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PSEUDO-TERTULLIEN

CONTRE TOUS LES HÉRÉTIQUES

Traduction M. de GENOUDE (1852)

La fin des Prescriptions contre les Hérétiques a été perdue. Quelques éditions estimées placent à la suite de ce beau Traité les chapitres suivants, qui sont la continuation de ce qu’annonce Tertullien, quoique nous n’osions affirmer que cette fin soit de lui, parce qu’elle ne se trouve pas dans un des manuscrits les plus anciens, celui d’Agobard. Cependant nous avons cru devoir l’ajouter ici comme un curieux monument qui résume en quelques mots l’histoire des hérésies jusqu’à Tertullien, et complète son Traité.

I. Quoique je passe sous silence la plupart des détails qui concernent ces hérétiques, j’en dirai quelques mots cependant. Je laisse de côté les hérétiques du judaïsme, le Samaritain Dosithée, par exemple, qui le premier osa répudier les prophètes comme n’étant pas inspirés par l’Esprit saint. Je laisse de côté les Saducéens qui, sortant de la racine de cette erreur, osèrent nier avec cette hérésie la résurrection de la chair. Je laisse de côté les Pharisiens, qui en ajoutant quelques points à la loi, se séparèrent des Juifs ; de là vient qu’ils méritèrent de recevoir le nom qu’ils ont gardé. Je ne parlerai pas davantage des Hérodiens, qui prétendaient qu’Hérode était le Christ.

[XLVI.] J’en viens à ceux qui voulurent être hérétiques depuis la prédication de l’Évangile. A la tête de tous paraît Simon le Magicien qui, dans les Actes des Apôtres, reçut de l’Apôtre Pierre une sentence bien méritée et en harmonie avec son impiété. Il osa se proclamer la Vertu Souveraine, c’est-à-dire le Dieu suprême. Il ajoutait que le monde avait été créé par ses anges ; que, grâce à un démon qui errait autour de lui, et qui était la sagesse, il était descendu chez les Juifs pour se faire reconnaître par ce peuple ; qu’il n’avait pas souffert sous le fantôme de Dieu, mais qu’il avait comme souffert. Après lui vient Ménandre, son disciple, magicien comme lui, et répétant les mêmes extravagances que Simon lui-même. Tout ce que Simon soutenait avoir été, Ménandre l’était à son tour, disait-il : personne ne pouvait obtenir le salut, à moins d’être baptisé en son nom. Saturnin suivit de près. A l’entendre, il était aussi la vertu incréée, c’est-à-dire Dieu. Il résidait dans les régions supérieures et infinies, au plus haut des cieux. Les anges, placés à une distance prodigieuse de lui, avaient créé ce monde inférieur ; et comme quelques rayons de la lumière éternelle étaient tombés dans les régions inférieures, les anges s’avisèrent de créer l’homme d’après cette ressemblance, et sur le modèle des anges qui habitaient dans cette lumière. L’homme rampait sur la terre comme un vermisseau. Saturnin, qui était la vertu incréée, voulut dans sa miséricorde sauver cette étincelle, sans quoi l’homme tout entier périssait. Le Christ, selon lui, n’avait pas vécu dans une chair réelle. Fantôme véritable, il n’avait eu que les apparences de la douleur. Quant à la résurrection de la chair, elle n’aurait pas lieu.

L’hérétique Basilide lui succéda. Il prétend qu’il existe un Dieu souverain, nommé Abraxas1, duquel émana l’Esprit, qu’en grec il appelle Noos. Ensuite naquit le Verbe ; du Verbe la Providence ; de la Providence la Vertu et la Sagesse. Celles-ci engendrèrent par la suite les Principautés, les Puissances, les anges, et une multitude infinie d’anges. Ce sont ces mêmes anges qui créèrent les trois cent soixante-cinq cieux, et le monde en l’honneur d’Abraxas, dont celui-ci portait en lui-même le nom numérique. Parmi les derniers anges qui avaient formé le monde, il place comme le plus récent de tous le Dieu des Juifs, c’est-à-dire le Dieu de la Loi et des Prophètes, qui n’est pas dieu, dit-il, et qui n’est qu’un ange. La postérité d’Abraham lui échut en partage ; voilà pourquoi il tira de la terre d’Égypte les enfants d’Israël pour les transporter dans la terre de Chanaan. Il est le plus turbulent de tous les anges ; de là vient que, non content de susciter des séditions et des guerres fréquentes, il verse le sang humain. Alors le Christ descendit sous une forme fantastique, envoyé non par celui qui avait créé ce monde, mais par le grand Abraxas. La chair ne fut pas réelle chez lui. Ce n’est pas lui que les Juifs ont mis à mort ; Simon a été crucifié à sa place. Par conséquent, il ne faut pas croire à celui qui a été crucifié ; sans quoi ce serait avouer que l’on croit en Simon. Du reste, Basilide supprime le martyre. Il s’élève fortement contre la résurrection de la chair, en niant que le salut ait été promis aux corps.

