[Si vous trouvez une erreur à cette page, svp informez-moi par l'email: Roger Pearse]


|p210 

TRAITÉ  
DE LA PATIENCE.

Édité par M. Charpentier, Paris (1844)

I. Je le confesse devant Dieu, c’est en moi trop de hardiesse, pour ne pas dire de témérité, que d’oser composer un ouvrage sur la patience, puisque je ne puis en donner aucun exemple dans ma personne, dépourvu comme je suis de tout bien. Il faudrait cependant, lorsque l’on entreprend l’éloge de quelque vertu, commencer par faire voir qu’on la pratique, et autoriser ainsi les leçons par l’expérience, afin que les paroles ne fissent point rougir d’être si mal soutenues par les effets. Fasse le ciel que la honte de ne pas faire moi-même ce que j’enseigne aux autres m’apprenne enfin à le pratiquer! Il est vrai qu’il y a certaines vertus, de même que certains maux, dont l’exercice paraît surpasser les forces humaines. Il faut un secours particulier de la grâce divine pour embrasser ces vertus et pour les cultiver avec fruit. Ce qui est parfaitement bon doit venir de Dieu, il n’y a que celui qui le possède qui puisse le communiquer. C’est pourquoi, semblable à des malades qui ne cessent de publier les avantages de la santé lorsqu’ils en jouissent le moins, j’espère de trouver une espèce de consolation à parler d’un bien que je suis très fâché de ne pas posséder. Ainsi pour mon malheur, toujours brûlant des ardeurs de l’impatience, je dois soupirer sans cesse après ma santé, la demander instamment, et ne rien omettre pour l’obtenir, surtout quand je considère dans le sentiment de ma faiblesse qu’il est difficile que la foi soit bien vigoureuse, et que la doctrine chrétienne conserve ses forces si la patience ne vient au secours. En effet, elle est |211 tellement inséparable des devoirs qui regardent Dieu, que sans la patience on ne saurait accomplir aucun précepte ni faire aucune œuvre qui soit agréable au Seigneur. Ceux mêmes qui vivent dans les ténèbres du paganisme ne peuvent s’empêcher de lui donner le nom glorieux de souveraine vertu; car les philosophes, du moins ceux qui passent pour les plus sages, font tant d’estime de la patience que, malgré la bizarre diversité de leurs sectes et l’opiniâtre opposition de leurs sentiments, ils s’accordent tous néanmoins au regard de cette vertu. Ils conspirent, ils se réunissent tous en sa faveur; ils s’attachent, comme de concert, à elle, pour se faire une juste réputation dans le monde; enfin ils ne s’estiment sages qu’autant qu’ils sont patients. Preuve authentique de l’excellence de cette vertu, puisque même la philosophie humaine y fonde toute sa gloire et tout son mérite; ou plutôt n’est-ce point une honte qu’une chose si divine soit ainsi à la merci des profanes esprits du siècle? Mais laissons là ces sages orgueilleux, dont la défectueuse sagesse sera un jour confondue et anéantie avec l’univers.

II. Pour nous, nous avons des motifs plus efficaces et plus glorieux de pratiquer la patience. Ce n’est point une affectation superbe, accompagnée d’une stupidité cynique, qui doit nous animer à cette vertu, c’est la suprême et vivante règle d’une doctrine céleste qui, nous représentant Dieu lui-même comme le plus parfait modèle de patience, doit nous engager à devenir patients comme lui. Car voyez d’abord comment il fait également luire son soleil sur les bons et sur les méchants; comment il permet que les uns et les autres profitent indifféremment de l’utilité des saisons, des éléments et des dons de toute la nature. Tout Dieu qu’il est, il supporte l’ingratitude de tant de nations qui ne cessent de blasphémer son nom et d’outrager ses serviteurs, et qui portent l’insolence jusques à adorer les ouvrages bizarres de leurs propres mains. Enfin il souffre le libertinage, l’avarice, l’injustice, et tout ces autres dérèglements honteux que l’on voit se multiplier tous les jours dans le monde; il souffre, dis-je, ces |212 désordres avec tant de bonté que sa patience extrêmesemble faire quelque tort à sa toute-puissance. En effet, plusieurs en viennent à douter s’il y a un Dieu, parce qu’il ne comprennent pas pourquoi il est si lent à punir le crime.

