit celui qui le tentait. Mais il est inouï que l'on tente quelqu'un pour parvenir à la connaissance d'une chose dont on est en doute, sans y garder quelque ordre, et que l'on y procède avec tant d'empressement, que l'on ne commence pas par la question qui forme le doute et qui est comme une tentative de la part de celui qui désire d'en être éclairci. En effet, si alors il n'a été aucunement parlé de lanaissance de Jésus-Christ, comment peux-tu conclure par la finesse de tes arguments qu'ils ont voulu le tenter pour apprendre de lui ce qui n'avait jamais été mis en question? J'ajoute à cela, que si on le voulait tenter sur sa naissance, on ne l'aurait pas tenté de cette sorte en |297 nommant des personnes qui pouvaient n'être plus au monde, supposé même que Jésus-Christ fût né: car nous naissons tous, et toutefois nous n'avons pas tous des frères ou une mère, il se peut même faire que l'on ait plutôt un père qu'une mère, et des oncles que des frères; tant il est vrai qu'il n'y a ici aucune apparence qu'on ait voulu le tenter sur sa naissance, qui pouvait subsister sans la dénomination de la mère et sans celle des frères. Il est certes bien plus vraisemblable que ces gens étant assurés qu'il avait une mère et des frères, au lieu de le tenter sur sa naissance eussent voulu le tenter sur sa divinité. Mais ne pouvait-il pas arriver que Jésus-Christ étant dans la maison sût qui était dehors, et connût qu'on lui disait un mensonge quand on lui annonçait la présence de ceux qui effectivement n'étaient pas présents? Et cela détruit toute la couleur d'une tentation, parce qu'il pouvait être que ceux qu'on lui disait qui étaient dehors, il les savait absents, ou par maladie, ou par rencontre de quelque affaire, ou par la nécessité de quelque voyage. Quand on tente quelqu'un, on ne se sert point de moyens dans lesquels l'on sait que la tentation peut recevoir de la honte: n'y ayant donc point ici de matière de tentation, il s'ensuit qu'on lui a dit sincèrement et dans la vérité, que sa mère et ses frères étaient survenus dehors. Mais il faut encore apprendre à Apelles quelle raisona eue Jésus-Christ de répondre comme il afait, et de nier alors qu'il eût une mère et des frères. Les frères du Seigneur n'avaient point cru en lui, comme le témoigne l'Évangile publié avant l'erreur de Marcion 21. On ne fait point voir aussi que sa mère fût alors auprès de lui, au lieu que Marthe et Marie étaient ordinairement attachées à sa personne. Et c'est ici que paraît l'incrédulité de ses proches! Lorsqu'il enseignait la voie pour parvenir à la vie 22, lorsqu'il prêchait le royaume de Dieu, lorsqu'il travaillait pour guérir les maladies du corps et les vices de l'âme, les étrangers avaient les yeux Prêtés sur lui, tandis que ceux qui lui appartenaient par |298 les liens du sang étaient éloignés de lui. Enfin ils surviennent; mais ils demeurent dehors et n'entrent point, ne tenant point compte de ce qui se faisait dedans; ils n'ont pas même la patience d'attendre, comme s'ils apportaient quelque chose de plus nécessaire et de plus important que ce qui occupait alors Jésus-Christ, mais ils ont l'assurance de l'interrompre, et ils le divertissent de ce grand ouvrage où il s'employait. Dis-moi, Apelles, ou toi Marcion, si tu recevais une semblable nouvelle qui te détournât de tes passe-temps, lorsque tu joues à trois dés, ou que tu te passionnes sur quelque représentation de théâtre, ou sur un spectacle de chariots dans quelque solennité publique, ne dirais-tu pas: «Qui est ma mère, ou qui sont mes frères?» Et tu veux que Jésus-Christ, qui prêchait la vérité de Dieu et qui l'enseignait aux hommes, qui accomplissait la loi et les prophètes, et qui dissipait les ténèbres de tant de siècles, n'ait pas bien usé de cette parole qu'il a prononcée, soit pour frapper l'incrédulité de ceux qui demeuraient dehors, soit pour reprendre l'importunité de ceux qui venaient le rappeler d'un ouvrage de si grande importance! Au reste, s'il eût eu intention de nier qu'il eût pris naissance, il eût choisi un autre lieu et un autre temps, et eût même composé son discours d'autre sorte, pour ne pas dire ce qui pouvait être dit, même par celui qui aurait une mère et des frères. Et après tout, quand on nie ses parents par quelque mouvement d'indignation et de chaleur, on ne les nie pas en effet, mais on les reprend. Et devrai, Jésus-Christ dans ce même discours dit qu'il y en avait d'autres qu'il préférait à ses proches; et faisant entendre ce qui leur faisait mériter cette préférence, il ajouta: «que sa mère et ses frères étaient ceux qui entendaient sa parole, montrant par là en quel sens il avait nié sa mère et ses frères: par le même motif qu'il adoptait ceux qui étaient toujours près de lui, il niait ceux qui s'en tenaient éloignés. Notre Seigneur a accoutumé de faire lui-même ce qu'il enseigne. Quelle apparence y eût-il donc eu, qu'au même moment qu'il enseignait qu'il ne faut pas faire tant d'état de sa |299 nière ou de ses frères que de la parole de Dieu, il eût abandonné la prédication de la parole de Dieu, dès qu'on lui eût annoncé que sa mère et ses frères étaient dehors. Ainsi il a nié ses parents, comme il a enseigné qu'il les faut nier pour travailler à l'œuvre de Dieu. D'ailleurs cela se peut encore considérer comme une image de la synagogue et des Juifs, celle-là représentée par la mère qui n'est pas auprès de son fils, et ceux-ci par les frères incrédules; Israël était dehors en leurs personnes, mais ces nouveaux disciples, qui étant dans la maison y écoutaient Jésus-Christ, croyaient en lui et se tenaient unis à lui: c'était la figure de l'Église, et c'est elle qu'il a principalement honorée du nom de mère, et de celui de ses plus chers et plus dignes frères, rejetant la liaison terrestre de la parenté de la chair. Et nous voyons encore qu'il répondit dans le même sens à cette exclamation «de l'heureux ventre qui l'avait porté, et des heureuses mamelles qui l'avaient allaité 23,» ne niant pas le ventre et les mamelles de sa mère, mais montrant que ceux-là sont encore plus heureux qui entendent la parole de Dieu.

VIII. Ce que nous avons dit jusqu'à présent, pour expliquer selon la vérité de l'Evangile entier et non corrompu, ce seul pasage de l'Ecriture que Marcion et Apelles nous opposent comme une autorité dont ils se tiennent si forts devrait suffire pour la preuve de la chair humaine en Jésus-Christ par l'établissement de sa naissance dans le temps: mais parce que ces disciples d'Apelles font extrêmement valoir l'ignominie de la chair, et qu'ils veulent qu'elle ait pour auteur l'ange du mauvais Dieu, supposant que cet ange qu'ils figurent tout de flamme a donné la chair aux âmes après leur avoir inspiré dans le ciel le désir des viandes terrestres, d'où ils concluent que cette chair est indigne de Jésus-Christ, et que pour cela il a fallu qu'il ait pris sa chair de la substance des astres, c'est de là que je dois tirer de quoi repousser leurs erreurs: cette origine qu'ils donnent au |300 corps de Jésus-Christ me servira de matière pour les combattre. Ils disent donc qu'il y a un ange illustre et glorieux qui a créé le monde, et qui, l'ayant créé, y a introduit la pénitence, c'est-à-dire qu'il a conçu la douleur et le regret de n'avoir pas rendu ce monde inférieur aussi parfait que que le monde supérieur. Nous avons parlé de cela ailleurs et nous avons fait un livre contre eux, où nous traitons: si celui qui a eu l'esprit, la volonté, et la vertu de Jésus-Christ pour faire ces grands ouvrages, a fait quelque chose qui ait dû exciter le regret et la douleur de la pénitence, et qui leur ait pu donner sujet d'interpréter de cet ange créateur du monde, la figure de l'Evangile où il est parlé de la brebis égarée qui a besoin d'être remise dans le troupeau par le pasteur 24. Certes, si celai qui a fait le monde a dû en faire pénitence, à ce compte le monde sera un péché, puisque toute pénitence consiste en la confession du péché, et qu'elle ne peut avoir lieu que dans le péché. Si le monde est un péché, comme son corps et ses parties seront des péchés, le ciel et les choses célestes seront aussi des péchés, et tout ce qui en est conçu et produit, car une mauvaise plante ne peut donner que de mauvais fruits 25. Ainsi la chair de Jésus-Christ, venue comme ils disent des substances célestes, a été formée des principes du péché, et étant tirée d'un fonds de péché, c'est une une chair de péché; et de cette sorte elle fait partie de cette substance qu'ils dédaignent de mettre en Jésus-Christ, c'est-à-dire de notre substance. Il n'y a pas moins d'ignominie d'une façon que de l'autre. Que ceux à qui il déplaît d'attribuer notre chair à Jésus-Christ, lui trouvent une matière qui ait une qualité plus pure et plus honnête, ou qu'ils reconnaissent en lui cette même matière, puisque celle de ces substances célestes n'a pu être meilleure. Certes, il est écrit 26 que le premier homme est une production du limon de la terre, et le nouvel homme une production du ciel; mais cela n'est pas dit pour marquer la différence de la matière entre l'un et l'autre; ce n'est |301 qu'une opposition de l'esprit ou substance céleste du nouvel homme, c'est-à-dire de Jésus-Christ, à la substance terrestre de la chair du premier homme, c'est-à-dire d'Adam. Ainsi l'Ecriture rapporte l'homme céleste à l'esprit, et non pas à la chair, pour montrer que ceux qu'elle lui compare deviennent célestes dans cette chair terrestre, mais deviennent célestes par l'esprit. Que si Jésus-Christ était aussi céleste selon la chair, on ne lui comparerait pas ceux qui sont célestes, mais non pas selon la chair. Si donc ceux qui deviennent célestes comme Jésus-Christ ne laissent pas d'avoir un corps terrestre, cela confirme que Jésus-Christ même a été céleste dans une chair terrestre, comme ceux quel'on met dans cette sorte d'égalité avec lui. 

