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TERTULLIEN

TRAITÉ DU BAPTÊME.

[Édité par M. Charpentier, Paris (1844)]

I. Heureux sacrement que celui de notre baptême! quel effet ne produit-il pas? il efface la tache de nos péchés passés, il nous rend enfants de Dieu, et nous ouvre l'entrée à la vie éternelle. Un traité sur cette matière ne sera pas sans doute inutile, soit pour instruire nos catéchumènes, soit pour convaincre ces fidèles indolents qui, se contentant simplement de croire, sans se mettre en peine de considérer ce que l'Ecriture et la tradition nous enseignent, négligent par cette ignorance affectée d'apprendre les fondements sur quoi la foi qu'ils professent est appuyée. Il est arrivé depuis peu qu'une femme, ou plutôt une vipère des plus venimeuses de la secte hérétique des caïniens, a séduit par sa mauvaise doctrine un assez grand nombre de personnes. Elle attaque surtout le baptême, en quoi elle agit selon son naturel et son caractère. Vipères, aspics et autres semblables serpents fuient ordinairement l'eau, et ne cherchent que les lieux secs et arides. Pour nous qui sommes comme des poissons1 conduits par Jésus-Christ notre chef, nous naissons dans l'eau, et nous ne pouvons autrement conserver notre vie qu'en demeurant dans cette eau. Mais Quintille, ce serpent horriblement monstrueux, qui n'avait pas même le droit d'enseigner, a su trouver un moyen infaillible de faire périr ces poissons, en les mettant hors de l'eau.

II. Voyez, je vous prie, quelle est l'adresse des esprits pervers, et combien elle est puissante pour ébranler la loi ou pour empêcher de la recevoir dans toute sa |p123 plénitude! Ils sapent cette vertu par ses fondements, en tâchant de détruire ce qui en fait comme le caractère essentiel. Rien ne leur paraît plus étrange ni plus incroyable, que de voir d'une part la matière très-simple dont Dieu veut se servir dans ses ouvrages divins, et de l'autre les magnifiques effets qu'il y attache. Tel est notre baptême ; tout y paraît simple, nul appareil, nulle pompe, nulle magnificence. Ainsi parce qu'un homme est simplement plongé dans l'eau et lavé dans le temps qu'on prononce quelque peu de paroles, on veut d'autant moins se persuader que cet homme puisse par ce moyen obtenir la vie éternelle, qu'il ne paraît sortir de ce bain ni plus pur ni plus net. Parmi les idolâtres au contraire, il paraît peut-être quelque chose de mieux concerté : appareil, pompe, dépense, voilà ce qui frappe et qui inspire du respect et de la vénération pour leurs mystères et pour les fêtes de leurs idoles. Malheureuse incrédulité, qui refuse de reconnaître en Dieu ses propriétés principales, savoir, la simplicité et la puissance! Quoi, répondra quelqu'un, n'est-il pas étrange qu'avec un peu d'eau la mort puisse être détruite? Et c'est pour cela même qu'il faut d'autant plus le croire que l'effet est plus merveilleux; car quels doivent être les ouvrages de Dieu, que des ouvrages au-dessus de toute conception? Pour nous, nous les admirons ; mais c'est parce que nous croyons. Les esprits forts les admirent aussi, mais sans croire. Ils regardent les choses simples comme des choses inutiles, et les magnifiques comme impossibles. Si vous êtes dans cette fausse opinion, l'oracle divin suffit pour vous détromper. Dieu a choisi des hommes simples selon le monde, pour confondre la sagesse du monde : et ce qui est très-difficile aux hommes est très-facile à Dieu. En effet, si Dieu est très-sage et très-puissant, comme tout le monde en convient, il doit avoir employé pour la matière de ses ouvrages ce qui nous semble opposé à la sagesse et à la puissance, c'est-à-dire ce qui nous paraît folie ou impossibilité. Jamais les choses ne paraissent avec plus d'éclat que quand elles sont opposées à leurs contraires. |p124 

III. Quelque impression que doive faire sur nous ce divin oracle, qui doit être pour nous un principe invincible, examinons cependant plus au long s'il est ridicule ou impossible que l'homme soit régénéré de l'eau. Pour être moins surpris que cette matière ait pu être élevée à une si haute dignité, il est bon de considérer cet élément jusque dans son origine. Elle est noble cette origine, elle est illustre dès le commencement du monde ; car l'eau est parmi les éléments celui qui, avant que l'univers eût reçu toute sa perfection, demeurait comme caché dans la puissance de Dieu. "Au commencement, dit l'Écriture sainte, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était invisible et sans ornement; les ténèbres étaient sur l'abîme, et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux." Voilà d'abord, ô hommes! de quoi révérer la substance de l'eau par l'ancienneté de son usage, et de quoi respecter ensuite sa dignité; elle était le siège de l'esprit divin et plus privilégiée alors que les autres éléments. Tout n'était qu'un chaos affreux, les étoiles ne rendaient point encore de lumière ; tout était informe ; la mer était lugubre, la terre sans ornement, les cieux sans beauté. L'eau, la seule eau toujours matière parfaite, toujours excellente, toujours pure, servait de trône à l'esprit de Dieu. Ajoutez que quand Dieu fit ensuite l'arrangement des différentes parties de l'univers, il le fit par moyen des eaux ; car pour suspendre au milieu du monde le firmament, il sépara les eaux d'avec les eaux. Pour suspendre la terre, il fit une semblable séparation. Le monde étant enfin arrangé dans toutes ses parties par la disposition de ses divers éléments, comme il devait être habité, ce fut aux eaux en premier lieu qu'il commanda de produire des âmes vivantes. C'est donc l'eau qui la première produisit ce qui a vie, afin qu'on ne soit pas surpris que dans le baptême l'eau puisse donner la vie éternelle à notre âme. Dans la formation même de l'homme, Dieu employa l'eau pour achever ce sublime ouvrage. La terre est à la vérité la matière dont l'homme fut fait; mais cette terre n'eût pas été assez disposée pour cet ouvrage, si elle n'avait été|p125 humide et détrempée. C'est le limon qui, ayant été tempéré de l'humide et du sec dès le quatrième jour de la création du monde, fut employé par le Créateur pour former l'homme.

S'il était nécessaire de descendre dans un plus long détail des principales prérogatives de l'eau, que ne pourrais-je pas dire de sa vertu et sa fécondité? Quels bienfaits, quelle fertilité, quels secours le monde n'en reçoit-il pas? Mais je craindrais qu'on ne m'accusât de faire plutôt un panégyrique de l'eau que d'expliquer la matière du baptême. Cependant par là je montrerais plus sensiblement que si Dieu fait servir l'eau à tant de choses et à tant d'ouvrages, il n'est pas hors de vraisemblance qu'il l'ait aussi employée dans les sacrements pour nous procurer une vie surnaturelle qui durera éternellement dans les cieux.