Un autre hérétique surgit ; c’est Nicolas. Il était compté parmi les sept diacres qui furent choisis dans les Actes des Apôtres. Il soutint que les Ténèbres convoitèrent la Lumière d’une manière honteuse. Je rougirais de rapporter tout ce qui est sorti d’immonde de cette union obscène. En effet, il parle de certains Eons impudiques, tels que les embrassements, les unions exécrables et hideuses, et d’autres choses plus révoltantes encore. Il crée ensuite sept esprits, dieux et démons, et invente mille extravagances aussi sacrilèges qu’infâmes. Passons-les sous silence, puisque la pudeur nous défend de nous y arrêter. Il nous suffit que l’Apocalypse du Seigneur condamne par la vénérable autorité de sa sentence toute cette hérésie des Nicolaïtes, en disant : « Tu as cela pour toi, que tu hais les actions des Nicolaïtes, comme moi-même je les hais. »

II. [XLVII.] A ces hérétiques se joignent ceux que l’on appelle Ophites. Car ils glorifient tellement le serpent, qu’ils le mettent au-dessus du Christ lui-même. En effet, disent-ils, c’est lui qui nous a donné l’origine de la science du bien et du mal. Moïse connaissait bien sa puissance et sa majesté, quand il dressa le serpent d’airain, et que tous ceux qui le regardèrent obtinrent la guérison. Il y a mieux. Le Christ lui-même n’imite-t-il pas dans son Évangile la puissance sacrée du serpent, lorsqu’il dit « De même que Moïse éleva le serpent au désert, ainsi il faut que le Fils de l’homme soit élevé ? » De là vient que les Ophites introduisent un serpent pour bénir leur Eucharistie. Mais voici quelle est l’origine de toute cette erreur et de cet appareil superstitieux. Ils soutiennent que de cet Eon primitif naquirent plusieurs autres Eons inférieurs ; mais qu’un certain Eon, nommé Jaldabaoth, est supérieur à ces derniers. Il a été conçu d’un autre Eon qui s’unit à des Eons inférieurs. Dans la suite, voulant s’élever jusqu’aux régions supérieures, il fut trahi dans ses efforts, à cause de la pesanteur de la matière qui composait sa substance. Laissé dans les régions intermédiaires, il étendit son domaine et créa le ciel. Jaldabaoth cependant descendit dans les régions inférieures, et engendra sept fils. A force de s’étendre, il ferma les régions supérieures, afin que les anges ainsi hors d’état de connaître les régions les plus élevées, le regardassent comme Dieu unique. Ces Vertus et ces anges inférieurs créèrent l’homme, qui n’ayant été créé que par des Vertus infirmes et sans puissance, rampa sur la terre comme un vermisseau. Mais l’Eon de qui était sorti Jaldabaoth, touché de compassion, envoya à l’homme, ainsi condamné à ramper, une étincelle qui, en réveillant ses facultés, le mit à même de raisonner et de connaître les régions supérieures. Que fit alors ce Jaldabaoth ? Dans son indignation, il tira de lui-même la Vertu et la ressemblance du serpent. Voilà quelle fut la Vertu dans le paradis, c’est-à-dire voilà quel fut le serpent, auquel Eve avait cru comme au Fils de Dieu. Elle cueillit par ses conseils, ajoutent-ils, le fruit de l’arbre : par là, il apporta au genre humain la science du bien et du mal. Ils ne croient pas que la chair de Jésus-Christ ait été réelle. Ils n’admettent pas davantage la résurrection dé l’homme.