III. Voilà le premier tableau de la patience que cedivin maître offre à nos yeux dans le lointain d’une perspective, pour nous la faire considérer comme une vertu céleste. Mais que dirons-nous de la patience divine qui s’est montrée parmi les hommes, et qu’ils ont, pour ainsi parler, touchée au doigt dans la personne de Jésus-Christ? Cet Homme-Dieu ne refuse pas de demeurer caché dans le sein d’une mère, où il veut attendre le temps ordinaire de la naissance: il veut croître comme les autres hommes. Étant plus âgé, il ne cherche point à se faire connaître. Bien plus, il semble se faire tort à lui-même , car il se laisse baptiser par son serviteur , et tenter par le démon. Lorsque de souverain de l’univers il est devenu notre maître pour nous apprendre la voie du salut, accoutumé déjà lui-même à supporter leurs fautes, « il ne conteste point, il ne se plaint point, il ne fait point entendre ses cris dans les places publiques, il ne brise point le roseau ébranlé, il n’éteint point la mèche qui jette encore de la fumée 1. » C’est ainsi que devait se vérifier la prédiction du prophète, ou plutôt le témoignage de Dieu même, qui nous assure qu’il a mis son esprit dans son fils, avec l’esprit d’une entière et universelle patience 2. Il ne rejette aucun de ceux qui veulent se joindre à lui, ni la maison, ni la table de personne; il ne rebute ni les pécheurs ni les publicains; il ne se fâche point contre les habitants d’une ville de Samarie, qui refusent de le recevoir, tandis que ses disciples, indignés contre cette ville insolente, demandent que le feu du ciel tombe subitement pour la réduire en cendre 3. Il guérit les lépreux ingrats, il pardonne à ses calomniateurs, il lave les pieds à ses disciples 4. Ce n’est pas tout, il souffre en sa |213 compagnie Judas, le traître Judas, sans vouloir découvrir ce perfide aux autres apôtres 5.

Lorsqu’il est livré à ses ennemis, et qu’il est conduit à la boucherie comme une victime sans voix, « car il n’ouvre pas plus la bouche qu’un agneau sous la main de celui qui le tond 6, » alors ce roi des cieux, qui d’un seul mot pouvait appeler à son secours des légions d’anges, ne consent pas même qu’un de ses disciples tire l’épée pour le venger. Sa patience reçoit, pour ainsi dire, une blessure dans la blessure de Malchus. C’est pourquoi il donne sa malédiction à ceux qui désormais frapperont du glaive; et en guérissant miraculeusement ce malheureux, il satisfait par la patience, qui est la mère de la miséricorde, à celui à qui il n’avait fait aucun tort. Je ne dis rien de sa mort en croix: il était descendu du ciel pour cela. Cependant était-il besoin que cette mort douloureuse fût précédée et accompagnée de tant d’outrages? Non sans doute; mais il voulait en qualité de victime se rassasier et s’engraisser du fruit de la patience, avant que d’être tout à fait immolé. On lui crache au visage, on le fouette jusqu’à le couvrir de sang, on le bafoue, on le couvre d’une honteuse robe, on lui enfonce dans la tête une couronne encore plus honteuse 7. Admirable égalité d’âme, fermeté prodigieuse qui ne se dément jamais! Celui qui avait voulu se cacher sous la figure humaine n’imite rien de la patience humaine. Pharisiens, à cette seule marque vous deviez reconnaître votre Dieu: jamais un pur homme n’aurait su pratiquer une telle patience. Tant d’exemples de modération et de douceur, dont la sublimité prodigieuse sert de prétexte à l’infidélité des nations, doivent au contraire exciter et fortifier notre foi en Jésus-Christ, puisqu’ils nous montrent évidemment, autant par la grandeur de ses souffrances que par la sagesse de ses préceptes, que la patience divine était devenue en lui comme une qualité naturelle qui rehaussait l’éclat de ses autres vertus. |214 

IV. Si les bons serviteurs se conforment aux inclinations de leurs maîtres, à combien plus forte raison devons-nous faire paraître notre conformité aux volontés du Seigneur! En effet nous sommes les serviteurs de Dieu vivant, dont les arrêts ne se bornent pas à des punitionsou à des récompenses passagères, mais à une éternité de peines ou de bonheur. Pour éviter donc les effets de sa sévérité, ou pour participer à ceux de sa miséricorde, il faut être aussi prompt à lui obéir que ses menaces sont terribles et ses promesses avantageuses. Nous voulons être obéis non seulement de nos esclaves et de ceux qui nous sont soumis par quelque autre titre, mais encore des animaux mêmes, dans la persuasion où nous sommes qu’ils ont été créés à notre usage. Quoi! les créatures que Dieu a soumises à nos volontés seront dociles et promptes à écouter la voix de celui qui leur commande, et nous, tout remplis de vanité, nous aurons de la répugnance à obéir au souverain maître de qui nous dépendons absolument? Quelle ingratitude, quelle injustice, de ne pas rendre à Dieu la même obéissance que sa bonté nous permet d’exiger des autres! Mais pourquoi tant de raisonnements pour nous convaincre de la soumission que nous devons à la majesté divine? La seule connaissance de Dieu ne suffit-elle pas pour nous apprendre ce que nous lui devons? Au reste, qu’on ne s’imagine pas que cette digression sur l’obéissance ne fait rien à notre sujet: la soumission est l’effet de la patience. Un homme impatient ne saurait être soumis,ni un patient être indocile. On ne peut donc trop s’étendre sur une vertu que le Seigneur lui-même, principe et rémunérateur de toute vertu, a fait éclater en sa personne, étant hors de doute que tous ceux qui veulent appartenir à Dieu doivent s’appliquer avec soin à la recherche d’un bien qui est le bien de Dieu: Voilà comme en abrégé les motifs qui doivent nous animer à la pratique de la patience.