IX. Nous passons plus avant, et nous disons qu'une chose qui prend son être d'une autre, pour être autre chose que celle dont elle prend son être, n'en est jamais si différente qu'il ne lui reste quelque marque qui fasse voir d'où elle est venue. Dans quelque forme que passe une matière, elle conserve toujours quelque caractère de son origine; notre corps même qui a été bâti de boue, selon la vérité de sa création, dont les nations ont tiré leurs fables, doit reconnaître qu'il est composé de deux éléments, qu'en lui la terre est le principe de la chair, et l'eau le principe du sang; car quoique ces espèces soient de qualités distinctes, la raison en est que ce qui se fait de quelque chose est autre que la chose dont elle se fait. Mais au reste qu'est-ce que le sang, qu'une humeur teinte en couleur vermeille? et la chair, que de la terre changée en la figure de l'homme? Considère encore chaque qualité en particulier: les muscles sont comme des mottes de terre, et les os comme des pierres; il y a même de petites glandes dans les mamelles qui retiennent quelque chose de la dureté de leur origine. Jette les yeux sur cet enchaînement des nerfs qui semble être une propagation de racines, sur ces diverses branches de veines qui se répandent par tout le corps comme autant de divers plis et détours de ruisseaux, sur ce duvet qui pousse, et qui est comme de la mousse, sur cette chevelure qui a du rapport avec le gazon, et enfin |302 sur ce trésor merveilleux de la moelle enfermée dans les os, qui représente en quelque sorte dans notre chair les métaux enfermés dans la terre. Toutes ces marques d'une nature terrestre ont existé même en Jésus-Christ, et c'est ce qui a caché aux hommes qu'il fut Fils du Dieu; ils le prenaient seulement pour un homme, sans autre raison que de le voir vivant et se mouvant dans un corps humain. Trouvez en lui quelque chose de céleste qu'il ait emprunté des astres et des signes célestes, car toutes les choses que j'ai remarquées ici sont aussi bien des preuves de sa chair terrestre que de la nôtre. Non, je ne découvre rien de nouveau, rien d'étranger en lui; et ce que les hommes y apercevaient au dessus de la nature humaine, et qui jetait l'épouvante dans leurs esprits, c'étaient seulement ses paroles et ses actions, sa puissance et sa sagesse. Autrement ils eussent parlé de la chair dans laquelle il paraissait, comme d'une nouveauté et d'un prodige; et au contraire ces qualités ordinaires de sa chair terrestre, c'était ce qui faisait remarquer toutes les autres choses qui le rendaient si considérable. «D'où lui vient, disait-on, cette doctrine et ces miracles27?» Ceux-mêmes qui n'avaient que du mépris pour sa personne en parlaient ainsi. En effet, tant s'en faut qu'une clarté céleste brillât sur son visage, qu'il n'avait même aucuns traits de beauté humaine 28; et quand les prophètes n'auraient rien dit de sa difformité corporelle, les maux qu'il a soufferts, et les injures qu'il a reçues, en parlent assez: les maux qu'il a soufferts publient qu'il avait une chair humaine, et les injures qu'il a reçues que sa chair était sans beauté et sans grâce. Et certes, quelqu'un eût-il été assez osé pour faire la moindre égratignure à un corps qui eût été pourvu d'une beauté extraordinaire et d'une clarté céleste, et pour couvrir de crachats un visage, que la difformité, dont Jésus-Christ s'était chargé et qui le rendait méprisable aux yeux des hommes, n'en eut pas rendu digne? Mais pourquoi parles-tu d'une chair venue du ciel, toi qui n'as rien pour établir qu'elle soit d une |303 nature céleste, et pourquoi nies-tu qu'elle ait été formée de terre, toi qui as de quoi montrer qu'elle était véritablement terrestre? Elle a eu faim sous la tentation du démon; elle a eu soif en faveur de la Samaritaine, elle a jeté des larmes sur le corps de Lazare, elle a tremblé aux approches de la mort 29; car, comme il le dit lui-même: «La chair est infirme;» enfin elle a versé son sang. Voilà, certes, d'admirables signes d'une nature céleste! Et comment cette chair eût-elle pu être exposée aux mépris et aux souffrances, si, comme j'ai dit, elle eût eu quelques rayons d'une céleste origine? Et c'est par quoi nous voulons convaincre nos adversaires, qu'il n'y avait rien en elle de céleste, afin qu'elle pût être l'objet des mépris et des souffrances.

X. Je passe maintenant à d'autres gens qui n'ont pas une moins bonne opinion de leur esprit et de leurs lumières. Ils veulent que la chair de Jésus-Christ ait la nature de l'âme, en ce que l'âme est devenue chair. Ainsi, à leur sens, la chair est âme et l'âme est aussi chair. Mais je demande encore ici des raisons qui nous puissent persuader: si Jésus-Christ a pris une âme, afin d'opérer en soi-même le salut de l'âme, qui serait sauvée pourvu qu'elle le fût en lui, mais qui ne serait sauvée que par lui, je ne vois point pourquoi en s'incarnant il aurait voulu que sa chair eût la nature de l'âme, comme s'il n'eût pu autrement sauver l'âme, sinon qu'elle fût chair; car puisqu'il sauve nos âmes non-seulement qui ne sont point chair, mais même qui sont d'autre nature que la chair, combien plutôt a-t-il pu sauver l'âme qu'il a prise sans qu'elle soit chair? Mais puisqu'ils ont cette persuasion, que Jésus-Christ n'est venu au monde que pour sauver l'âme 30, et non point pour sauver la chair, combien est-il absurde que ne venant délivrer que l'âme toute seule, il l'ait fait passer en la nature du corps qu'il ne venait pas délivrer? D'ailleurs, s'il avait résolu de délivrer nos âmes par celle qu'il a prise, il devait en prenant l'âme qu'il a |304 prise, prendre aussi la nôtre, c'est-à-dire prendre son âme de la forme de la nôtre, quelque forme qu'ait la nôtre dans sa nature invisible; mais hors la forme de la chair Au reste, s'il a eu une âme qui ait été chair, il n'a point délivré notre âme, car notre âme n'est point chair; que s'il n'a pas délivré notre âme parce qu'il a délivré une âme de chair, ce qu'il a fait ne nous regarde point, puisque ce n'est pas la nôtre qu'il a délivrée. Mais certes, l'âme qui n'était pas la nôtre, parce qu'elle était chair ne devait pas être délivrée; car si elle n'était pas nôtre âme je veux dire, si elle n'était point sans chair, elle n'avait rien à craindre pour son salut. Enfin puisqu'il est certain qu'elle a été délivrée, il s'ensuit qu'elle n'était point chair; et celle qui a été délivrée était sans doute notre âme, si Dieu a voulu délivrer celle qui se perdait et qui avait besoin de délivrance. Je conclus donc que si l'âme n'a point été chair en Jésus-Christ, sa chair ne peut être âme non plus.