IV. Il suffit d'avoir rapporté ce que nous venons de dire pour y découvrir comme une espèce de préjugé en faveur du baptême, et un signe qui en était la figure dès le commencement du monde. L'esprit de Dieu, qui était porté sur les eaux, nous indiquait alors qu'il procurerait une régénération spirituelle aux baptisés ; car ce qui est saint ne pouvait être porté que sur une chose sainte ; ou bien ce qui portait empruntait la sanctification de ce qui était porté. Et comme toute matière inférieure participe aux qualités de celle qui est dessus, de même la substance corporelle participe à la vertu de la substance spirituelle, d'autant plus que celle-ci peut aisément, à cause de sa subtilité, pénétrer et animer celle-là. Ainsi la nature des eaux, sanctifiée par l'Esprit saint, a reçu le pouvoir de sanctifier l'homme dans le sacrement.

Quelqu'un me dira, est-ce que nous sommes aujourd'hui baptisés dans ces mêmes eaux qui furent au commencement du monde? Je réponds : elles ne sont pas à la vérité entièrement les mêmes, elles y ont néanmoins le même rapport que plusieurs espèces ont à un seul genre ; or les attributs du genre conviennent aux espèces. Aussi est-il égal d'être baptisé dans la mer ou dans un|p126 étang, dans un fleuve ou dans une fontaine; dans un lac ou dans un bassin. Il n'y a sur ce point nulle différence entre ceux que Jean a baptisés dans le Jourdain et ceux que Pierre a baptisés dans le Tibre. L'eunuque que le diacre Philippe baptisa de l'eau qui se rencontra par hasard en chemin2 n'en acquit ni plus ni moins de grâce. Toute sorte d'eau a donc, par son ancienne prérogative d'avoir porté le Saint-Esprit, le pouvoir et la disposition à devenir le sacrement de la sanctification, au même temps que Dieu est invoqué pour cet effet ; car aussitôt le Saint-Esprit descend, et s'arrêtant sur les eaux, les sanctifie par sa présence ; les eaux ainsi sanctifiées deviennent, pour ainsi parler, empreintes d'une vertu de sanctifier elles-mêmes. D'ailleurs elles ont un rapport spécial aux desseins de Dieu dans l'action du baptême. Nous sommes souillés par nos péchés comme par autant de honteuses taches : les eaux sont propres à purifier. Mais comme les péchés ne paraissent pas sur la chair, car personne ne porte à l'extérieur la marque de l'idolâtrie, de l'adultère, de la fraude, ils impriment leur tache dans l'âme, qui est la principale cause du péché. C'est l'esprit qui commande, et la chair ne fait qu'obéir. Cependant la faute est commune à tous les deux : à l'esprit, parce qu'il commande, et à la chair, parce qu'elle obéit. Ainsi les eaux ayant reçu pour ainsi dire une vertu médicinale par la descente de l'Esprit du Seigneur, l'âme y est lavée par le moyen du corps, et la chair y est purifiée par le moyen de l'esprit.

V. Les gentils eux-mêmes, tout éloignés qu'ils sont de la connaissance des choses spirituelles, attribuent à leurs idoles un pouvoir également efficace, quoiqu'ils se trompent dans l'usage des eaux vides de toute vertu. Ils ont coutume d'initier par une espèce de baptême leurs néophytes à certains mystères de la déesse Isis, ou du dieu Mithra. Ils honorent même leurs dieux par des ablutions solennelles qu'ils font de leurs simulacres. De plus, |p127 s'agit-il de faire des lustrations expiatoires, vous voyez leurs prêtres porter de l'eau de toutes parts : bourgades, maisons, temples, villes entières, tout est arrosé. Il est certain encore qu'aux jeux Apollinaires et Éleusiniens, ceux qui les célèbrent se font plonger dans l'eau ; cérémonie qu'ils se croient obligés de pratiquer pour être régénérés et pour obtenir l'impunité de leurs crimes. De même parmi les anciens, si quelqu'un s'était souillé d'un homicide, il nettoyait cette tache par une eau lustrale. Si ces aveugles gentils sont persuadés que l'eau par sa vertu naturelle peut effacer leurs crimes, combien sera-t-il plus vrai de dire qu'elle peut produire le même effet par l'autorité d'un Dieu qui est le créateur des éléments et de toutes leurs propriétés? S'ils croient que la religion donne à l'eau une vertu salutaire, quelle plus sainte religion que celle qui honore le Dieu vivant? Le connaître, ce vrai Dieu, c'est en même temps connaître les artifices du démon, toujours prêt à contrefaire les ouvrages de Dieu. En effet, il a un baptême qu'il fait recevoir aux siens. Mais quel rapport? c'est l'impur qui purifie, c'est l'esclave qui affranchit, c'est le condamné qui absout. N'est-ce pas détruire son propre ouvrage que d'effacer des péchés que lui-même il inspire? Tout ce que je viens d'expliquer n'est que pour convaincre ceux qui, rejetant la lumière de la foi, nient que Dieu puisse faire des choses dont ils attribuent néanmoins le pouvoir au rival de Dieu.

N'est-ce pas aussi une opinion vulgaire, sans recourir même à aucun sacrement, qu'il y a des esprits immondes répandus sur les eaux? comme si c'était pour imiter la manière dont l'Esprit divin était porté sur elles au commencement du monde. C'est ce que l'on raconte de tant de sombres fontaines, de ruisseaux affreux, de piscines dans les bains, de cuves dans les maisons, de puits, de citernes, que l'on assure engloutir ou étouffer les hommes, sans doute par la force du malin esprit ; car on appelle suffoqués, lymphatiques, hydrophobes, ceux ou que les eaux ont fait mourir, ou qu'elles ont rendus|p128 furieux et hypocondriaques. Pourquoi rapportons-nous ces choses? afin qu'il paraisse moins incroyable que l'ange du Seigneur préside aux eaux et qu'il les agite pour le salut des hommes, puisque le mauvais ange se sert du même élément pour leur perte. S'il paraît étrange que l'ange intervienne à cet effet admirable des eaux, l'exemple de ce qui arrivait autrefois suffit pour lever tout scrupule. Un ange descendait du ciel et remuait l'eau de la piscine probatique qu'on appelait en hébreu Bethsaïda 3. Les malades attendaient cette agitation pour recouvrer leur santé ; le premier qui descendait dans ces eaux ainsi agitées était infailliblement guéri. Ce remède corporel était une figure du remède spirituel que nous recevons, comme il arrive assez ordinairement que les choses matérielles nous élèvent à la connaissance des choses spirituelles.