V. Il ne sera pas néanmoins inutile de traiter plus au long un sujet qui a un rapport si nécessaire à notre foi. Quoiqu’un discours étendu puisse être quelquefois |215 répréhensible, il ne saurait cependant l’être quand il s’agit de l’édification et de la direction des mœurs. Si l’on veut traiter à fond quelque vertu, il faut très souvent parler du vice contraire, car on voit plus clairement ce qu’il faut suivre quand on connaît ce qu’il faut éviter. Considérons ce que c’est que l’impatience; voyons si elle ne vient pas du démon, comme la patience vient de Dieu; par ce moyen il nous sera aisé de connaître combien ce vice est contraire à la foi chrétienne, car ce qui vient du rival de Dieu ne saurait sans doute s’allier avec les choses de Dieu; il y a autant d’opposition entre les effets qu’il y en a entre les causes. Ainsi Dieu étant infiniment bon, et le démon étant rempli de méchanceté, cette différence montre évidemment que l’un ne fait rien pour l’autre. Ce qui est mauvais ne peut pas plus produire quelque chose de bon que ce qui est bon ne peut produire quelque chose de mauvais.

Je remarque donc que l’impatience tire son origine du diable. Il la mit au monde, pour ainsi parler, lorsqu’il supporta si impatiemment que l’homme, cette vive image de Dieu, eût reçu de son Créateur l’empire sur toutes les choses créées. En effet, s’il eût supporté avec patience cet ordre suprême, il n’en aurait conçu aucun déplaisir: n’en concevant point de déplaisir, il n’aurait pas envié le bonheur de l’homme à qui il ne tendit des pièges funestes que par jalousie. Il fut donc jaloux parce qu’il fut chagrin; et il fut chagrin parce qu’il fut impatient. De savoir maintenant si cet ange de perdition commença par être malin ou impatient, c’est ce que je ne me mets pas en peine d’examiner. Il est constant du moins que l’impatience naquit avec la malice, ou que la malice commença avec l’impatience; et qu’ensuite elles continuèrent à se fortifier unanimement dans le sein d’un même père. Ainsi le diable apprit par sa propre expérience combien cette passion était efficace pour faire pécher. Comme il savait, parce qu’il avait éprouvé lui-même, que le premier péché était entré dans le monde par la voie de l’impatience, il la fit venir aussitôt à son|216 secours pour rendre l’homme criminel. Il va ainsi trouver Eve; et dans l’entretien qu’il a avec elle ce rusé serpent lui souffle avec ses paroles son haleine infectée du venin contagieux de l’impatience 8. Elle n’aurait jamais péché si elle eût supporté patiemment la défense que Dieu lui avait faite. Plus coupable encore en ce quelle ne se contente pas d’avoir reçu elle seule ce souffle maudit, elle ne saurait aussi souffrir plus longtemps le silence; c’est un poids qui l’accable, elle meurt d’impatience de parler à Adam qui, n’étant pas encore son mari, n’était pas obligé par conséquent de l’écouter. Il lui prête néanmoins l’oreille; et voilà comment elle le fait devenir le canal par où cette peste, qu’elle avait contractée du malin esprit, s’est répandue dans le monde.

C’est ainsi que l’impatience de la première femme fit périr le premier homme, et que ce premier homme périt aussi par son impatience en deux manières: soit en portant avec peine l’observation du commandement de Dieu, soit en se montrant trop lâche à combattre la tentation du démon. Voilà donc l’origine du péché, voilà aussi le principe des arrêts du ciel contre le genre humain. La colère de Dieu commença par où avait commencé l’offense de l’homme; plutôt la première cause de l’indignation de ce divin maître fit éclater les premiers traits de sa patience. Car se contentant de donner sa malédiction au démon, il arrêta le juste mouvement de colère dans lequel il pouvait le punir plus rigoureusement. Enfin quel autre crime peut-on imputer à l’homme ? Avant le crime de l’impatience il vivait dans l’innocence et dans l’amitié de Dieu; il était habitant du paradis. Mais dès qu’il eut succombé à l’impatience, il cessa aussitôt d’être agréable au Seigneur; il n’eut plus de goût pour les choses célestes. Chassé ensuite de la présence de son Dieu, et banni en cette vallée de larmes, il se laissa aisément dominer par l’impatience, qui fut en lui le principe de toutes les fautes qu’il commit contre son Créateur. En effet cette malheureuse passion, |217 ayant été animée par le démon, forma bientôt la colère, secondée de la méchanceté. Comme elle avait livré à la mort Adam et Eve, elle apprit à leur fils Caïn à commettre un homicide 9; car quelle en fut la cause, sinon parce qu’il souffrit impatiemment que ses offrandes fussent rejetées par le Seigneur; qu’il se laissa emporter de colère contre Abel et qu’il le tua: or ne pouvant le tuer sans être poussé par la colère, ni poussé par la colère sans être dominé par l’impatience, il est évident que ce que la colère lui a fait commettre doit être attribué à la disposition qui a produit la colère. Voilà en quelque façon le berceau de l’impatience encore naissante. Quel fut ensuite son accroissement?Il fut prodigieux: n’en soyons point surpris, car si l’impatience a fait commettre le premier crime, il faut conclure qu’ayant précédé toutes les autres passions, elle est comme l’origine de tous les péchés, puisque tous les péchés sont sortis de son sein, ainsi que plusieurs rameaux viennent d’une même tige.