XI. Mais examinons un autre de leurs arguments, et qu'ils nous disent pourquoi Jésus-Christ, prenant une chair qui eût la nature de l'âme, aurait voulu aussi paraître avec une âme de nature de chair. «Dieu, disent-ils, a affecté de montrer l'âme et de la rendre visible aux yeux des hommes, faisant que cette âme qui auparavant était invisible prît un corps. Sa nature ne lui permettait pas de se montrer ni à nous ni à elle-même, par l'empêchement de la chair, tellement que l'on doutait si l'âme était née ou non, si elle était ou n'était pas mortelle. Pour cela, ajoutent-ils, l'âme a été faite corporelle en Jésus-Christ, afin que nous vissions naître, que nous vissions mourir, et, qui plus est, que nous vissions ressusciter cette âme de chair.» Mais quel raisonnement est celui-ci: que l'âme se montrât à elle-même, ou à nous par le moyen de la chair? Au contraire, il est certain que la chair ne pouvait donner connaissance de l'âme, et que la production de la chose à qui l'âme était inconnue, c'est-à-dire de la chair, n'était pas un moyen pour la faire connaître; certes c'est vouloir tirer la clarté des |305 ténèbres, et l'éclat de l'obscurité. Considérons donc d'abord si c'est en cette manière que l'on a dû montrer l'âme; et s'ils disent qu'elle était auparavant tout invisible, voyons si elle l'était comme incorporelle, ou comme ayant quelque sorte de corps propre à sa nature. En effet, quand ils disent qu'elle est invisible, ils ne laissent pas de la faire corporelle, ayant en soi ce qui est invisible; car comment peut-on appeler invisible ce qui n'a rien d'invisible? Mais d'ailleurs une chose ne peut être, si elle n'a ce qui la fait être; et si elle est, il faut de nécessité qu'elle ait la chose par laquelle elle est. Si elle a la chose par laquelle elle est, cette chose-là, c'est son corps; tout ce qui est, est un corps de son genre propre, et il n'y a rien d'incorporel que ce qui n'est point. L'âme ayant donc un corps invisible, celui qui avait entrepris de la rendre visible eût fait plus convenablement s'il en eût rendu visible ce qui était estimé invisible: de cette façon, il n'y aurait eu ni mensonge ni infirmité en Dieu; il y a mensonge en faisant paraître l'âme autre qu'elle n'est, et il y a infirmité, si l'on n'a pu la faire voir telle qu'elle était. Il n'y a personne, qui voulant montrer un homme, le montre ayant le casque en tête, ou le visage masqué. Cependant c'est ce que l'on fait de l'âme, si, la convertissant en chair, on lui fait prendre une figure étrangère. Mais si l'on estime l'âme incorporelle, en sorte que, par quelque puissance occulte de la raison, elle soit, sans toutefois que ce qui est âme soit corps, il n'était pas impossible à Dieu, et il était même plus convenable à son dessein, de la faire voir dans quelque nouvelle espèce de corps, que dans celle de ce corps commun à tous les hommes, dont nous avons une notion toute différente; cela, dis-je, était plus convenable, afin de n'affecter pas de rendre l'âme visible d'invisible qu'elle était, par un changement qui donne lieu à ces questions, où l'en soutient que la chair humaine entre dans la nature de l'âme. Certainement Jésus-Christ ne pouvait être tenu parmi les hommes que pour un homme. Crois donc en la foi qu'il est venu établir,et reconnais qu'ayant voulu marcher sur la terre |306 comme un homme, il a montre une âme de condition humaine, n'en ayant pas fait une âme de chair, mais ayant fait que son âme se soit revêtue d'un corps de chair.

XII. Toutefois que l'âme nous ait été montrée par la chair, s'il est certain qu'on ait dû la montrer et la rendre visible en quelque sorte, d'inconnue qu'à leur sens elle nous était, et qu'elle était aussi à elle-même; soit. Mais c'est vainement sans doute que l'on fait une distinction entre notre âme et nous, comme si nous avions un être séparé de notre âme; puisqu'il est vrai que notre âme est tout ce que nous sommes. En effet nous ne sommes rien sans notre âme, et l'âme étant séparée, ce n'est plus un homme; et ce qu'il en reste, n'est plus qu'un cadavre; d'où il s'ensuit que si nous ne connaissons pas notre âme, elle ne se connaît point aussi. Ainsi ce qui se doit examiner, c'est seulement si l'âme a été ici-bas inconnue à elle-même, en sorte que l'on ait été obligé de la faire connaître et de la rendre en quelque façon visible. Il me semble que la nature de l'âme est de sentir; et de vrai, il n'y a point d'animal sans sens, il n'y a point de sens sans âme, et, pour m'exprimer plus fortement, le sens est l'âme de l'âme; donc puisque l'âme donne les sens naturels à tout ce qu'elle anime, et qu'elle connaît non seulement les qualités, mais aussi les sens naturels de tout ce qu'elle anime, comment peut-il être vraisemblable qu'elle n'ait pas eu dès le commencement la connaissance de ce qu'elle est? D'où vient qu'elle connaît ce qui lui est indispensable des nécessités de la nature, si elle ignore sa condition naturelle à laquelle ces choses sont nécessaires? Certes, cela se voit dans toutes les âmes; il n'y en a point qui n'ait la connaissance de soi-même, et sans cette connaissance aucune âme ne pourrait faire ses fonctions. A plus forte raison l'homme, qui de tous les animaux est le seul animal raisonnable, a reçu une âme capable de raison, une âme qui étant raisonnable, le fait aussi animal raisonnable. Mais comment cette âme, qui fait l'homme animal raisonnable, est-elle raisonnable, si, ne seconnaissant pas soi-même, elle ne connaît pas sa raison? Il est si |307 peu vrai qu'elle ne se connaisse pas, qu'elle connaît son auteur, son juge, et son propre état: en effet elle nomme Dieu avant qu'elle ait appris à connaître Dieu; elle dit qu'elle se recommande à Dieu avant qu'elle sache rien du jugement de Dieu; enfin de toutes les choses qu'elle entend, il n'y en a point qu'elle entende plus souvent que celle-ci: qu'il n'y a point d'espérance après la mort; et cependant elle souhaite ou du bien ou du mal aux morts. J'ai traité cet argument plus au long dans le livre que j'ai fait du Témoignage de l'âme. D'ailleurs, si l'âme dès sa création ne se connaissait pas, tout ce qu'elle a dû apprendre de Jésus-Christ, c'est ce qu'elle est. Toutefois ce n'est pas ce qu'elle a appris de lui; il ne lui a point fait connaître sa figure, mais son salut. C'est pour cela que le fils de Dieu est descendu sur la terre, et il a pris une âme, non pas afin que l'âme se connût en Jésus-Christ, mais afin qu'elle connût Jésus-Christ en elle-même: elle n'est point en péril de perdre son salut pour ne se connaître pas, mais pour ne connaître pas le Verbe de Dieu. En effet, il dit: «La vie vous a été rendue manifeste 31.» Il parle de la vie et non pas de l'âme; et parlant de l'âme, en un autre lieu:» Je suis venu, dit-il, pour donner le salut à l'âme 32.» Il ne dit pas qu'il est venu la montrer et la faire connaître. Peut-être que nous ignorerions que notre âme, invisible de sa nature, fût sujette à la loi de la naissance et de la mort, si elle ne se présentait à nos yeux dans une forme corporelle; mais, certes, ce que nous ignorions, c'est que notre âme, qui est immortelle, devait ressusciter avec notre chair mortelle, et c'est sans doute ce que Jésus-Christ est venu manifester en lui-même, par sa naissance et par sa résurrection. Et toutefois sa résurrection n'a pas été d'une autre nature que celle d'un Lazare 33, en qui ni la chair n'avait point les qualités de l'âme, ni l'âme n'avait point les qualités de la chair. Qu'est-ce donc que nous avons appris de la nature de l'âme, que nous ayons auparavant ignoré? Qu'a-t-elle |308 dans ce qu'elle a d'invisible, qui pût désirer de devenir visible par la chair?