Il éclata encore une autre hérésie ; c’est celle des Caïniens. Ils exaltent Caïn, qu’ils regardent comme ayant été conçu par quelque Vertu puissante qui opéra en lui. Car Abel, selon eux, né d’une Vertu inférieure, avait été procréé ; voilà pourquoi il était inférieur. Ceux qui parlent ainsi, revendiquent aussi le traître Judas, qu’ils proclament grand et admirable, à cause du service qu’il rendit au genre humain. Quelques-uns, en effet, croient devoir remercier solennellement Judas de sa trahison. Comme il remarquait, disent-ils, que Jésus-Christ essayait de détruire la vérité, il le livra pour que la vérité ne fût pas détruite. D’autres, au contraire, raisonnent dans ce sens. Les puissances de ce monde ne voulaient pas que Jésus-Christ endurât sa passion, de peur que le genre humain ne recouvrât le salut par sa mort. Judas, pour consommer le salut du genre humain, livra le Christ, afin que le salut, qui était entravé par les Vertus dont la haine s’opposait à l’avènement du Christ, ne fût plus entravé, ni la réhabilitation de l’homme retardée par la passion du Christ.

Vient ensuite l’hérésie des Setthoïtes. Voici quelles sont les extravagances de cette doctrine. Deux hommes furent créés par les anges, Caïn et Abel : il s’éleva parmi les anges de grandes dissensions et des querelles terribles à cause d’eux. Alors la Vertu qui est supérieure à toutes les vertus, et qu’ils appellent la Mère, aussitôt que la mort d’Abel lui fut annoncée, voulut que Seth fût conçu et naquît à la place d’Abel, afin que, par la mort et la naissance de cette semence pure, les anges qui avaient formé les deux premiers hommes fussent déshérités de leur gloire ; car ils soutiennent que les anges formèrent avec les hommes des unions illégitimes. Alors cette même Vertu, qu’ils appellent le Mère, ainsi que nous l’avons dit tout à l’heure, châtia ces prévarications par le déluge, afin de détruire entièrement la race née de ce mélange, et de ne conserver que la semence qui était pure et intacte. Mais les anges qui avaient créé les hommes de la première semence se glissèrent secrètement, et à l’insu de la Mère, dans l’arche de Noé avec les huit personnes qu’elle renfermait, et y introduisirent la semence de Caïn, afin que la semence de la malice, au lieu de périr, fût conservée avec les autres, et que rendue à la terre après le déluge, elle se développât à l’exemple des autres, se répandît au loin, et couvrît l’univers tout entier. Quant au Christ, ils ne le regardent que comme Seth, et il n’a été réellement que Seth, disent-ils.

III. [XLVIII.] Carpocrate, de plus, a introduit la secte suivante. Il n’y a dans les régions supérieures qu’une Vertu suréminente : d’elle naquirent les Anges et les Vertus. Placés à une grande distance des Vertus supérieures, ils créèrent notre monde dans les régions inférieures. Le Christ n’est pas né de la vierge Marie, mais de la semence de Joseph. Il a donc été engendré à la manière des hommes, quoiqu’il l’emporte sur eux tous par son respect pour la justice et par la pureté de sa vie. Il a souffert chez les Juifs. Son âme seule avait été reçue dans les cieux, parce qu’elle fut plus ferme et plus énergique que toutes les autres. De là le sectaire concluait, en n’admettant que le salut des âmes, et en déclarant qu’il n’y avait point de résurrection pour le corps.

Cérinthe parut après Carpocrate, et enseigna la même chose à peu près. En effet, il veut aussi que le monde ait été créé par ces anges. Selon lui, le Christ naquit de la semence de Joseph ; par conséquent il ne fut qu’homme, sans être Dieu. La loi fut donnée par les anges, dit-il, et le dieu des Juifs n’était pas le Seigneur, mais seulement, un ange.

A Cérinthe succéda Ebion. Il n’est pas d’accord sur tous les points avec Cérinthe. Selon lui, le monde aurait été créé par Dieu et non par les anges. Puis, comme il est écrit : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur, » il en prend acte pour défendre la loi, afin d’exclure l’Évangile et de maintenir le judaïsme.