La grâce de Dieu s'étant répandue ensuite plus abondamment sur les hommes, les eaux ont reçu une plus grande vertu et l'ange un plus grand pouvoir. Ce qui guérissait autrefois les corps guérit aujourd'hui les âmes; ce qui procurait une santé temporelle nous procure le salut éternel; et ce qui autrefois ne délivrait qu'un seul homme chaque année en délivre aujourd'hui une infinité en effaçant le péché ; car dans le baptême la coulpe est remise, et la peine l'est aussi. C'est ainsi que l'homme rentre dans l'amitié de Dieu, en devenant semblable à ce premier homme qui fut autrefois créé à l'image de Dieu. L'image se reporte à l'original, qui regarde l'éternité. C'est alors que l'homme recouvre cet Esprit saint qu'il avait reçu au commencement par le souffle de Dieu, mais qu'il perdit ensuite par sa désobéissance.

Je ne veux pas dire que les eaux nous donnent le Saint-Esprit; mais l'eau, à laquelle l'ange préside, nous purifiant de nos crimes, nous prépare à le recevoir cet Esprit saint. Nous avons encore de ceci une figure qui avait précédé le baptême-sacrement. Car comme Jean fut le précurseur du Seigneur en lui préparant ses voies, de même|p129 l'ange préposé au baptême dirige les voies au Saint-Esprit par le moyen de l'eau qui lave et qui efface le péché : mais avec la profession de foi que nous faisons, et qui est scellée du sceau du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que nous prenons tous trois à témoin 4. Car si un témoignage est établi sur la parole de trois témoins, combien plus notre espérance est-elle solidement établie sur le nombre des trois personnes divines, puisque nous avons ainsi pour garants de notre salut les mêmes qui sont cautions de notre foi? Notre profession de foi et la promesse du salut étant donc engagées sur les trois divines personnes qui en répondent, il faut nécessairement qu'on fasse mention de l'Eglise ; car là où se trouvent le Père, le Fils et le Saint-Esprit, là se trouve aussi l'Église, qui est le corps mystique des trois personnes divines.

VI. Au sortir du bain salutaire on fait sur nous une onction sainte, suivant l'ancienne cérémonie où l'on avait coutume de prendre de l'huile renfermée dans une fiole pour en oindre ceux que l'on consacrait au sacerdoce. C'est ainsi qu'Aaron fut sacré par son frère Moïse5. C'est de même aussi que Jésus est appelé Christ, du mot chrême, qui marque l'onction par laquelle Dieu le Père l'a rempli de son esprit saint ; suivant ce qui est rapporté dans les Actes : "Ils se sont véritablement assemblés en cette ville contre votre saint Fils, que vous avez oint6." Ainsi l'onction que nous recevons se fait à la vérité sur la chair ; mais son effet se répand dans l'âme. De même l'action du baptême est extérieure, puisqu'il n'y a que le corps qui soit plongé dans l'eau : mais l'effet en est tout spirituel, puisque nous sommes purifiés de nos péchés.

VII. Après cela on nous impose les mains en invoquant et attirant sur nous le Saint-Esprit par la prière qui accompagne cette sainte cérémonie. Nous avons une figure authentique de ceci dans l'Ancien Testament. Le patriarche Jacob ayant fait venir deux de ses petits-fils, Ephrem et Manassès, tous deux enfants de Joseph, les bénit en mettant et croisant ses mains sur leurs têtes7.|p130  On peut dire qu'en croisant ainsi ses mains, il représenta par avance la forme de Jésus-Christ en croix : ce fut comme un présage de la bénédiction que nous devons recevoir ensuite par Jésus-Christ.

VIII. C'est donc alors que l'Esprit très-saint descend volontiers du sein du Père sur les corps ainsi purifiés et bénis : il se repose sur les eaux du baptême, comme s'il reconnaissait son ancien trône. Il descendit de même sur notre Seigneur sous la figure d'une colombe 8. Il voulait nous faire ainsi connaître son caractère par la simplicité et l'innocence de cet oiseau aimable et doux : car on assure que les colombes n'ont point de fiel. C'est pour cela que Jésus-Christ dit à ses disciples : « Soyez simples comme les colombes9. » Ainsi après le déluge, qui lava les iniquités des hommes, la colombe, sortie de l'arche10 et revenue ensuite avec une branche d'olivier, annonça la paix au monde en faisant entendre que la colère de Dieu était apaisée (on sait que parmi les gentils l'olivier est aussi le symbole de la paix) ; de même aussitôt que notre terre, c'est-à dire notre corps terrestre, a été lavé de ses anciens péchés dans les eaux salutaires du baptême, le Saint-Esprit, cette céleste colombe, vole sur nous en nous apportant la paix de Dieu. Elle descend du ciel, comme elle sortit jadis de l'arche, qui était la figure de l'Eglise. Mais le monde s'est souillé ensuite de nouveaux crimes, et c'est pour cela qu'il doit être purifié de nouveau par le feu, aussi bien que l'homme, qui retombe dans de nouveaux péchés après son baptême. Ce que je dis ici en passant, les pécheurs doivent l'écouter comme un avis salutaire que je leur donne.

IX. Voyez donc combien d'avantages du côté de la nature, combien de privilèges du côté de la grâce, combien de cérémonies solennelles, combien de témoignages et de figures ont annoncé de tout temps le sacrement et la vertu admirable de l'eau. En premier lieu lorsque le peuple d'Israël sortit de la captivité d'Egypte, |p131 comment évita-t-il les poursuites de Pharaon11? Ce fut en traversant les eaux de la mer Rouge : mais les mêmes eaux engloutirent ce roi avec toute son armée. Quelle figure plus manifeste du sacrement de baptême? Les nations sont délivrées de l'esclave du siècle ; et le démon, cet ancien tyran, perd son orgueilleux pouvoir dans les eaux. En second lieu, l'eau, d'amère qu'elle était, redevient douce dès que Moïse la touche avec une branche de bois12. Le bois de cette branche représentait la croix, à laquelle Jésus-Christ a été attaché pour convertir, par sa vertu divine, en des eaux salutaires des eaux autrefois insipides et empoisonnées : ces eaux salutaires sont les eaux du baptême. Elles étaient encore figurées par l'eau que Moïse fit miraculeusement sortir de la pierre, et qui accompagnait le peuple d'Israël13. Or, si cette pierre était Jésus-Christ, il est hors de doute que les eaux du baptême sont bénies en Jésus-Christ14.