XIII. Vous dites que l'âme a reçu la qualité de la chair afin qu'elle devînt visible; mais la chair n'aurait-elle point aussi reçu la qualité de l'âme, afin que la chair fût sensible, et qu'elle pût être présente à la vue? Certes, si la chair est âme, du moment qu'elle est âme, elle n'est plus chair; et si l'âme est chair, du moment qu'elle est chair, elle n'est plus âme: ainsi là où est la chair, là où est l'âme, il y a deux choses distinctes; et il faut qu'elles soient ou l'une ou l'autre; et si elles ne sont ni l'une ni l'autre, comme il arrive lorsque l'une prend la nature de l'autre, cela produit un très-grand inconvénient, à savoir que, sous le nom de la chair on entend l'âme, et que, sous le nom de l'âme on entend la chair. Si l'on donne aux choses d'autres noms que ceux qui expriment leur véritable nature, on les prendra pour autres qu'elles ne sont en effet, et de cette sorte elles perdront ce qu'elles sont dans la vérité; les noms sous lesquels elles sont connues portent un témoignage fidèle de leurs qualités, et c'est ce qui les assure dans la possession de ce qui leur appartient. Lorsqu'elles prennent une autre forme, elles prennent d'autres noms; par exemple, l'argile passée par le feu a le nom de vase de terre, et elle ne conserve point son premier nom, parce qu'elle n'a plus de part à son premier état. Ainsi l'âme de Jésus-Christ ayant pris, comme l'on suppose, la qualité de la chair, elle ne peut pas ne point être ce qu'elle a été faite, et il ne se peut qu'ayant été faite autre chose que ce qu'elle était, elle cesse de n'être plus ce qu'elle a été. Mais puisque nous nous sommes servis de l'exemple de l'argile, il faut nous en servir encore: le vase de terre fait d'argile est un seul corps, qui a un seul nom, parce que c'est le nom d'un seul corps, et ce corps ne peut plus être nommé argile, parce qu'il n'est plus ce qu'il a été, et que ce qui n'est point ne peut être la qualité de quelque chose que ce soit; de même si l'âme a été faite chair, elle a une seule forme qui est devenue de nature solide; il n'y a rien que de singulier en |309 elle, et sa substance, qui est une, ne reçoit point de division. Au contraire, nous trouvons en Jésus-Christ l'âme et la chair, qui s'expriment par des termes simples et sans composition, c'est-à-dire que l'âme est l'âme, et que la chair est la chair; elles ne sont nommées nulle part l'âme chair, ou la chair âme: cependant elles devraient être ainsi nommées, si l'âme et la chair mêlées ensemble ne faisaient qu'une même espèce; et nous voyons que notre Seigneur lui-même a parlé séparément de son âme et de sa chair, marquant distinctement par ses paroles ces deux qualités et la différence réelle de chacune de ces deux substances. «Mon âme, a-t-il dit, est triste jusqu'à la mort 34;» et ailleurs: «Le pain que je donnerai pour le salut du monde, c'est ma chair 35.» Que si l'âme eût été chair, ce serait une seule chose en Jésus-Christ que l'âme chair, ou la chair âme; mais en divisant les espèces de la chair et de l'âme, il montre que ce sont deux choses, et si se sont deux choses ce n'en est plus une seule; et si ce n'en est plus une seule, l'âme n'est plus chair, et la chair n'est plus âme; parce que l'âme chair, ou la chair âme ne sont qu'un; si ce n'est que Jésus-Christ eût une autre âme outre celle qui était chair, et qu'il eût une autre chair outre celle qui était âme; celle-ci qui a été triste jusqu'à la mort, et celle-là qui est le pain donné pour le salut du monde. Voilà les deux substances séparées l'une de l'autre et de genre différent; et ces deux substances distinctes excluent une seule espèce de l'âme chair.

XIV. «Mais Jésus-Christ, disent-ils, s'est revêtu de la nature angélique: ---- Comment, dis-je, s'en est-il revêtu?» et ils répondent: «De la même sorte qu'il s'est fait homme.» Il faut donc qu'il y ait eu les mêmes raisons à l'égard des anges qu'il y a eu à l'égard de l'homme: le salut de l'homme a été la cause qui a porté Jésus-Christ à se faire homme, il a voulu rétablir ce qui s'était perdu, l'homme s'était perdu. Il fallait rétablir l'homme dans ce qu'il avait perdu. Il n'y a point eu de cause semblable qui |310 ait obligé Jésus-Christ à prendre la nature angélique: il est vrai, que Jes anges se sont perdus par leur péché, et que pour la peine de leur péché il y a un feu préparé pour le diable et pour ses anges: mais Dieu ne leur a jamais promis de les remettre dans l'état d'où ils sont tombés, et Jésus-Christ n'a reçu aucun ordre de son Père pour le salut des anges: or Jésus-Christ n'a pu accomplir ce que son Père n'a ni promis ni ordonné. Mais pourquoi Jésus-Christ aurait-il pris la nature angélique? Serait-ce afin d'avoir un aide fort et puissant, avec qui il opérât le salut de l'homme? Peut-être que le Fils de Dieu n'était pas suffisant pour délivrer tout seul l'homme, quoiqu'un serpent l'eût été tout seul pour Je terrasser et pour le perdre. Il s'ensuit donc que nous n'avons plus un seul Dieu et un seul Sauveur, si deux ont été les ouvriers de notre salut, et si l'un a eu besoin de l'autre. Ne serait-ce point aussi que Dieu aurait voulu délivrer l'homme par le ministère de l'ange? Pourquoi donc serait-il descendu sur la terre, n'ayant à y opérer que ce qu'il devait faire par le ministère de l'ange? Si c'est par l'entremise de l'ange, qu'avait-il à y faire lui-même? et s'il devait y travailler lui-même, qu'est-ce que l'ange avait à y faire? Il a, certes, été nommé l'ange du grand conseil de Dieu36, c'est-à-dire son ambassadeur, nom qui n'exprime pas ce qu'il est par sa nature, mais ce qu'il fait dans les fonctions de sa charge et en qualité de rédempteur du monde, parce qu'il devait annoncer sur la terre cette profonde pensée et ce grand et incompréhensible dessein du Père éternelle sur le salut de l'homme. Mais le nom d'ange qu'il reçoit ne se doit pas entendre comme l'on entend le nom de l'ange Michel ou de l'ange Gabriel; car l'on voit dans l'Évangile que le maître de la vigne envoie son fils à ceux qu'il a préposés pour la cultiver, comme il leur envoie ses serviteurs, pour leur demander compte des fruits de la vigne, sans que le fils passe pour un simple serviteur, à cause que le maître lui donne l'emploi des |311 serviteurs. Je dirai donc peut-être plutôt que le Fils de Dieu est l'ange, c'est-à-dire l'ambassadeur du Père, que je ne dirai que c'est un ange qui a paru parmi les hommes en la personne du Fils de Dieu. Mais puisqu'il a été dit du Fils de Dieu: «Vous l'avez abaissé un peu au dessous des anges37,» comment se peut-il faire qu'étant abaissé au dessous des anges il en ait pris la nature? Cet abaissement ne se peut concevoir qu'en ce qu'il est homme, qu'il a une chair et une âme, et qu'il est le Fils de l'homme; car en tant qu'il est l'esprit de Dieu et la vertu du Très-Haut, il ne peut être estimé inférieur aux anges, parce qu'en cet état il est Dieu et Fils de Dieu. Autant qu'il a été fait inférieur aux anges, portant la nature de l'homme, il ne leur a point été inférieur, de la même distance, portant, comme l'on dit, celle d'un ange. Mais enfin cette opinion peut convenir à Ébion, qui veut que Jésus-Christ ne soit qu'un homme de la semence de David, c'est-à-dire un homme qui n'est pas Fils de Dieu. Il le considère comme ayant quelque chose par dessus les prophètes, et pense que l'ange a parlé en lui de la même sorte qu'il est dit qu'il a parlé en quelques prophètes, comme en Zacharie 38. Mais la différence est que l'on n'a jamais entendu ces paroles de la bouche de Jésus-Christ: «L'ange qui parlait en moi m'a dit;» ni celles-ci, que tous les prophètes répètent à toute heure: «Voici ce que prononce le Seigneur;» car il était le Seigneur lui-même, et sa personne qui était présente prononçait de sa propre autorité: «Et moi je vous dis.» Que veux-tu davantage? Écoute le prophète Isaïe, qui s'écrie d'une voix puissante 39: «Ce n'est point un ange, ce n'est pas un simple ministre de Dieu, mais c'est le seigneur qui sera le Sauveur des hommes.»