IV. [XLIX.] L’hérétique Valentin a débité un grand nombre de fables. Je n’en présenterai qu’une courte exposition. En effet, il introduit un Plérôme de trente Eons, qu’il fait sortir par syzygies, c’est-à-dire par couples. A la tête de tous, dit-il, sont Bythos et le Silence. Ils engendrèrent l’Esprit et la Vérité ; de l’Esprit et la Vérité naquirent le Verbe et la Vie ; ceux-ci à leur tour donnèrent naissance à l’Homme et à l’Église. L’Homme et l’Église engendrèrent douze Eons ; il en naquit dix autres du Verbe et de la Vie. Ainsi se complètent les trente Eons, qui au moyen d’une huitaine, d’une dizaine et enfin d’une douzaine, constituent le Plérôme. Le trentième de ces Eons voulut contempler Bythos, et pour le contempler il osa monter dans les régions supérieures du Plérôme. Mais comme il n’était point assez fort pour soutenir les rayons de sa grandeur, il fut pris d’une grande défaillance, et il serait retombé dans le néant, si celui qu’ils appellent Horos, envoyé pour le rassurer, ne l’avait réconforté en lui criant Jao. Prononciation ou Parole est le nom de ce dernier. Valentin ajoute que l’Eon, exclu du Plérôme et devenu Achamoth, fut livré depuis à toutes les passions du Désir, et de ces passions engendra la matière. Elle en créa le ciel, la terre, et tout ce qu’ils renferment. De là vient que toutes les créations de cet Eon sont misérables, fragiles, caduques et mortelles, parce que lui-même fut conçu et naquit de l’avortement. Il ne laissa pas cependant de créer notre monde des matières qu’avaient fournies les frayeurs, les craintes, les tristesses on les sueurs d’Achamoth. De sa frayeur, dit le sectaire, naquirent les ténèbres ; de sa crainte et de son ignorance l’esprit de malice et d’iniquité ; de sa tristesse et de ses larmes, l’eau des fontaines, les flots de la mer et des fleuves. Quant au Christ, il a été envoyé par le Propator, qui n’est autre chose que Bythos. Le Christ ne parut point sur la terre avec un corps tel que le nôtre ; mais apportant du ciel je ne sais quel corps spirituel, il traversa le sein de la Vierge Marie, comme l’eau passe par un canal, sans en rien recevoir, sans lui emprunter quoi que ce soit. Il ne veut pas que cette chair ressuscite, mais une autre chair spirituelle. Il admet certains points de la Loi et des Prophètes ; il en rejette d’autres ; qu’est-ce à dire ? Il rejette la totalité en rejetant quelques points seulement. Il a aussi son Évangile, excepté les nôtres.

Après lui vinrent les hérétiques Ptolémée et Secundus, qui sont d’accord sur tous les points avec Valentin, à l’exception de celui-ci. Valentin s’était contenté d’imaginer trente Eons ; ses disciples en introduisirent quatre d’abord, puis ils y en ajoutèrent par la suite quatre autres. Valentin veut que le trentième Eon ait été relégué hors du Plérôme, à cause de ses défaillances. Ptolémée et Secundus le nient ; car ils n’admettent pas au nombre du Plérôme ou des trente Eons, celui que tourmenta le désir impuissant de contempler le Propator.

Il y eut après cela un autre hérétique, appelé Héracléon, qui, afin de ne pas penser comme Valentin, veut paraître penser autrement, en introduisant la nouveauté de je ne sais quelle Parole. Ce qui profère exista de tout temps, dit-il. Puis de cette Monade il tire deux Eons, bientôt l’essaim des Eons, et enfin le système de Valentin tout entier.

V. [L.] Après eux ne manquèrent pas de surgir un certain Marc et un Colarbasus, qui formèrent une nouvelle hérésie de l’alphabet des Grecs. Ils soutiennent qu’il est impossible de découvrir la vérité sans le secours de ces lettres, ou plutôt que la plénitude et la perfection de la vérité résident cachées dans ces lettres. Voilà pourquoi Jésus-Christ a dit : Je suis l’ALPHA et l’OMÉGA. Enfin Jésus-Christ est descendu sur la terre, c’est-à-dire la colombe s’est reposée sur Jésus, et en grec colombe se dit peristera 2, mot qui dans la numération équivaut à DCCCI. Ceux-ci remontent toutes les lettres de l’alphabet, oméga, psi, chi, phi, tau, upsilon 3, jusqu’à la première, et forment ainsi des huitaines et des dizaines. Je m’arrête. Il serait peu sage et oiseux de rapporter ici toutes les extravagances qu’ils débitent ; ou pour mieux dire, il y aurait autant de danger que d’extravagance à les énumérer. Ils imaginent un autre dieu que le Créateur. Ils nient tout à la fois et que le Christ se soit montré dans une chair réelle, et que la chair doive ressusciter.