Nous venons de le montrer en ce qui regarde l’homicide, qui fut d’abord produit immédiatement par la colère; mais quelque motif qui le cause dans la suite, il provient toujours de l’impatience, comme de sa première source. Car, soit qu’on se porte à commettre ce crime par jalousie ou par cupidité, on commence toujours par l’impatience, en ne voulant point se donner la peine de combattre un mouvement de haine ou d’avarice. Enfin tout ce qui nous porte à quelque action mauvaise vient d’une certaine impatience où l’on est d’accomplir au plus tôt cette action. Je le prouve. On commet un adultère: pourquoi? parce qu’on n’a pas voulu supporter plus longtemps la peine de résister aux tentations de la chair. Si vous dites qu’un des principaux motifs qui obligent les femmes à vendre leur honneur est l’amour de l’argent, je soutiens que ce coupable trafic procède d’une honteuse lâcheté à détruire cet amour du |218 gain. Je ne fais mention que de ces deux vices, parcequ’ils sont les plus communs et les plus criminels devant Dieu. Mais, pour le dire en un mot, tout péché vient de l’impatience. On est méchant, parce qu’on trouve trop de peine à être homme de bien. La pureté est insupportable à l’impudique, la probité au scélérat, la piété à l’impie, le repos à un esprit inquiet. On devient vicieux, parce qu’on ne peut pratiquer plus longtemps la vertu. L’impatience étant donc la source des péchés, ne doit-elle pas offenser infiniment celui qui ne saurait approuver aucun péché?

D’ailleurs il est manifeste que l’impatience fut la principale cause de tant de révoltes où les Israélites se laissèrent aller contre le Seigneur. En effet, d’où vient que ce peuple ingrat, oubliant le bras tout-puissant qui l’avait délivré de la cruelle servitude d’Egypte, demande à Aaron de nouveaux dieux qui puissent le conduire dans la terre promise? D’où vient que, portant l’insolence au plus haut point, hommes et femmes sacrifient volontiers leur or pour en faire une idole publique? Cette audace criminelle vient de ce qu’ils supportèrent impatiemment que Moïse fût si longtemps à s’entretenir avec Dieu, quelque nécessaire que fût cet entretien. En vain ils ont été repus miraculeusement d’une manne qui leur a été envoyée du ciel comme une rosée nourrissante 10; en vain ils ont été abreuvés de l’eau tirée d’un rocher: ils se défient encore du Seigneur. Une soif de trois jours les accable; ils ne peuvent plus l’endurer. Voilà l’impatience que Dieu leur reproche lui-même dans l’Écriture. En un mot pour ne pas descendre dans un plus long détail, le malheur du peuple juif est toujours venu d’un défaut de patience. Pourquoi ont-ils fait mourir les prophètes? C’est pour n’avoir pas voulu souffrir leurs avis. Pourquoi ont-ils fait mourir Jésus-Christ lui-même? C’est pour n’avoir pu supporter sa présence: ils auraient été moins misérables s’ils eussent été plus patients. |219 