XV. Parlons maintenant de l'opinion de l'hérétique Valentin, qui, par le privilège de l'hérésie, s'est donné la licence de supposer une chair spirituelle en Jésus-Christ. Et certes, celui qui ne croit pas que sa chair soit |312 une chair humaine, lui peut attribuer quelque autre nature que ce soit, et il n'y a rien qu'il ne puisse feindre: car si sa chair n'est point une chair humaine, si elle ne vient point de l'homme, je ne vois pas de quelle substance Jésus-Christ a entendu parler quand il a dit à tous, qu'il était homme et Fils de l'homme. Voici ses paroles: «Vous voulez faire mourir l'homme qui vous a dit la vérité!40» Et ailleurs: «Le Fils de l'homme est le Seigneur du Sabbat41.» Et Isaïe parlant de lui: «C'est l'homme des douleurs, cet homme assujetti aux plaies et aux souffrances, et qui sait supporter les infirmités 42.» Jérémie: «Il est homme, et qui le pourrait reconnaître 43?» Et Daniel: «Il est au dessus des nuées comme Fils de l'homme 44.» Et l'apôtre saint Paul: «Jésus-Christ homme est médiateur de Dieu et des hommes 45.» Et enfin saint Pierre, dans les Actes des Apôtres: «C'est Jésus de Nazareth, celui que Dieu vous a montré et qui est homme 46.» Ces témoignages des Écritures pourraient suffire pour réponse général à tous les hérétiques, qui combattent la chair humaine en Jésus-Christ, une chair venue de l'homme, une chair qui n'est ni spirituelle, ni animale, ni céleste, ni fantastique, si les hérétiques pouvaient être sans amour de discussion et de dispute, et étaient capables de s'abstenir d'user d'artifice pour défendre leurs erreurs. Mais comme j'ai lu dans quelque écrivain de la secte de ce Valentin, ils n'estiment pas que Jésus-Christ ait reçu une substance humaine et terrestre, craignant que dans cette opinion il ne se trouvât de plus mauvaise condition que les anges, qui n'ont pas eu une chair terrestre. D'ailleurs, ils se persuadent que la chair de Jésus-Christ devait naître toute semblable à la nôtre, c'est-à-dire qu'elle ne devait naître ni de l'Esprit ni de Dieu, mais de la volonté et de l'opération de l'homme. «Pourquoi, disent-ils, est-elle née de l'incorruption, et non pas de la corruption? et pourquoi, tout de même que |313 celle-là est ressuscitée et a été élevée dans le ciel, la nôtre qui est sa pareille n'est-elle pas dès l'instant de la mort élevée dans le ciel? ou pourquoi celle-là qui est pareille à la nôtre, n'a-t-elle point été réduite en poudre et en terre comme la nôtre?» Voilà de vrais discours de païens. «Pourquoi le Fils de Dieu est-il descendu dans une si profonde humilité? et s'il est ressuscité pour être l'exemple de la résurrection que nous espérons, pourquoi ne nous voit-on pas ressusciter de même?» Certainement il ne faut pas trouver étrange que des païens parlent de cette sorte, mais il ne faut pas non plus le trouver étrange des hérétiques: car quelle différence y a-t-il entre les uns et les autres, si ce n'est que les païens croient en ne croyant pas, et qu'au contraire les hérétiques ne croient pas en croyant? Ils lisent ces paroles: «Vous l'avez mis dans un état un peu inférieur à celui des anges 47,» et ils ne laissent pas de nier la substance inférieure en Jésus-Christ, lui qui dit, par une merveilleuse humiliation, «qu'il n'est pas même un homme, et qu'on ne le doit regarder que comme un ver de terre48;» lui qui n'avait «ni grâce ni beauté 49;» lui enfin en qui il ne paraissait rien de noble, et qui par les opprobres qu'on lui faisait était au dessous de tous les hommes. C'est cet homme de plaies qui sait porter les infirmités; ils reconnaissent le mélange de l'humanité avec la divinité, et cependant ils nient que Dieu soit homme. Ils croient que cet homme est mort, mais la chair étant à leur avis spirituelle en Jésus-Christ, ils soutiennent que ce qui est mort est né de l'incorruption, comme si la corruption était autre chose que la mort. «Notre chair, disent-ils, devait ressusciter tout incontinent. Mais attends un peu, Jésus-Christ n'a pas encore vaincu tous ses ennemis, et il n'est pas encore temps qu'il fasse part à ses amis de la gloire de son triomphe.

XVI. Je viens à cet Alexandre qui, selon l'esprit des herétiques, se met sur les rangs par une ardeur |314 incroyablé de faire paraître sa subtilité dans la dispute: il nous impute d'enseigner que Jésus-Christ a pris un corps de nature terrestre, afin d'anéantir en sa propre personne la chair pécheresse. Certes, quand nous parlerions ainsi nous pourrions bien défendre ce que nous aurions avancé et cette opinion ne serait pas sans fondement; mais nous ne laisserions pas d'être fort éloignés de la folie dans laquelle cet hérétique est tombé, se persuadant que selon notre sentiment, la chair de Jésus-Christ a été anéantie en sa personne en qualité de chair pécheresse; car nous savons, et il nous en souvient, qu'elle règne dans le ciel à la droite du Père, et nous enseignons que du trône de la gloire du Père, et de cette clarté inaccessible où elle habite, elle doit venir juger tous les hommes: Ainsi, comme nous ne pouvons dire qu'elle ait été anéantie, nous ne pouvons dire que ce soit une chair pécheresse, ni que cette chair ait été anéantie, elle qui n'a jamais commis de péché. Ce que nous soutenons est, non pas que la chair du péché, mais que le péché qui vient de la chair a été anéanti en Jésus-Christ 50; que ce n'est pas la matière, mais le vice de la nature, que ce n'est pas la substance, mais le crime du pécheur qui a été détruit. Et nous le soutenons par l'autorité de l'apôtre quand il dit: «Il a anéanti le péché dans la chair 51;» et ailleurs: «Jésus-Christ était dans la ressemblance de la chair du péché,» ce qui ne signifie pas qu'il n'ait pris que la ressemblance de la chair, c'est-à-dire l'image et non pas la vérité du corps, mais qu'il a pris la ressemblance de la chair qui a pèche, c'est-à-dire une chair pécheresse en apparence, la chair de Jésus-Christ qui n'a point péché étant pareille à cette chair pécheresse, par la communication du sang d'Adam dont elle est sortie, et non pas par la tache et la corruption de son crime. D'où nous concluons que Jésus-Christ a eu la même chair dont la nature a été pécheresse en l'homme, et que le péché a été anéanti en elle de telle sorte, qu'au lieu que dans l'homme elle n'était pas sans |315 péché, elle a été sans péché en Jésus-Christ. Et certes, Jésus-Christ n'aurait rien fait pour le dessein qu'il avait formé d'anéantir le péché qui vient de la chair, s'il ne l'eût anéanti dans cette même chair où la nature avait péché, et il n'aurait même sans cela rien fait pour sa gloire; car qu'y aurait-il eu de grand et de merveilleux, s'il eût racheté le péché dans une chair qui eût été plus pure, et qui eût appartenu à une autre nature, c'est-à-dire une nature qui n'eût point contracté la souillure du péché?

«Donc, dis-tu, si Jésus-Christ s'est revêtu de notre chair, la chair de Jésus-Christ a été pécheresse.» Mais ne nous presse pas sur un sens dont l'intelligence est si claire, Jésus-Christ, en se revêtant de notre chair, a fait que notre chair est devenue la sienne; mais en la faisant devenir la sienne, il ne l'a pas faite chair pécheresse. Au reste, que tous ceux qui ne peuvent croire que notre chair ait été en Jésus-Christ, parce que la chair de Jésus-Christ n'est pas née de l'homme, se souviennent que la chair d'Adam n'est pas venue de l'homme, et que si la terre seule a suffi pour la former, le Verbe de Dieu a pu prendre un corps sans que sa chair ait été formée par le mélange du sang de l'homme.