VI. [LI.] Joignez à ces hérétiques un Cerdon qui introduit deux principes, c’est-à-dire deux dieux ; l’un bon et l’autre cruel : le bon est le dieu supérieur ; le cruel, c’est le nôtre, c’est le Créateur du monde. Cerdon rejette la loi et les Prophètes ; il renonce à Dieu le Créateur. Il admet que Jésus-Christ fils du Dieu supérieur est venu ; mais il ne veut pas qu’il se soit montré dans une chair réelle ; il n’exista qu’à l’état de fantôme ; par conséquent il ne souffrit pas véritablement, mais il eut l’air de souffrir. Il ne naquit pas d’une vierge ; ou, pour mieux dire, il ne naquit en aucune manière. Il n’admet que la résurrection de l’âme ; il nie celle du corps. Il ne reconnaît que l’Evangile de Luc ; encore ne le reçoit-il pas dans son intégrité. Il ne prend ni toutes les lettres de l’apôtre Paul, ni dans leur totalité celles qu’il reçoit. Il rejette comme faux les Actes des Apôtres et l’Apocalypse.

Après lui apparaît Marcion, né dans le Pont, fils d’un évêque et retranché de la communion de l’Église pour avoir déshonoré une vierge. Celui-ci prenant occasion de cette parole : « Tout arbre bon produit de bons fruits ; tout arbre mauvais produit de mauvais fruits, » travailla de toutes ses forces à propager l’hérésie de Cerdon et à accréditer la doctrine qu’avait imaginée son devancier.

A Marcion succède un certain Lucain, partisan et disciple de ce dernier. Fidèle aux mêmes blasphèmes, il enseigne ce qu’avaient enseigné Marcion et Cerdon.

Ils sont suivis de près par Apelles, disciple de Marcion, qui se sépara de son maître aussitôt qu’il fut tombé dans les péchés de la chair. Apelles introduit un Dieu unique qu’il place dans les régions supérieures infinies ; c’est ce Dieu qui créa un grand nombre de puissances et d’anges. Voilà pourquoi il appelle Seigneur la seconde vertu, dont il ne fait qu’un ange : c’est par ce dernier que notre monde a été produit à l’imitation du monde supérieur. Il mêla à la formation de ce nouveau monde le repentir, parce qu’il n’avait pu le former avec autant de perfection que l’avait été le monde supérieur : du reste, il répudie la Loi et les Prophètes. Il n’affirme ni avec Marcion que le Christ est venu sous des formes fantastiques, ni avec l’enseignement de l’Évangile qu’il a eu un corps et une chair véritables ; mais que descendant des régions supérieures, il s’adapta, pendant le trajet de sa descente, une chair empruntée aux astres et à l’air. Quand il ressuscita, en remontant aux cieux, il rendit à chacun de ces éléments, ce qu’il leur avait emprunté pendant qu’il descendait. Par conséquent, après avoir dispersé ça et là les différentes parties de son corps, il ne rentra dans le ciel qu’en esprit. Le même hérétique nie la résurrection de la chair ; il n’admet qu’un seul apôtre 4, celui de Marcion ; encore ne l’admet-il pas tout entier. Il n’y a de salut que pour les âmes, ajoute-t-il. De plus, il a des écritures particulières, mais bizarres ; il les appelle les Révélations d’une certaine Philumène, qu’il suit comme une prophétesse. Joignez à ces révélations des traités, composés par lui, et auxquels il a donné le nom de Syllogismes, où il essaie de prouver que tout ce que Moïse a écrit sur Dieu n’est pas véritable, mais imaginé à plaisir.