VI. Disons encore que c’est la patience qui précède et qui suit la foi. Ainsi Abraham crut ce que Dieu lui avait dit, et sa foi lui fut imputée à justice 11. Ce fut néanmoins la patience qui éprouva la foi de ce père des croyants, lorsqu’il reçut le commandement d’immoler son fils, soumission que Dieu exigea, moins pour tenter la foi d’Abraham que pour montrer par avance une figure de celui qui devait être obéissant jusqu’à mourir; car du reste Dieu connaissait parfaitement celui qu’il avait regardé comme juste: aussi cet homme soumis reçut-il tranquillement l’ordre rigoureux qui lui fut donné pour éprouver son obéissance, et il l’aurait exécuté de même si le Seigneur l’avait souhaité. Ce n’est donc pas sans raison qu’il fut comblé de bénédictions; il avait été fidèle, et il fut fidèle parce qu’il fut patient. C’est ainsi que la foi, rehaussée par l’éclat de la patience, étant ensuite répandue dans tout l’univers par celui qui est appelé dans l’Écriture fils d’Abraham 12, c’est-à-dire Jésus-Christ, et ajoutant la grâce à la loi, mit la patience sa compagne à la tête de cette même loi pour en être comme le sceau, d’autant plus que cette vertu avait manqué autrefois à la science de la justice et de la sainteté; car que faisait-on alors?on rendait mal pour mal, œil pour œil, dent pour dent: la patience n’était pas connue encore dans le monde, parce que la foi ne l’était pas aussi. Cependant l’impatience profitait des occasions où elle n’était pas arrêtée par la loi. Cela était naturel; l’auteur et le maître de la patience n’était pas venu. Mais à son arrivée tout change. La grâce de la foi est réglée sur la patience. Il n’est plus permis de dire des injures, on ne peut plus traiter son prochain d’homme peu sensé sans devenir coupable. La colère est défendue, l’animosité est proscrite, la trop grande vivacité est réprimée, le venin de la médisance est ôté. La loi a beaucoup gagné depuis que Jésus-Christ a dit: « Aimez vos ennemis; parlez bien de ceux qui parlent mal de vous; priez pour ceux qui vous |220 persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste 13. » Voyez quel père nous acquérons par la patience. Enfin toute la science de cette vertu est renfermée dans ce commandement principal, puisqu’il n’est pas même permis de blesser le prochain par la moindre parole de raillerie.

VII. Maintenant si nous voulons parcourir tous lesautres sujets pour lesquels on s’impatiente, nous trouverons à chacun un précepte qui yrépond. En effet, êtes-vous ému de la perte de vos richesses? Le Seigneur vous avertit en mille endroits de ses Écritures de mépriser le siècle; ou plutôt il vous apprend le mépris que vous devez avoir des biens temporels, parce que vous ne trouverez nulle part qu’il y ait eu lui-même nulle affection. Partout il justifie les pauvres; partout il condamne les richesses. C’est ainsi que, en nous inspirant du dégoût pour les biens de ce monde, il enseigne la patience, nous enseignant à supporter sans chagrin leur diminution. Comment cela ? Le voici encore une fois: c’est en montrant que, puisqu’il faut dégager son cœur de l’attachement aux richesses, on doit par conséquent compter pour rien la perte qu’on en peut faire. Nous devons souffrir tranquillement la privation, ou même l’enlèvement entier d’une chose qu’il nous estdéfendu d’aimer. Le Saint-Esprit nous a déclaré par la bouche de l’apôtre que la cupidité est la racine de tous les maux; mais ne nous imaginons pas que cette cupidité consiste seulement à désirer le bien de notre prochain. Ce que nous croyons être à nous n’est pas même à nous. Nous n’avons rien; tout est à Dieu, et nous lui appartenons aussi. S’il nous arrive donc de faire quelque perte, et que nous la supportions avec impatience, nous faisons voir que nous ne sommes pas affranchis de la cupidité, puisque nous regrettons de ne point avoir ce qui ne nous appartient pas. C’est désirer le bien d’autrui que de s’affliger d’avoir perdu ce qui n’était pas à nous. Celui qui, préférant les biens terrestres |221 aux biens du ciel, succombe lâchement sous le poids de la disgrâce, pèche directement contre Dieu. Pourquoi? Parce que pour l’amour d’une chose temporelle il avilit cette âme qui n’a été créée que pour les biens éternels. Renonçons donc courageusement aux choses de ce monde; contemplons sans cesse les biens célestes. Que tout le monde périsse avec tous ses biens, peu nous importe, pourvu que nous devenions riches en patience.

D’un autre côté, je demande si celui qui souffre impatiemment la perte d’un bien qu’on lui a ravi, ou qu’il aura perdu par quelque autre voie, aura le courage de se priver de ce bien pour en faire quelque aumône? Celui qui ne veut pas se laisser tuer par un autre est-il de goût de se tuer lui-même? La patience dans les disgrâces est un exercice par où l’on s’accoutume à faire part de son bien aux autres. Celui qui ne se fâche point de perdre ne se fâche point aussi de donner. En effet, comment voulez-vous qu’un homme qui a deux habits en donne un à un pauvre, s’il n’est dans la disposition d’offrir son manteau à celui qui lui aurait enlevé sa tunique 14? Comment nous ferons-nous des amis par nos richesses si nous y attachons tellement notre cœur que leur perte nous rende inconsolables? Malheureux que nous sommes, nous périrons avec ce que nous perdons. Eh! que pouvons-nous trouver ici-bas où nous devons un jour tout perdre? C’est un défaut des gentils de s’abandonner à l’impatience dans les disgrâces. Pourquoi? parce qu’ils font sans doute plus de cas de leurs richesses que de leur âme. Ils le montrent effectivement lorsque, pour l’amour du gain, ils vont affronter tous les périls de la mer; parce que cette témérité leur a été quelquefois lucrative; lorsque, par le désir de se procurer une plus haute fortune, ils vont dans le barreau plaider des causes que les coupables trembleraient eux-mêmes de soutenir; lorsque, pour se tirer de l’indigence, ils vont se louer à quelque comédien insolent ou à quelque brutal gladiateur; lorsque enfin ils se |222 jettent sur les grands chemins, comme des bêtes féroces, pour voler, égorger et assassiner les passants. Pournous, qui devons suivre des maximes bien différentes des leurs, nous devons sacrifier non l’âme pour l’argent, mais l’argent pour l’âme, soit en donnant de bon gré, soit en perdant sans inquiétude.