XVII. Mais laissant cet Alexandre avec ses syllogismes qu'il lance audacieusement contre ses adversaires, et le laissant aussi avec les psaumes composés par ce Valentin, et dont, par une étrange insolence, il sème ses discours comme s'ils étaient de quelque auteur considérable, renfermons-nous dans une seule chose, et contentons-nous d'examiner si Jésus-Christ a pris sa chair d'une vierge; car si cela est, et s'il a tiré sa substance d'une créature humaine, il s'ensuit sans difficulté que sa chair est une chair humaine, quoiqu'il ait déjà paru clairement d'ailleurs qu'elle est de cette nature, par le nom d'homme que Jésus-Christ a porté, par l'état naturel dans lequel il a vécu, par le sentiment qu'il a eu des maux qu'il a soufferts, et par les douleurs de la passion dont sa vie a eté terminée. Il est donc nécessaire d'abord de justifier |316 la raison pour laquelle il fallait que le Fils de Dieu prît naissance d'une vierge. Celui qui devait commencer une nouvelle naissance, devait naître d'une façon nouvelle; Dieu devait donner un signe de cette naissance admirablé, selon la parole d'Isaïe; mais quel est ce signe? «Voici, dit le prophète, quel il est: Une vierge concevra et enfantera un fils 52.» Une vierge a donc conçu et a enfanté Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous. C'est ici cette nouvelle naissance, où l'homme naît en Dieu; l'homme, dis-je, en qui Dieu est né, ayant pris la chair de l'ancienne semence, mais sans l'ancienne semence, afin que la purgeant de ses anciennes souillures, il la renouvelât en l'élevant à un état spirituel. Or cette nouveauté, comme toutes les autres choses, a été figurée dans les premiers temps, et dès lors la providence éternelle a préparé les raisons de la naissance de Jésus-Christ du sang d'une vierge.

La terre était encore vierge, elle n'avait point encore souffert le travail de l'homme, elle n'avait point encore été façonnée de la main de celui qui jette la semence dans son sein; c'est de cette terre que nous avons appris que Dieu a formé l'homme, «donnant à cet homme un esprit de vie 53.» Que si le premier Adam a été formé de terre, c'est à bon droit que Dieu a formé de terre le second, «ou le nouvel Adam,» comme parle l'apôtre 54, c'est-à-dire d'une chair toute pure et dont l'intégrité n'avait point été offensée, le faisant naître avec un esprit qui est la source de la vie. Mais pour ne laisser point échapper l'occasion qui se présente de me servir de l'argument du nom d'Adam, d'où vient que l'apôtre a donné ce nom à Jésus-Christ, si Jésus-Christ n'a pas été un homme né de cette substance terrestre? Je trouve encore une autre raison de la conduite de Dieu dans la naissance du nouvel Adam, qui est que Dieu, par une opération contraire à celle du démon, a voulu reprendre son image dont le démon s'était rendu le maître. Eve étant encore vierge, une |317 parole était entrée dans son âme, qui y avait élevé l'édifice de la mort; il fallait donc que le Verbe de Dieu entrât dan s une vierge pour y rétablir l'édifice de la vie, afin que ce qui s'était perdu par le sexe de la femme fût recouvré par le même sexe. Eve avait cru le serpent, Marie a eu créance à ce que lui a annoncé Gabriel 55; le crime que l'une avait commis en croyant, l'autre en croyant aussi l'a effacé. Mais Eve n'a point conçu par la force de la parole du démon. Toutefois je me trompe, elle a conçu, car la parole du démon lui a été comme une semence de malédiction, qui l'a réduite à être soumise à la puissance de l'homme, et à enfanter dans le travail et dans les douleurs: enfin elle a mis au monde un fils qui a eu la malice d'un démon, puisqu'il a été le meurtrier de son frère; Marie au contraire a engendré un fils qui devait sauver un jour Israël, son frère selon la chair, après que cet ingrat lui aurait donné le coup de la mort. Ainsi Dieu a mis son Verbe dans le sein de Marie, ce bon frère qui devait effacer la mémoire d'un si mauvais frère; et il fallait que Jésus-Christ sortît pour le salut de l'homme du sein d'une femme, où le premier homme qui a été conçu après la condamnation de la nature humaine était entré. 

XVIII. Disons maintenant les choses plus simplement: il n'était pas convenable que le Fils de Dieu naquît de la semence de l'homme, de peur que s'il était tout à fait fils de l'homme, il ne fût point Fils de Dieu; qu'il n'eût rien de plus excellent que Salomon et que Jonas56, et qu'il ne fût tel que nous dussions en croire Ébion, qui veut qu'il n'ait été qu'un homme. Ainsi, afin que celui qui était Fils de Dieu par la semence de Dieu son Père, c'est-à-dire par son esprit, fût fils de l'homme, il ne devait prendre que la chair, et il la devaitprendre sans le secours de l'homme. Et certes, le secours de l'homme était inutile à celui qui avait celui de Dieu. Et de même que n'étant point encore né de la Vierge, il a pu avoir Dieu pour père, sans qu'il eût besoin qu'une personne de condition humaine fût sa mère; |318 ainsi naissant d'une vierge, il a pu avoir une personne de condition humaine pour mère, sans avoir un homme pour père. Enfin, en Jésus-Christ l'homme est avec Dieu, en ce que la chair de l'homme est avec l'Esprit de Dieu; il a eu de l'homme la, chair sans le secours de l'homme et il a eu l'Esprit de Dieu avec le secours de Dieu. Si donc Dieu, par sa sagesse, a voulu qu'il y eût des raisons de la naissance que son fils devait prendre d'une vierge, pourquoi son Fils n'aurait-il pas reçu de la Vierge ce corps qu'il a fait naître de son sein? «C'est disent-ils, que la Vierge en prit un autre de Dieu,» parce qu'il est écrit que «le Verbe a été fait chair 57.» Or ces paroles expriment ce qui a été fait chair et il n'y a point à craindre que ce qui a été fait chair, soit autre chose, et non pas le Verbe; mais de savoir si c'est de la chair que le Verbe a été fait chair, ou si c'est de cette divine semence, c'est à l'Écriture à nous le dire. Et puisque l'Écriture n'en dit rien, et qu'elle porte seulement qu'il a été fait chair, et non pas de quel principe il a été fait chair, elle fait entendre qu'il a été fait, non pas de lui-même, mais d'un autre principe, s'il n'a pas été fait chair de lui-même, mais d'un autre principe. Examine sur ce fondement de quel principe l'on doit plutôt croire que le Verbe ait été fait chair, que de la chair même en laquelle il a été fait. Il n'en faut point d'autre autorité que celle de notre Seigneur, qui a prononcé là dessus souverainement quand il a dit: «Ce qui est né de la chair est chair, parce qu'il est né de la chair 58.» Que si tu prétends qu'en ce passage il ne parle que de l'homme et non pas de lui, nie donc que Jésus-Christ soit homme, et soutiens par ce moyen que ces paroles de l'Écriture ne se rapportent point à lui. Il ajoute: «Et ce qui e.st né de l'Esprit est Esprit, parce que Dieu est Esprit, et il est né de Dieu 59. Certes, cela se rapporte d'autant plus à lui, qu'il se rapporte même à ceux qui croient en lui. Si donc ces dernières paroles s'adressant à lui, pourquoi les précédentes ne s'y |319 adresseraient-elles pas? car tu ne peux pas les diviser, et attribuer celles-ci à Jésus-Christ, et celles-là aux autres hommes, toi qui ne nies pas les deux substances de la chair et de l'Esprit en Jésus-Christ, s'il a eu une chair et un esprit. Quand il prononce sur la condition de ces deux substances qui ont été en lui, l'on ne peut dire qu'il ait parlé de son Esprit, et qu'il n'ait point parlé de sa chair. Ainsi comme il est produit par l'Esprit de Dieu, et que l'Esprit est Dieu, il est né Dieu de Dieu, et il est homme engendré en la chair, de la chair de l'homme.