VII. [LII.] A tous ces hérétiques, il faut joindre encore un certain Tatien, qui fut disciple de Justin le martyr. Après la mort de son maître, il se mit à penser différemment ; car sa doctrine tout entière ressemble à celle de Valentin ; il se contenta d’y ajouter ce point : Adam ne peut obtenir le salut ; comme si, alors que les branches sont sauvées, la racine ne l’était pas également.

Il vient encore d’autres hérétiques qui ont reçu leur nom des Phrygiens 5 ; mais ils se divisent dans leur doctrine. Les uns suivent Proclus et s’appellent de son nom ; les autres du nom d’Eschine. Ils ont, les uns et les autres, des blasphèmes qui leur sont communs et des blasphèmes qui leur sont particuliers, et servent à les distinguer. Voici les blasphèmes qui leur sont communs. Premièrement, le Saint-Esprit résidait dans les Apôtres, mais ils n’eurent pas le Paraclet. En second lieu, le Paraclet a révélé à Montan plus de vérités que le Christ n’en déposa dans son Évangile ; non seulement plus de vérités, mais des vérités plus capitales et d’un ordre plus relevé.6 Le blasphème particulier de ceux qui suivent Eschine, consiste à dire que le Christ est tout à la fois le Fils et le Père.

LIII. Il faut ajouter à tous ces noms celui de Blastus, qui essaie d’introduire secrètement le judaïsme. En effet, il ne veut pas que l’on observe la Pâque autrement que conformément à la loi de Moïse, le quatorzième jour du mois. Mais qui donc ignore que la grâce de l’Évangile disparaît tout entière, si l’on réduit le Christ à n’être que la Loi ?

Après lui, je trouve Théodote, hérétique originaire de Byzance, qui ayant été saisi pour le nom de Jésus-Christ, le renia et ne cessa plus de le blasphémer depuis ce moment. En effet, il introduisit une doctrine, par laquelle il déclare que Jésus-Christ n’est qu’un homme ordinaire, le dépouillant ainsi de sa divinité. Qu’il soit né d’une Vierge par l’opération de l’Esprit saint, il l’admet, toutefois, pour en faire un homme solitaire semblable à tous les autres, n’ayant rien de plus qu’eux, si ce n’est l’autorité de sa justice.

Un second Théodote surgit après ce premier. Il introduisit également une nouvelle secte. Il enseignait, comme le premier, que Jésus-Christ n’était qu’un homme, quoiqu’il fût né et conçu de la vierge Marie, par l’opération du Saint-Esprit. Mais il le fait inférieur à Melchisédech, parce qu’il a été dit de Jésus-Christ : « Tu es le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech. » Car ce Christ, selon lui, était la vertu céleste de la grâce suréminente de Melchisédech, parce que Jésus-Christ, intercesseur et avocat des hommes, plaidait leur cause. Melchisédech, lui, intercédait pour les Anges et les Vertus des cieux ; car il était bien supérieur au Christ, « puisqu’il n’avait ni père, ni mère, ni généalogie, et que sa vie, n’ayant ni commencement ni fin, ne pouvait être connue. »

Après tous ces hérétiques vient Praxéas, qui introduisit une hérésie que Victorinus essaya de fortifier. Ce dernier soutient que Dieu le Père tout-puissant est le même que Jésus-Christ ; que c’est lui qui a souffert, lui qui a été crucifié, lui qui est mort. Il ajoute de plus, avec une audace profane et sacrilège, que c’est Dieu le Père qui s’assied dans les cieux à sa propre droite.


1. Abraxas équivaut à 365, dans le système de numération grecque.

2.  En grec dans le texte (Ugo Bratelli).

3.  Lettres grecques dans le texte (Ugo Bratelli).

4.  L’Apôtre saint Paul, Marcion en retranchait une partie ; il voulait de plus que l’Apôtre eût prêché une doctrine différente de celle de Jésus-Christ, et fût venu au nom de son Christ imaginaire.

5.  Ils sont connus sous le nom de Cataphryges.

6.  Si ces lignes appartiennent à Tertullien, comme le croient quelques commentateurs, il s’est condamné par ses propres paroles.

TERTULLIEN: Traduction M. de GENOUDE, 1852; Contre tous les Hérétiques.  Transcrit par Ugo Bratelli.   La numérotation des chapitres s'est ajoutée du latin par Roger Pearse.


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