VIII. D’ailleurs nous sommes en cette misérable vie exposés aux plus grandes épreuves, et l’Évangile nous oblige quelquefois d’essuyer les plus grands affronts, malgré nos plus grandes répugnances. Faudra-t-il donc que de légères attaques nous blessent mortellement? Loin de nous une telle faiblesse. A Dieu ne plaise que notre patience éprouvée tous les jours par mille traits violents, succombe honteusement sous une légère injure. Si vous êtes insultés, souvenez-vous aussitôt de l’avertissement de notre Seigneur: « Lorsqu’on vous frappera, dit-il, sur une joue, présentez encore l’autre joue 15. » Lassez l’insolence d’autrui par votre patience. Quelque ignominieuse et affligeante que soit l’insulte que vous recevez de votre adversaire, ne vous emportez pas; il en sera plus grièvement puni par le Seigneur pour l’amour de qui vous la supportez. Vous ne pouvez mieux vous venger de votre ennemi qu’en souffrant tranquillement ses mauvais procédés. Rappelez aussitôt dans votre souvenir ces paroles de l’Évangile: « Réjouissez-vous lorsqu’on parlera mal de vous 16 » D’ailleurs le Seigneur lui-même, quoiqu’il soit le seul essentiellement et souverainement digne de bénédiction, n’a-t-il pas néanmoins été accablé de malédictions sur la croix? Suivons un tel maître. Que le monde nous maudisse, peu importe, pourvu que nous soyons bénis de notre Père céleste. Au contraire si je souffre avec chagrin une parole qu’on aura dite contre moi, il faut ou que je rende la pareille ou que je me tourmente moi-même dans mon impatience, sans oser me plaindre. Et si je viens à me venger en rendant injure pour injure, comment me montrerai-je fidèle disciple de Jésus-Christ? |223 Le Seigneur nous avertit encore que nous rendrons compte de toutes nos paroles vaines et inutiles; que sera-ce des paroles injurieuses? II s’ensuit donc que ce divin Maître nous ordonne de souffrir patiemment de la part d’autrui le mal qu’il nous défend sous de rigoureuses peines de faire au prochain.

Considérons maintenant la douceur qui se trouve à être patient. Quelques traits que la calomnie ou la malignité lancent contre une âme patiente ne produiront d’autre effet que celui d’une flèche décochée contre un roc impénétrable; ce sera un coup perdu: la flèche tombera à terre ou même elle sera quelquefois réfléchie avec la même impétuosité vers celui qui l’a décochée. Quelqu’un vous blesse: pourquoi? c’est pour vous porter un coup douloureux; car le fruit le plus agréable que goûte celui qui blesse, c’est la douleur de celui qui est blessé. S’il arrive donc que vous fassiez périr ce fruit par votre patience, il faudra que la douleur retombe sur votre ennemi, lequel a perdu le fruit qu’il se promettait. De cette sorte non seulement vous ne recevrez aucune blessure (ce qui devrait vous suffire), mais vous aurez encore le plaisir de l’avoir frustré de son espérance et de lui avoir renvoyé la douleur; qu’il prétendait vous causer. Voilà le doux avantage qu’on trouve à être patient.

IX. Au reste, il y une espèce d’impatience inexcusable , quoiqu’elle paraisse d’abord légitime; c’est lorsque nous nous abandonnons à la tristesse en perdant quelqu’un de nos proches. En pareille occasion il faut se souvenir du généreux renoncement que l’apôtre nous recommande quand il dit: « Ne vous attristez pas de la mort de quelqu’un, comme font les gentils qui n’ont point d’espérance 17. » Et certes cet avis est très raisonnable; car si nous croyons à la résurrection de Jésus-Christ, nous croyons par conséquent à la nôtre, puisque Jésus-Christ est mort et ressuscité pour nous. Étant donc certain que tous ressusciteront un jour, on ne doit point s’affliger de |224 leur mort, ni se laisser abattre par la douleur, car pourquoi vous attrister si vous croyez qu’ils n’ont point cessé d’être? Pourquoi supporter avec tant d’impatience quecelui qui reviendra infailliblement vous ait été enlevé pour quelque temps?Ce que vous appelez une mort n’est proprement qu’un voyage; le défunt doit revenir. Ainsi, bien loin de donner des larmes à celui qui prend les devants et part le premier, il faut seulement le suivre de nos regrets, que dis-je?de nos désirs! Encore ce regret doit-il être modéré parla patience. En effet, pourquoi vous affliger à l’excès du départ de celui que vous suivrez bientôt!