XIX. Que veulent donc dire ces paroles: «Ils ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu 60?» Je me servirai de ce passage quand j'aurai détruit l'attentat décès corrupteurs du texte sacré. Ils disent qu'il est écrit: «Il n'est né ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de celle de l'homme, mais de Dieu;» comme si l'Écriture désignait ceux qui croient au nom de Jésus-Christ, pour montrer l'existence de cette semence réservée en secret selon la rêverie dont ils sont imbus, et qui à leur avis, fait les élus et les spirituels. Mais comment ce sens peut-il être fondé, puisque tous ceux qui croient au nom de notre Seigneur, par la loi commune de tout le genre humain, naissent du sang et de la volonté de la. chair et de l'homme, et que Valentin lui-même n'en est pas exempt? Ainsi donc l'on dit qu'il est écrit au singulier, comme pour parler de notre Seigneur,» et il est né de Dieu;» et en effet, Jésus-Christ est le Verbe de Dieu, et avec le Verbe l'Esprit de Dieu, et avec l'Esprit la vertu de Dieu, et tout ce qui appartient à Dieu; mais en tant que chair il n'a rien du sang ni de la volonté de la chair et de l'homme, parce que c'est de la volonté de Dieu que le Verbe a été fait chair. L'exclusion formelle de notre naissance ne regarde pas le Verbe, mais la chair; car c'était la chair qui devait ainsi naître, et non pas le Verbe. Mais d'où vient que ce Valentin, niant que Jésus-Christ soit né de la volonté de la chair, |320 n'a pas aussi nié qu'il soit né de la substance de la chair? car niant qu'il soit né du sang, il n'a pas exclu pour cela la substance de la chair.

XX. Mais quelle est votre manière d'agir, pleine d'illusions et de chicane? Vous voulez ôter une syllabe qui sert de proposition, et y en substituer une autre, qui ne  se trouve point en ce sens dans les Ecritures saintes. Vous dites que Jésus-Christ est né par la Vierge et non pas de la Vierge, au ventre, et non pas du ventre parce que l'ange dit à Joseph durant son sommeil: «Ce qui est né en elle est une opération du Saint-Esprit 61,» et que l'Écriture ne porte pas: «ce qui est né d'elle.» Mais quand l'Ecriture porterait: «ce qui est né d'elle,» ce serait comme si elle avait dit, ce qui est né en elle. C'est donc le même sens, soit qu'il soit dit en elle, ou qu'il soit dit d'elle, puisque ce qui était en elle était aussi d'elle. Certes, c'est un grand bien que saint Matthieu parle comme nous; car rapportant la généalogie de notre Seigneur, depuis Abraham jusqu'à Marie:» Jacob, dit-il, a engendré Joseph, époux de Marie, de laquelle est né Jésus-Christ 62.» Saint Paul même impose silence à ces grammairiens; «Dieu, dit-il, a envoyé son Fils fait d'une femme.» A-t-il dit par une femme, ou en une femme? et même, pour user d'une expression plus forte, il a plutôt dit, fait d'une femme que né d'une femme. Il pouvait s'énoncer plus simplement, disant: «Né d'une femme;» mais «fait d'une femme,» il a marqué ces paroles de l'Ecriture disant: «Et le Verbe a été fait chair:» et a confirmé que la chair de Jésus-Christ a été faite de la chair de la Vierge.

XXI. Que si nos adversaires prétendent qu'il fallait, pour rendre cette naissance nouvelle et extraordinaire, que le Verbe de Dieu ne fût point fait de la chair d'une vierge, comme il n'a point été fait de la semence de l'homme, pourquoi ne pouvons-nous pas dire qu'en ceci se renferme toute la nouveauté de cette naissance |321 adorable: que la chair qui n'est point née de la volonté de la chair prit naissance de la chair? Mais je veux les combattre encore de plus près. «Voici, dit le prophète, une vierge concevra dans son sein63.» Qu'est-ce qu'elle concevra? Le Verbe de Dieu. Mais elle concevra pour enfanter un fils; car le prophète ajoute: «Et elle enfantera un fils.» Donc comme c'est son acte propre à elle d'avoir conçu, ce qu'elle a enfanté est aussi à elle. Au contraire, si le Verbe a été fait chair de soi-même, il s'est déjà lui-même conçu et enfanté; et cela étant, la prophétie manque et n'a point de vérité; car la Vierge n'a ni conçu ni enfanté, si ce qu'elle a enfanté par la voie de la conception du Verbe n'est pas sa chair. Mais n'y aura-t-il que cette prédiction du prophète qui sera sans effet? n'en sera-t-il pas de même de ce que les anges ont annoncé de la conception et de l'enfantement de la Vierge, et de toutes les Écritures, autant qu'il y en a qui prononcent qu'elle est mère de Jésus-Christ 64? Et certes comment est-elle mère, sinon parce que son fils a été dans son sein? Enfin si la chair n'est redevable de sa naissance qu'à soi-même, le nom de fille du ventre ne lui convient pas. Il faut donc qu'Elisabeth qui porte dans son ventre un prophète se taise, elle qui est enceinte d'un enfant qui reconnaît son Seigneur. C'est sans cause que cette femme pleine du Saint-Esprit dit: «Qui me fait cette grâce que la mère de mon Seigneur vienne me visiter 65?» Et si Marie portait Jésus dans ses entrailles comme un hôte et non pas comme son fils, comment est-ce qu'Elisabeth dit: «Le fruit de vos entrailles est béni?» Or ce fruit des entrailles, c'est Jésus-Christ, parce qu'il est la fleur d'un rejeton poussé de la racine de Jessé? La racine de Jessé, c'est le sang de David; le rejeton de la racine, c'est Marie, qui descend de David; la fleur du rejeton, c'est Jésus-Christ, fils de Marie. Et il est aussi le fruit, car la fleur est le fruit de la tige, et par la fleur |322 et de la fleur tout le fruit s'avance et croît jusqu'à ce qu'il ait toute sa bonté. Quoi donc, les hérétiques veulent ôter au fruit sa fleur, à la fleur son rejeton, au rejeton sa racine, et envient à la racine qu'elle s'attribue, par le rejeton la propriété de ce qui vient du rejeton, qui est la fleur et le fruit! Car pour établir une succession de race, on remonte du dernier descendant au chef de la race. Et selon cette règle, la chair de Jésus-Christ ne tient pas seulement à Marie 66, mais elle tient aussi à David par Marie, et par David, à Jessé. Ainsi Dieu jure qu'il honorera le trône de David de ce fruit qui sortira de lui, c'est-à-dire de sa chair et de sa postérité 67. S'il sort de David, combien plutôt de Marie, puisque c'est par elle qu'il descend de David?

XXII. Mais que les hérétiques, qui combattent cette extraction, effacent donc le témoignage des démons qui s'écrient que Jésus-Christ est fils de David, Que si leur témoignage n'est pas digne d'être reçu, ils n'effaceront pas le témoignage des apôtres. Saint Matthieu est le premier que j'alléguerai. Ce fidèle évangéliste qui était de la compagnie de notre Seigneur, n'ayant autre dessein que de nous donner connaissance de l'origine de Jésus-Christ, selon sa chair, a ainsi commencé son Évangile: «Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham 68.» Ce sont là les sources sacrées d'où est sortie cette divine race, que l'évangéliste conduit de degré en degré jusqu'à la naissance de Jésus-Christ. Qu'est-ce donc que cet ordre de généalogie fait autre chose que de marquer comment la chair d'Abraham et de David dans la suite d'une belle lignée, passant par diverses générations et venant à la Vierge, a donné enfin Jésus-Christ? L'évangéliste même dit expressément que «Jésus-Christ est né de la Vierge.» Je viens à saint Paul, lui qui comme apôtre de Jésus-Christ est aussi disciple, docteur et témoin du même Évangile; il confirme que Jésus-Christ est selon la chair de la race de David. De quelque façon |323 que tu le prennes, ou il est de la chair de Marie, qui est de la semence de David, ou il est de la semence de David qui est de la chair de Marie. Mais le même apôtre termine toute cette question, disant qu'il est de la semence d'Abraham. S'il est de la semence d'Abrabam, à plus forte raison de celle de David, qui est bien plus récent qu'Abraham.

Nous qui lisons, nous qui croyons ces ventes, de quelle qualité devons-nous et pouvons-nous reconnaître la chair de Jésus-Christ? Certes, nous ne devons ni ne pouvons la reconnaître autre que celle d'Abraham; puisque Jésus-Christ est la semence d'Abraham, ni autre que celle de Jessé, puisque Jésus-Christ est une fleur de la tige de Jessé 69; ni autre que celle de David, puisque Jésus-Christ est un fruit de David; ni autre que celle de Marie; puisque Jésus-Christ est né du sein de Marie; ni, pour remonter plus haut, autre que celle d'Adam, puisque Jésus Christ est le second Adam2. Il s'ensuit donc, ou qu'il faut soutenir qu'ils ont tous une chair spirituelle, pour attribuer à Jésus-Christ un corps de même nature, ou demeurer d'accord que la chair de Jésus-Christ n'a point été une chair spirituelle, puisquelle n'est pas sortie d'une tige qui ait eu une chair spirituelle.