Pour nous confirmer davantage dans la foi du baptême, considérons encore l'estime spéciale que Dieu et son Fils font de l'eau. Il semble que cet élément accompagne toujours Jésus-Christ. D'abord il est baptisé lui-même dans les eaux du Jourdain15. Les premiers essais qu'il fait de son souverain pouvoir, c'est lorsqu'il change l'eau en vin aux noces de Cana16. Lorsqu'il enseigne les peuples, il invite tous ceux qui ont soif à venir boire de cette eau éternelle, qui n'est autre que lui 17. Autre part il déclare qu'un verre d'eau donné pour l'amour de lui est une œuvre de charité qui ne sera point sans récompense18. Il se délasse aux eaux du puits de Jacob19 ; il marche sur les eaux ; il traverse souvent le lac Génézareth ; il verse de l'eau dans un bassin pour laver les pieds de ses disciples20. Enfin, le témoignage du baptême persévère jusqu'à la passion. Lorsque cet Homme-Dieu est condamné à la mort, l'eau intervient à cette condamnation, et c'est quand Pilate se lave les mains en abandonnant |p132 Jésus-Christ à la fureur des Juifs21. Enfin, lorsqu'il est blessé après sa mort, il sort de l'eau de son côté.

X. Jusqu'ici nous avons parlé, autant que notre capacité médiocre l'a pu permettre, de tout ce qui peut servir de fondement à la sainteté du baptême. Je vais maintenant poursuivre, le moins mal que je pourrai, ce qui reste à expliquer touchant la nature de ce sacrement. Voici d'abord des questions à quoi il faut répondre. La première fut proposée par le Seigneur lui-même aux pharisiens, à l'occasion du baptême que Jean prêchait22. Le baptême de Jean, leur demanda-t-il, était-il céleste, ou terrestre? Ils n'eurent garde de rien répondre : ils étaient embarrassés parce qu'ils ne voulaient pas croire ce qu'il fallait. Pour nous, nous pouvons décider, selon les règles de notre foi, que le baptême de Jean était divin, en ce que Dieu l'avait commandé; mais sans y avoir attaché aucune vertu surnaturelle. Car l'Ecriture nous apprend que Dieu avait à la vérité envoyé Jean pour baptiser ; mais quant à la nature de ce baptême, il n'y avait rien que d'humain. Par lui-même il ne produisait point la grâce ; disposait seulement l'homme à la recevoir par le moyen de la pénitence qui est au pouvoir de l'homme. Les pharisiens, et les docteurs de la loi, n'ayant pas voulu croire, ne firent point aussi pénitence. S'il est donc vrai que cette pénitence était seulement quelque chose d'humain, il faut nécessairement que le baptême fût de même condition. Autrement, s'il eût été céleste, il aurait donné le Saint-Esprit et la rémission des péchés; mais il n'y a que Dieu qui remette les péchés, et qui donne le Saint-Esprit. D'ailleurs le Seigneur déclarait lui-même qu'avant qu'il fût retourné à son Père, le Saint-Esprit ne descendrait point23. Or ce que le maître ne donnait point encore, pensez-vous que le serviteur pût le donner?

Nous trouvons en effet dans les Actes des Apôtres que ceux qui avaient reçu le baptême de Jean n'avaient pas reçu le Saint-Esprit, dont ils n'avaient pas même entendu|p133 parler24. Par conséquent ce qui ne produisait pas des effets célestes n'était point céleste. Puisque d'ailleurs ce que Jean avait reçu de céleste, c'est-à-dire l'esprit de prophétie, vint tellement à lui manquer, après que toute la plénitude du Saint-Esprit fut passée dans le Seigneur, que ne connaissant presque plus celui dont il avait annoncé l'avènement prochain, il lui envoya demander s'il était véritablement le Messie qui devait venir25. Ce baptême de la pénitence ne faisait donc que disposer à la rémission et à la sanctification qu'on devait obtenir ensuite par Jésus-Christ; car quoique Jean prêchât le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés, cela ne doit néanmoins s'entendre que d'une rémission future 26. La pénitence précède, la rémission ne vient qu'après, et c'est ce qui s'appelle préparer la voie. Or celui qui prépare n'est pas le même que celui qui achève; il dispose seulement, afin qu'un autre mette la dernière main. Jean avoue lui-même que ce qu'il faisait n'était point céleste; cela n'appartenait qu'à Jésus-Christ. « Celui qui vient de terre, disait-il, parle un langage terrestre ; mais celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous 27. » Enfin il déclare que pour lui il ne donne qu'un baptême de pénitence ; mais qu'il viendrait bientôt un autre plus grand que lui, qui baptiserait dans le Saint-Esprit et dans le feu28; c'est-à-dire que comme les vrais fidèles sont purifiés par le baptême d'eau pour leur sanctification, de même les hypocrites et les infidèles recevront un baptême de feu pour leur condamnation.

XI. Quelqu'un dira peut-être : le Seigneur est venu sans qu'il ait néanmoins baptisé ; car nous lisons, « ce n'était pas cependant Jésus qui baptisait, c'étaient seulement ses disciples29. » Il semble pourtant qu'il avait été prédit par Jean que Jésus baptiserait lui-même de ses propres mains. Je réponds que les paroles de Jean doivent être étendues selon une manière de parler assez commune.|p134 On dit, par exemple, l'empereur a publié un édit ; le gouverneur a fait souffrir la flagellation à un tel. Est-ce que l'empereur publie lui-même? est-ce que le gouverneur donne lui-même les coups? Le maître est toujours censé agir, lorsque ses gens exécutent ses ordres. C'est de la même sorte qu'il faut expliquer ces paroles : Il vous baptisera, c'est-à-dire, vous serez baptisés ou par lui ou en lui30. Quelques autres seront encore surpris que Jésus-Christ ne baptisât pas lui-même ; mais quel aurait pu être son baptême? Eût-ce été celui de la pénitence? Qu'aurait-il eu affaire de précurseur? Eût-ce été un baptême pour la rémission des péchés? mais il ne lui en coûterait qu'un mot pour les remettre. Eût-ce été un baptême administré en son propre nom? il prenait trop de soin de se cacher sous le voile de l'humilité. Enfin, aurait-il baptisé dans le Saint-Esprit? lorsque cet Esprit n'était pas encore descendu du Père; ou au nom de l'Église? quand les apôtres n'avait pas encore commencé de la former. C'étaient donc les apôtres qui baptisaient en qualité de ministres de Jésus, ainsi que son précurseur l'avait fait auparavant; et ils ne conféraient que le baptême de Jean ; on ne doit pas s'imaginer qu'ils en donnassent un autre ; car il n'y en a point d'autre que celui que Jésus-Christ institua ensuite , et qui ne pouvait encore alors être administré par les disciples, puisque le Seigneur n'était point parvenu au plus haut degré de sa gloire, et qu'il n'avait pas encore établi l'efficacité du baptême sur sa passion et sur sa résurrection. Or notre mort ne devait être détruite que par sa passion, et notre vie rétablie que par sa résurrection.