Ajoutez que l’impatience en ces rencontres fait mal augurer de notre espérance, et paraît donner atteinte à notre foi. Nous offensons Jésus-Christ lorsque nous regrettons comme des gens à plaindre ceux qu’il a appelés à lui en son royaume. Ecoutons les sentiments de l’apôtre: « Je souhaite, dit-il de sortir de captivité et d’être bientôt avec Jésus-Christ 18. » Leçon excellente, qui apprend aux chrétiens quels doivent être leurs désirs. Si nous paraissons donc affligés que les autres aient déjà obtenu l’objet de leurs vœux, n’est-ce pas une marque que nous ne voulons pas l’obtenir nous-mêmes?

X. Voici un autre grand sujet d’impatience, c’est la passion que l’on a de se venger, afin de satisfaire sa fierté ou sa malice; fierté toujours vaine, malice toujours criminelle; mais principalement en cette rencontre, où elle s’établit juge dans sa propre cause, et prononce témérairement un arrêt de vengeance contre le prochain. Ainsi rendant le mal pour le mal, elle paie le double de celui qu’on lui a fait, puisqu’elle se venge (ce qui est déjà un mal) et qu’au même temps elle fait insulte, ce qui est un autre mal. La vengeance est la consolation des insensés et des barbares. Le sage et le chrétien la regardent comme l’effet de la seule méchanceté. En effet, quelle différence y a-t-il entre celui qui attaque et celui qui, étant attaqué, rend la pareille? C’est que l’un est le premier |225 à mal faire, et que l’autre le suit. Cependant tous deux sont coupables devant celui qui condamne et qui punit tout malfaiteur. Être le dernier à outrager n’est point une excuse: le temps et le lieu ne séparent point ce qui est uni par un même caractère. C’est donc un commandement absolu qu’on nous fait de ne rendre jamais le mal pour le mal. Or, comment observerons-nous ce précepte, si nous ne témoignons un noble dédain pour la vengeance? Quel honneur sacrifierons-nous à Dieu, si nous nous attribuons le droit de nous défendre comme il nous plaira?

Vases de terre que nous sommes, remplis de faiblesse et de misère, nous condamnons rigoureusement un de nos domestiques qui a osé se venger d’un autre. Nous approuvons ceux qui, se souvenant de leur bassesse, de leur sujétion et du respect qu’ils doivent à leurs maîtres, ont besoin de nous remettre leurs intérêts, et nous leur procurons une satisfaction plus grande qu’ils n’eussent pu la prendre par eux-mêmes. Faut-il craindre que nous risquions quelque chose, quand nous confions nos intérêts à Dieu notre souverain Seigneur, ce Dieu si équitable dans ses jugements et si puissant dans l’exécution de ses arrêts? En vain nous le regardons comme juge, si nous ne le regardons pas comme vengeur. C’est sous ce dernier titre qu’il veut que nous le considérions lorsqu’il dit: «Laissez-moi la vengeance, et je vous vengerai 19; » comme s’il disait: Remettez-vous à moi de l’injure qu’on vous aura faite, et votre patience sera récompensée. Ainsi quand ce divin Maître nous dit: « Ne jugez point afin que vous ne soyez pas jugés 20,» ne demande-t-il pas notre patience?car de qui est-ce qu’on peut dire qu’il ne juge point les autres, sinon de celui qui ne se soucie point de se défendre? Au contraire, celui qui juge, quand il voudrait au même temps faire grâce, il ne peut éviter le reproche d’avoir jugé inconsidérément et d’avoir par là ravi au souverain juge l’honneur qui lui appartient.

Hélas! en combien de malheurs l’impatience n’a-t-elle |226 pas jeté de tous temps les hommes vindicatifs! Combien de fois ne s’est-on pas repenti d’avoir tiré raison d’un affront! Combien de fois une ardeur opiniâtre à poursuivre un rival n’a-t-elle pas causé plus de chagrin que les causes de cette poursuite n’en doivent donner! En voici la raison; c’est que lorsqu’on entreprend une affaire par impatience, on ne saurait la poursuivre sans impatience. Or ce qui sefait par impétuosité ou ne rencontre pas le but, ou tombe par terre, ou se perd en l’air. D’ailleurs, si vous ne pouvez vous venger que légèrement, vous êtes saisi de dépit. Si votre vengeance est poussée à l’extrémité, vous vous épuisez vous-mêmes pour l’assouvir. Quel profit dois-je donc attendre d’une passion dont je ne puis modérer les transports par la violence du mal qu’elle me cause? Mais si je me tranquillise par la patience, je ne sentirai aucune douleur; si je ne sens aucune douleur, je ne penserai point à me venger.