XXIII. Ainsi nous voyons l'accomplissement de cette parole prophétique que Siméon prononça sur cet enfant nouveau né, notre Seigneur Jésus-Christ: «Il sera, dit-il, à plusieurs un sujet ou de résurrection et de salut, ou de perte et de damnation, et un signe qui sera occasion de beaucoup de contradictions.» C'est le signe de la naissance de Jésus-Christ annoncé par Isaïe. «Pour cela, dit-il, le Seigneur lui-même vous donnera un signe, une vierge concevra dans son sein, et enfantera un fils 70

XXIV. Il est vrai qu'Isaïe jette la confusion sur le front des hérétiques, nais principalement quand il dit: «Malheur à ceux qui font passer l'amertume pour la douceur et les ténèbres pour la lumière71.» Il les note, eux qui ne |324 souffrent pas que les mots conservent leur signification naturelle, en sorte que, quand on nomme l'âme, l'on n'en entende pas une autre que celle qui est connue sous ce nom; que quand on nomme la chair, l'on n'entende pas une autre chair que celle que l'on voit; et que quand on nomme Dieu, l'on n'en entende pas un autre que celui de qui l'on parle quand on parle de Dieu. Ainsi Dieu jetant peut-être la vue sur Marcion: «Je suis Dieu, dit-il, et il n'y en a point un autre que moi 72. «Et quand il dit en un autre endroit 73:» Il n'y a point de Dieu avant moi, «il attaque ces je ne sais quelles généalogies des Aeones ou des siècles des Valentiniens. Et quand il dit aussi:» Il n'est né ni du sang ni de la volonté de la chair et de l'homme mais de Dieu 74» il répond à Ébion; et enfin quand il dit: «Quoiqu'un ange vous eût annoncé un autre Évangile que nous, qu'il soit anathème75!» Il touche les prestiges de Philumène, cette vierge d'Apelles. Certainement, quiconque nie que Jésus-Christ soit venu au monde dans un corps de chair, celui-là est l'antechrist; mais celui qui prononce que la chair de Jésus-Christ est une chair véritable et toute nue, une chair naturelle, et telle qu'on la peut concevoir par le nom qui exprime simplement la nature de la chair, celui-là détruit tous les adversaires du Fils de Dieu; celui qui établit que Jésus-Christ est un, renverse tous les arguments de ceux qui lui font faire divers personnages, et qui veulent qu'autre soit le Christ, et autre Jésus; autre celui qui s'est sauvé des mains des troupes qui l'environnaient, autre celui que les soldats ont véritablement arrêté; autre celui qui s'est fait voir sur la montagne à trois de ses disciples au milieu d'une nuée et tout brillant de lumière, autre cette personne commune et qui n'avait rien de noble et de relevé; autre cet homme qui a tremblé; et enfin autre celui qui a souffert la mort, et autre celui qui est ressuscité, de qui ils attendent même leur résurrection, mais dans une autre chair. Certes le |325 même qui a souffert viendra un jour du ciel, et le même qui est ressuscité paraîtra aux yeux de tous les hommes. Ceux qui lui ont fait tant de maux, ceux qui d'un cœur inhumain lui ont percé, lui ont déchiré la chair si cruellement, ceux enfin qui l'ont couvert de plaies, le verront et le reconnaîtront; ils reconnaîtront cette même chair qu'ils ont outragée, sans laquelle il ne pourra ni paraître ni être reconnu, pour faire rougir ceux qui osent assurer que la chair repose dans le ciel sans aucun sentiment, et qu'elle est comme un fourreau autour de la personne de Jésus-Christ, ou qu'elle est chair et âme, et autant l'une que l'autre, ou qu'elle est seulement âme, et qu'elle n'est plus chair.

XXV. Mais c'est assez parler de cette matière, et il me semble que j'ai bien prouvé la chair en Jésus-Christ et lachair humaine que le Sauveur a reçue de la Vierge. J'estime même que cela eût pu suffire, si les différentes opinions qui se sont élevées sur ce sujet ne m'eussent obligé à une dispute plus particulière. J'ai donc examiné les arguments et les passages dont les hérétiques se servent, je les ai proposés moi-même pour les combattre, et je crois avoir pleinement montré contre tous, ce que j'ai entrepris de prouver, à savoir: de quelle chair Jésus-Christ a été revêtu, et de quel principe sa chair a été formée: ainsi j'ai maintenant à défendre la résurrection de notre chair, et je fais état de la défendre dans un autre livre, où ce que je dirai dès le commencement sera la fin et la conclusion de celui-ci: en effet, j'y ai jeté les fondements de notre résurrection, y ayant fait voir très-clairement ce que c'est qui a ressuscité en Jésus-Christ.


[J'ai placé les apostilles ici pour une lecture plus facile.]

1. 1 S.Matth., 2

2.2 S. Luc, 2.

3. 1 Genèse, 19.

4.  2 Ib., 32.

5. 1 S. Jean, 1.

6. 1 Philip. 2. 

7. 2 1. Cor., 6. 

8. 3 Ib. 

9. 4 S. Matt., 11.

10. 1 I. Cor., 1.

11. 1 1 Cor., 1 et 3.

12. 2 S. Marc, 8; S. Luc, 9 et 12.

13. 1 S. Luc, 24.

14. 1 Le Pont-Euxin, pays de Marcion. 

15. 2 Genèse, 18.

16. 1 Gen., 19.

17. 1 Ps. 77. 

18. 2 S. Matth., 13, S. Luc, 3.

19. 1 S. Matth., 13, S. Marc et S. Luc, 4.

20. 2 S. Matth., 22; S. Matth., 19.

21. 1 S, Jean, 7. 

22. 2 S. Luc, 8 et 10; S. Matth., 11.

23. 1 S. Luc, 11.

24. 1 S. Luc, 15. 

25. 2 S. Matth. 17.

26. 3 II. Cor., 15.

27. 1 S. Matth., 13. 

28. 2 Isaïe, 53; S. Matth., 20 et 27.

29. 1 S.Matth., 4; S, Jean, 4 et 12; S. Matth., 26. 

30. 2 S. Luc, 9.

31. 1 S. Jean, 2. 

32. 2 S. Luc, 9. 

33. 3 S. Jean, 11.

34. 1 S. Matth., 26.

35. 2 S. Jean, 6.

36. 1 Isaïe, 9.

37. 1 Ps. 8.

38. 2 Zacharie, 1, 2 et suiv.; Isaïe, 1. 

39. 3 Ib. 63.

40. 1 S. Jean, 8. 

41. 2 S. Matth., 12.

42. 3 Isaïe, 53. 

43. 4 Jérém., 17.

44. 5 Daniel, 7.

45. 6 I. Timoth., 2.

46. 7 Actes des Apôtres, 2.

47. 1 Ps. 8.

48. 2 Ib., 21.

49. 3 Isaïe, 53.

50. 1 Matth., 25.

51. 2 Rom., 8.

52. 1 Isaïe, 7.

53. 2 Genèse, 2.

54. 3 I. Cor., 15.

55. 1 Genèse, 3; S. Luc, 1.

56. 2 S Matth.,12.

57. 1 S. Jean, 1.

58. 2 Ib., 3.

59. 3 Ib., 4.

60. 1 S. Jean, 1.

61. 1 S.Matth., 1. 

62. 2 Ib.

63. 1 Isaïe, 7. 

64. 2 S. Matth. 1, 2, 12, 13; S. Marc., 3; S. Luc, 1, 2, 8; S. Jean, 2, 6, 19; Actes, 1.

65. 3 S. Luc., 1.

66. 1 S. Matth., 1. 

67. 2 S. Luc, 3.

68. 3 Matth. 1.

69. 1 S. Luc, 1.

70. 2 Isaïe, 7.

71. 3 Ib.

72. 1 Deut. 32.

73. 2 Isaïe, 45 et 46.

74. 3 S. Jean, 1.

75. 4 Gal, 1.


Édité par M. Charpentier, Paris (1844).  Proposé par Roger Pearse, 2002.  Si vous trouvez une erreur à cette page, svp informez-moi par l'email: Roger Pearse.


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