XII. Nous ne pouvons ignorer d'ailleurs que nul ne saurait être sauvé sans le baptême ; c'est le Seigneur qui nous le déclare lui-même par ces paroles : "Nul ne peut obtenir la vie, s'il ne renaît de l'eau31. » Là dessus, certains esprits pointilleux ou téméraires proposent cette question : S'il est certain que sans le baptême il n'y a point de salut, comment est-ce que les apôtres ont pu être sauvés? car |p135 nous ne trouvons point qu'ils aient été baptisés dans le Seigneur, excepté saint Paul. De plus, si le seul Paul entre les apôtres a reçu le baptême de Jésus-Christ, il faut ou que ceux qui n'ont pas reçu ce baptême soient condamnés pour vérifier l'oracle du Sauveur, ou que cet oracle soit faux, s'ils ont été sauvés sans le baptême. Dieu m'est témoin que j'ai entendu des gens raisonner de la sorte, et que je l'affirme, afin qu'on ne me croie pas assez bizarre pour imaginer ou supposer de gaieté de cœur des difficultés, pour satisfaire une démangeaison d'écrire, et pour avoir le stérile plaisir d'exciter des scrupules dans les autres.

Je m'en vais donc répondre le mieux qu'il me sera possible à ceux qui nient que les apôtres aient été baptisés. Je dis d'abord: s'il est vrai, comme il paraît incontestable, que les apôtres avaient reçu le baptême humain de Jean, ils souhaitaient sans doute de recevoir le céleste baptême de Jésus-Christ, puisque ce divin Sauveur avait déclaré qu'il n'y a qu'un baptême, lorsqu'il dit à Pierre, qui se refusait de se laisser laver les pieds : « Celui qui est une fois sorti du bain32 » n'a pas besoin d'y rentrer une seconde. Certainement il n'aurait point parlé de la sorte à un homme qui n'aurait pas été baptisé; et c'est une nouvelle preuve contre ceux qui prétendent que les apôtres reçurent le baptême de Jean, afin de pouvoir rejeter le baptême de Jésus-Christ. Est-il croyable que la voie du Seigneur, c'est-à-dire le baptême de Jean, n'ait pas été préparée à ceux qui étaient eux-mêmes destinés à montrer la voie du Seigneur à tout l'univers? Jésus-Christ, tout impeccable qu'il était a voulu néanmoins être baptisé, et des pécheurs n'auront pas besoin de l'être?

Cependant, répliquera-t-on, n'est-il pas vrai que plusieurs n'ont pas été baptisés? J'en conviens, mais ce ne sont pas assurément les disciples de Jésus-Christ : ce sont tout au plus les ennemis de la foi, entre autres les scribes et les pharisiens ; d'où je tire cette |p136  conséquence, que si les adversaires de Jésus-Christ n'ont pas voulu recevoir le baptême, ses amis l'ont véritablement reçu, pour ne pas imiter la folle sagesse de ses ennemis. Depuis surtout que Jésus-Christ leur maître eût rendu un si glorieux témoignage de Jean par ces paroles : « Entre les enfants des femmes, il n'en a pas paru de plus grand que Jean Baptiste »33.

Quelques autres disent que les apôtres furent suffisamment baptisés, lorsque étant dans la barque ils furent couverts des flots de la mer 34 ; que Pierre lui-même fut assez plongé lorsqu'il marcha sur les eaux du lac de Génézareth35. Pour moi, je pense au contraire qu'il y a bien de la différence entre être couvert d'eau par la violence d'une tempête, et être lavé par un acte de religion. Cette barque au reste n'était qu'une figure de l'Église, qui est agitée dans la mer de ce monde par des tourmentes continuelles ; c'est-à-dire par les tentations et les persécutions : tandis que le Seigneur semble dormir tranquillement, jusqu'à ce que, éveillé enfin par les prières des saints, il apaise les flots du siècle et calme la crainte des siens.

Enfin, que les apôtres aient été baptisés d'une manière ou d'une autre, ou qu'ils aient vécu jusqu'à la fin sans baptême ; il suffit de savoir que c'est nous en particulier que regarde cet oracle de Jésus-Christ qui nous fait entendre dans la personne de Pierre qu'il n'y a qu'un baptême. Du reste, c'est témérité que de vouloir nous ériger en juges du salut des apôtres. Comme si la grâce de leur vocation et le privilège d'avoir été ensuite les amis inséparables de Jésus-Christ n'auraient pas pu leur tenir lieu de baptême ; d'autant plus qu'ils étaient les disciples chéris de celui qui promettait le salut à tous ceux qui croyaient en lui: « Votre foi, disait-il, vous a guéri 36. » Et ailleurs "Vos péchés vous sont remis37," disait-il à un autre qui avait la foi, mais qui sans doute n'avait pas reçu encore le baptême. Si cette grâce de rémission a manqué aux  |p137 apôtres, je ne comprends pas comment la foi des autres aura été plus efficace que la leur. L'un abandonne son bureau des fermes au premier mot que lui dit le Sauveur38 ; l'autre renonce à son père, à sa barque et au métier qui le faisait vivre39,enfin cet autre 40, qui ne retourna pas même ensevelir son père obéit à la voix de Jésus-Christ avant même qu'il lui eût entendu dire : "Celui qui me préfère son père ou sa mère n'est pas digne de moi41."

XIII. Quelques-uns, également audacieux et impies, proposent encore plusieurs questions. Si la foi, disent-ils, suffit, le baptême n'est donc pas nécessaire. Or Abraham devint agréable à Dieu sans autre sacrement que celui de la foi. Je réponds: les lois postérieures prévalent à celles qui ont précédé. Supposons qu'on ait pu être sauvé par la foi seule, avant la passion et la résurrection de Jésus-Christ; mais quand on nous a imposé une nouvelle obligation de croire en sa nativité, en sa passion et en sa résurrection, il a été ajouté en même temps un nouveau sacrement. C'est le baptême, qui est comme le sceau de notre foi, et comme un ornement dont est revêtue cette vertu, laquelle était autrefois une foi nue, et ne pouvait rien sans l'observation de la loi. Or la nécessité du baptême a été imposée, et la forme en a été prescrite. "Allez, dit le Seigneur aux apôtres, enseignez toutes les nations , baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit42." Cette loi est clairement confirmée par cet autre arrêt définitif : « Nul ne peut entrer dans le royaume des cieux s'il ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit43. » Paroles qui nous marquent indubitablement la nécessité du baptême. Depuis cet oracle, tous ceux qui commencèrent d'entrer au nombre des fidèles furent baptisés. Dès que Paul eut cru, il reçut le baptême. Le Seigneur le lui avait recommandé dans le temps qu'il le rendit aveugle. « Levez-vous, lui dit-il, entrez dans Damas et là on vous apprendra ce que vous devez faire44.»  |p138 c'est-à-dire que vous devez recevoir le baptême. C'était la seule chose qui manquait à Paul ; car du reste il avait assez appris et suffisamment cru que Jésus de Nazareth était le fils de Dieu.

XIV. A propos de l'apôtre saint Paul, on propose de nouvelles difficultés sur ce qu'il dit: « Le Seigneur ne m'a pas envoyé pour baptiser45. » Peut-on s'imaginer que l'Apôtre parlant de la sorte prétendit détruire le baptême? et ne baptisa-t-il pas lui-même Caïus, Crispus et toute la famille d'Étienne46? D'ailleurs, quand Jésus-Christ n'aurait pas envoyé Paul pour baptiser, ne savons-nous pas qu'il avait commandé aux autres apôtres de le faire? Enfin saint Paul n'écrivait de la sorte aux Corinthiens que par rapport à ce qui se passait alors parmi eux. On lui avait appris qu'ils en étaient venus à des schismes et à des divisions : "Je suis à Paul," disait l'un ; "je suis à Apollo47," disait l'autre. C'est pour cela que cet apôtre, amateur de la paix, pour ne point paraître partisan des uns plutôt que des autres, dit qu'il n'a point été envoyé pour baptiser, mais pour prêcher ; car il faut commencer par prêcher et ensuite baptiser. Or, celui qui a eu le pouvoir de prêcher a pu aussi baptiser.

XV. Je ne sais si l'on attaque le baptême par d'autres sophismes également frivoles. Quoi qu'il en soit, je vais reprendre ce que j'avais omis ci-devant, pour ne pas laisser les principales questions indécises. Il n'y a qu'un seul baptême ; comme nous l'apprenons par l'Évangile de Jésus-Christ et par les épîtres de l'Apôtre : « Un seul Dieu, un seul baptême, une seule Église48. » Cet unique et véritable baptême se trouve seulement parmi nous; mais pour ce qui regarde les hérétiques, il faut examiner ce qu'on doit observer avec eux : la chose est de notre compétence. Or les hérétiques n'ont point de part à notre discipline ; dès qu'ils sont séparés de notre communion, nous devons les regarder comme des étrangers. Je ne dois point reconnaître en eux ce qui n'appartient qu'à moi,  |p139 parce qu'ils n'ont pas le même Dieu et le même Christ que nous; par conséquent l'unité du baptême n'est point chez eux, puisque leur baptême n'est pas le même que le nôtre49. Ne l'ayant donc pas tel qu'il faut, c'est comme s'ils n'en avaient aucun ; ainsi ils ne peuvent le donner, puisqu'ils ne l'ont point. Mais nous avons déjà traité cette matière fort au long dans le livre que nous avons écrit en grec là dessus. Nous ne recevons donc qu'une fois le baptême; nos péchés n'y sont lavés qu'une fois, pour nous faire comprendre que nous ne devons point les commettre de nouveau. Le peuple juif se lave tous les jours, parce que tous les jours il contracte quelque souillure. Pour prévenir le besoin d'une semblable purification, il nous a été déclaré qu'il n'y a qu'un seul baptême. Heureuse eau, qui lave une fois, qui est si salutaire aux pécheurs et qui met ceux qu'elle a une fois lavés en état de ne plus contracter de nouvelles taches!

XVI. Il est vrai que nous avons un second baptême , qui est le baptême de sang, mais qui est aussi unique. C'est de ce baptême que parlait Jésus-Christ lorsqu'il disait : "J'ai à être baptisé d'un baptême 50," quoiqu'il eût été déjà baptisé, car il était venu par l'eau et le sang51, comme écrit saint Jean, afin qu'il fût lavé par l'eau et glorifié par le sang. C'est pour cela aussi que voulant nous appeler par l'eau et faire des élus par le sang, il fit rejaillir de la plaie de son côté ces deux baptêmes ; parce que ceux qui devaient croire en son sang devaient être purifiés par l'eau, et ceux qui seraient purifiés par l'eau devaient aussi boire son sang. C'est enfin ce baptême qui supplée au défaut du baptême d'eau, et qui en répare le défaut quand on a eu le malheur de perdre l'effet du baptême.

XVII. Pour finir ce petit traité il reste à parler de la discipline qu'il faut observer dans l'administration du baptême. Le droit d'administrer ce sacrement appartient d'abord au grand-prêtre, qui est l'évêque. Les prêtres et les  |p140 diacres le peuvent aussi conférer ; mais non sans permission de l'évêque, pour respecter l'Église dans son chef et pour y maintenir la paix par cette subordination. Du reste les laïques ont aussi quelquefois le pouvoir d'administrer le baptême. Ainsi lorsqu'il ne se trouve ni évêque, ni prêtre, ni diacre, nul ne doit receler le don du Seigneur. Par conséquent le baptême étant un des biens que Dieu distribue aux hommes sans exception, tous peuvent aussi le communiquer. Cependant les laïques doivent toujours se souvenir de la modestie et du respect qu'ils doivent exactement garder envers leurs supérieurs, en qui réside principalement ce pouvoir. Qu'ils prennent donc garde de ne pas s'attribuer un office qui n'appartient qu'à l'évêque. L'émulation est la mère des schismes. Le très-saint apôtre a dit que "tout était permis; mais que tout n'était pas expédient"52. Qu'il suffise donc à un laïque d'user de ce pouvoir dans les cas seulement de nécessité, c'est-à-dire lorsqu'il y sera obligé, eu égard aux circonstances du lieu, du temps et de la personne; car alors la conjoncture du péril où se trouve l'un excuse suffisamment l'office secourable de l'autre. On se rendrait autrement coupable de la perte d'une âme, si on refusait de lui accorder ce qu'on a pu lui donner.

Au reste, l'insolence de certaines femmes qui ont usurpé le droit d'enseigner les portera-t-elle à s'arroger encore celui de baptiser? J'ai de la peine à le croire, à moins qu'il ne paraisse quelque nouveau monstre aussi hardi que le premier. Que si quelques-unes de ces femmes téméraires, qui lisent sans aucun discernement les écrits de saint Paul, osent justifier leur prétention par l'exemple de Thècle, à laquelle, dit-on, cet apôtre donna le pouvoir d'enseigner et de baptiser, qu'elles sachent que le livre duquel elles s'autorisent n'est point de saint Paul, mais d'un prêtre d'Asie, qui le composa sous le nom de saint Paul, quoique tissu de ses propres rêveries. Ce prêtre, ayant été ensuite convaincu par sa confession même qu'il  |p141 avait composé cet ouvrage, fut chassé et déposé. En effet, y a-t-il la moindre apparence que saint Paul accorde aux femmes le pouvoir d'enseigner et de baptiser, lui qui leur donne à peine la permission de se faire instruire publiquement? "Que les femmes se taisent, dit-il; et si elles ont quelque difficulté, qu'elles consultent en particulier leurs maris 53."

XVIII. Du reste ceux qui sont obligés par office d'administrer le baptême n'ignorent pas qu'il ne faut point le conférer sans de grandes précautions. Ces paroles, « donnez à quiconque vous demande54, » ont leur restriction, comme le devoir de faire l'aumône. Ou plutôt il faut se souvenir de ces autres paroles : « Ne donnez point aux chiens ce qui est saint, et ne jetez point vos perles devant les pourceaux55. » Et ailleurs: "N'imposez pas facilement les mains, de peur que vous ne vous chargiez de la faute d'autrui56." Philippe, dites-vous, conféra d'abord le baptême à l'eunuque : mais faisons réflexion qu'il intervint en cela un ordre exprès et manifeste du Seigneur ; car l'esprit saint avait commandé à Philippe de prendre un certain chemin 57 ; et l'eunuque lui-même, pour ne pas perdre le temps, était occupé de la lecture sainte des prophètes, sans penser alors à demander le baptême. Il pensait seulement à aller faire sa prière dans le temple de Jérusalem, et en chemin faisant il lisait les saintes Écritures. C'est dans des dispositions si religieuses que le diacre Philippe devait trouver celui vers lequel Dieu l'avait envoyé. Il reçoit ordre de se joindre au char du ministre de la reine de Candace ; il trouve en lui un commencement de foi, au moyen de la lecture des livres divins. L'eunuque se rend aux instructions du nouvel apôtre ; le Seigneur se découvre à lui ; sa foi se ranime et ne peut souffrir de retard : l'eau se trouve à propos. Dès que le baptême est fait, l'envoyé de Dieu pour baptiser est aussitôt enlevé miraculeusement. Paul fut aussi baptisé sans délai58 j'en conviens ; mais Jude |p142 son hôte avait appris d'abord que Paul était destiné pour être un vaisseau d'élection. La bonté spéciale de Dieu se fait distinguer par certains privilèges. Au reste, eu égard à l'état, à la disposition et à l'âge, il est plus expédient de différer le baptême que de le donner d'abord surtout aux petits enfants; car pourquoi, s'il n'y a pas de nécessité pressante, exposer les parrains à un très-grand péril? Ceux-ci peuvent mourir, par conséquent ils ne peuvent acquitter leurs promesses ; s'ils vivent, le mauvais naturel des enfants peut tromper leurs espérances.

Il est vrai que notre Seigneur a dit au sujet des enfants : "Ne les empêchez pas de venir à moi59." Qu'ils viennent donc lorsqu'ils seront plus avancés en âge ; qu'ils viennent lorsqu'ils seront en état d'être instruits, afin qu'ils connaissent leurs engagements. Qu'ils commencent par savoir Jésus-Christ, avant que de devenir chrétiens. Pourquoi tant presser de recourir à la rémission des péchés un âge encore innocent? Les hommes du siècle en usent avec plus de précaution ; ils n'osent confier l'administration des biens terrestres à des enfants auxquels cependant on se hâte de distribuer les biens du ciel. Que les enfants apprennent donc à demander le salut, afin qu'il paraisse qu'on n'accorde qu'à ceux qui demandent. Il n'y a pas moins de raison de différer les adultes qui ne sont point encore mariés, parce que dans cette situation ils sont trop exposés à des tentations violentes : les garçons et les filles, à cause de la maturité de leur âge, et les veuves, à cause de leur dissipation au dehors. Qu'ils attendent donc les uns et les autres jusqu'à ce qu'ils soient mariés, ou qu'ils soient bien affermis dans la continence. Si l'on comprend bien les obligations importantes que l'on contracte par le baptême, on craindra plus de le recevoir que de le différer. La foi parfaite n'a rien à craindre pour le salut.

XIX. Le jour solennel du baptême est le jour de Pâques, lorsque le temps de la passion de notre Seigneur, |p143 dans laquelle nous sommes baptisés, est accompli. On peut même regarder comme une figure du baptême l'ordre que Jésus-Christ donna à ses disciples pour la préparation de la Pâque. "Vous trouverez, leur dit-il, un homme portant une cruche d'eau60." Il leur indiqua l'eau, pour marque du lieu où ils devaient célébrer la Pâque. Un autre jour solennel du baptême est la Pentecôte, lorsqu'il s'est passé un assez long intervalle de temps pour disposer et instruire ceux qui doivent être baptisés. C'est durant cet intervalle que Jésus manifesta souvent sa résurrection à ses disciples, qu'il leur promit le Saint-Esprit, et qu'il les assura de revenir une seconde fois, lorsque étant monté aux cieux les anges dirent aux apôtres : "Vous le verrez revenir comme vous l'avez vu remonter dans le ciel61". On ne peut douter que cette promesse n'ait été accomplie le jour de la Pentecôte. D'ailleurs, quand le prophète Jérémie dit : « Je les rassemblerai des extrémités de la terre62 » au jour de la fête, il parle sans doute de la Pâque et de la Pentecôte, l'une et l'autre étant spécialement la grande fête. Du reste, tout jour est le jour du Seigneur ; tout temps, toute heure est propre à conférer le baptême. Quelque égard qu'il faille avoir à la solennité, peu importe pour la grâce du sacrement.

XX. Ceux qui aspirent au baptême doivent s'y disposer par de fréquentes prières, par des jeûnes, par des génuflexions, par des veilles, et par la confession de tous leurs péchés passés, afin qu'ils représentent aussi le baptême de Jean Baptiste. « En confessant leurs péchés, dit l'Écriture, ils recevaient de lui le baptême63. » Pour nous, nous avons un très-grand avantage de ne pas confesser publiquement comme eux nos iniquités et nos désordres. Par la mortification de l'esprit et du corps, nous satisfaisons pour nos fautes passées, et en même temps nous nous prémunissons contre les tentations à venir. "Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation64." La cause, si je ne me trompe, pourquoi |p144 les apôtres y tombèrent, c'est parce qu'ils se laissèrent aller au sommeil; d'où il arriva qu'ils abandonnèrent leur maître dès qu'ils le virent arrêté par ses ennemis. Celui-là même qui eut d'abord le courage de le suivre et de mettre l'épée à la main pour le secourir eut ensuite la faiblesse de le renier. Il avait été dit auparavant que nul ne peut acquérir le royaume des cieux, s'il n'a été prouvé par la tentation65. Le Seigneur lui-même voulut bien après son baptême être tenté en différentes manières, au bout de son jeûne de quarante jours66.

Si cela est, dira quelqu'un, nous devons aussi jeûner après le baptême plutôt qu'auparavant. Et qui est-ce qui le défend, si ce n'est l'obligation où se trouvent les nouveaux baptisés de passer le temps pascal au milieu de la joie spirituelle et des solennelles actions de grâces dues à Dieu, qui les a fait heureusement entrer dans la voie du salut? D'ailleurs le Seigneur, ce semble, nous reproche notre intempérance dans la personne des Israélites. Ce peuple, après avoir miraculeusement traversé la mer, après avoir été conduit dans le désert, et y avoir été nourri durant quarante ans d'une viande céleste, pensait plutôt à sa bouche qu'il ne se souvenait de Dieu67. De plus, Jésus-Christ s'étant retiré dans le désert après son baptême, après y avoir accompli son jeûne de quarante jours, nous fait assez clairement entendre que l'homme ne se nourrit pas seulement de pain mais de la parole de Dieu68 ; et que l'abstinence est un moyen assuré de rendre inutiles les tentations de la gourmandise et de l'intempérance.

C'est pourquoi, heureux néophytes que la grâce de Dieu a appelés et entendus avec tant de bonté, dès que vous commencez à sortir de ce bain sacré où vous recevez une nouvelle régénération, et à être unis avec vos frères dans le sein de l'Eglise votre mère, demandez au Père céleste, demandez au Seigneur des biens sacrés, des grâces surnaturelles, des dons du Saint-Esprit. "Demandez, dit Jésus-Christ, et vous recevrez69." Vous avez cherché |p145 jusqu'à cette heure, et vous avez trouvé ; vous avez heurté, et l'on vous a ouvert. La grâce que je vous demande à mon tour, c'est que, dans vos prières, vous vous souveniez de Tertullien le pécheur.


[J'ai placé les apostilles ici pour une lecture plus facile.]

1. p.122 n.1 Allusion au mot grec ΙΧΘΥΣ, qui signifie -poisson, et qui servait à désigner Jésus-Christ chez les premiers chrétiens , parce que chacune des lettres qui la composent, prise isolément, devenait la première d'un de ces cinq mots: Ἰησοῦς, Χριστ́ος, Θεοῦ Ψἱός, Σωτήρ, Jésus, Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

2. p.126 n.1 Act., 8.

3. p.128 n.1 Joan., 5

4. p.129 n.1 Matth. 18. 

5. p.129 n.2 Levit., 8.

6. p.129 n.3 Act., 4.

7. p.129 n.4 Gen., 48.

8. p.130 n.1 Matth., 3. 

9. p.130 n.2 Ib. 10. 

10. p.130 n.3 Gen., 8.

11. p.131 n.1 Exod., 14. 

12. p.131 n.2 Ib., 15 

13. p.131 n.3 Num., 20. 

14. p.131 n.4 I. Cor., 10. 

15. p.131 n.5 Matth., 3. 

16. p.131 n.6 Joan., 2.

17. p.131 n.7 Ib. 7. 

18. p.131 n.8 Matth., 10. 

19. p.131 n.9 Joan., 4. 

20. p.131 n.10 Joan., 13.

21. p.132 n.1 Matth., 27. 

22. p.132 n.2 Ib., 21.

23. p.132 n.3 Joan., 16.

24. p.133 n.1 Act., 19. 

25. p.133 n.2 Matth., 11. 

26. p.133 n.3 Luc, 3. 

27. p.133 n.4 Joan., 3.

28. p.133 n.5 Luc, 3. 

29. p.133 n.6 Joan., 4.

30. p.134 n.1 Luc, 3.

31. p.134 n.2 Joan., 3.

32. p.135 n.1 Joan, 13.

33. p.136 n.1 Matth., 11 .

34. p.136 n.2 Ib. , 8.

35. p.136 n.3 Ib., 14.

36. p.136 n.4 Luc, 18.

37. p.136 n.5 Matth., 9.

38. p.137 n.1 Matth.,9.

39. p.137 n.2 Ib., 4

40. p.137 n.3 Ib., 8.

41. p.137 n.4 Ib. 10.

42. p.137 n.5 Ib. 28.

43. p.137 n.6 Joan., 2

44. p.137 n.7 Ac., 9.

45. p.138 n.1 I. Cor., 1.

46. p.138 n.2 Ib.

47. p.138 n.3 Ib.

48. p.138 n.4 Ephes., 4.

49. p.139 n.1 Ceci ne s'applique pas à tous les hérétiques.

50. p.139 n.2 Luc, 12.

51. p.139 n.3 Joan., 5.

52. p.140 n.1 I. Cor., 6.

53. p.141 n.1 I. Cor., 34.

54. p.141 n.2 Luc, 6.

55. p.141 n.3 Matth. 7.

56. p.141 n.4 I. Tim., 5.

57. p.141 n.5 Act. 8.

58. p.141 n.6 Ib., 9.

59. p.142 n.1 Matth. 19.

60. p.143 n.1 Marc., 13.

61. p.143 n.2 Ac., 1.

62. p.143 n.3 Jérém., 13.

63. p.143 n.4 Matth., 3.

64. p.143 n.5 Ib.

65. p.144 n.1 Luc., 22.

66. p.144 n.2 Matth., 4.

67. p.144 n.3 Num., 11.

68. p.144 n.4 Matth., 4.

69. p.144 n.5 Ib. 7


Édité par M. Charpentier, Paris (1844).  Proposé par Roger Pearse, 2002.  Text grec en unicode. Si vous trouvez une erreur à cette page, svp informez-moi par l'email: Roger Pearse.


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