XI. Après avoir parcouru les principaux sujets d’impatience, est-il nécessaire de nous étendre sur tout ce qui peut exciter cette passion, soit dans le public, soit dans le particulier? Le démon exerce son empire fort loin; cet esprit malin lance ses dards de tous côtés, les coups qu’il porte blessent tantôt légèrement, tantôt jusqu’au vif. Que faire?le voici. Si le trait de votre adversaire est petit, sa petitesse doit vous le faire mépriser, s’il est violent, sa violence doit vous le faire secouer promptement. Quand l’injure est médiocre, la patience n’est presque pas nécessaire; quand l’affront est grand, il faut y appliquer au plus tôt la patience pour le guérir. Travaillons donc à soutenir courageusement les attaques du malin esprit; combattons, afin que notre magnanimité triomphe des ruses de cet ennemi. Si, par notre imprudence et notre faute, nous nous attirons quelquefois des sujets de souffrance, ne nous appliquons pas moins à supporter patiemment le mal que nous nous procurons à nous-mêmes. Si nous croyons au contraire que c’est Dieu qui nous afflige, à qui devons-nous de la soumission sinon qu’à lui? Il nous avertit lui-même de nous réjouir de ce qu’il veut bien avoir la |227 bonté de nous éprouver. « Je châtie, dit-il, ceux que j’aime 21 . » Heureux le serviteur que le Seigneur lui-même s’empresse de corriger, qu’il daigne prendre soin de châtier, et qu’il ne veut pas laisser dans l’erreur en dissimulant ses fautes.

Nous sommes donc obligés en toute manière de nous exercer à la patience; car de quelque côté que nous arrivent les occasions de pratiquer cette vertu, soit qu’elles viennent de notre imprudence ou des embûches du démon, ou des châtiments aimables du Seigneur, la récompense en est toujours grande et tend à notre bonheur. En effet, qui est-ce que Jésus-Christ appelle bienheureux, si ce n’est les hommes patients? «Heureux, dit-il, les pauvres d’esprit, car le royaume du ciel est à eux 22. » Or, nul ne saurait être pauvre d’esprit qu’il ne soit humble, et nul ne peut être humble qu’il ne soit patient, d’autant que personne ne saurait s’humilier sans commencer par souffrir avec patience l’humiliation même. «Heureux ceux qui pleurent 23. » Or comment pourraient-ils supporter les sujets de leurs pleurs sans lapatience? C’est pour cela aussi qu’on leur promet la consolation et la joie: « Heureux ceux qui ont de la douceur 24 . »Il est clair que les impatients ne sont pas de ce caractère. « Heureux ceux qui ont l’esprit pacifique, car ils sont appelés enfants de Dieu 25 . »Croyez-vous que les impatients puissent avoir la paix dans le trouble de leur impatience? Enfin quand le Seigneur dit: « Réjouissez-vous, faites éclater votre joie, lorsque le monde vous maudira et vous persécutera, parce que la récompense qui vous attend dans le ciel est très grande 26 . » On voit assez que cette joie n’est point promise à l’impatience, parce qu’on ne saurait se réjouir dans l’adversité, si l’on ne s’est mis au dessus de l’adversité, ce qu’on ne saurait faire sans être armé de patience.

XII. Pour ce qui regarde la paix et la charité qui doit régner parmi les hommes,pensez-vous qu’un esprit |228 naturellement impatient conservera cette paix si précieuse! Pensez-vous qu’il pardonnera aisément à son frère, «jene dis pas jusqu’à sept fois, mais encore jusqu’à septante fois sept fois 27?» Celui-là a-t-il intention de payer ses créanciers, quand il leur fait cent chicanes devant le juge pour éluder le paiement? Comment remettrez-vous les dettes de votre prochain, afin qu’on vous remette les vôtres, si, oubliant les règles de la patience, vous ne faites attention qu’au tort qu’on vous a fait? Non, non: tandis que vous garderez quelque ressentiment dans votre cœur, vous ne sauriez offrir à l’autel un don agréable à Dieu. Il faut auparavant avoir recours à la patience pour vous réconcilier avec votre frère. Nous risquons beaucoup si le soleil se couche sur notre colère: ainsi malheur à nous si nous passons seulement un jour sans la vertu de la patience 28.

S’il est donc vrai, comme nous venons de le montrer, qu’elle gouverne, pour ainsi dire, les autres vertus chrétiennes, faut-il s’étonner qu’elle seconde aussi la pénitence dans les occasions où celle-ci vient au secours de ceux qui sont tombés? Ainsi lorsque deux personnes mariées ont fait divorce (c’est-à-dire qu’elles se sont séparées pour une cause légitime qui permette à l’homme et à la femme de passer quelque temps dans une espèce de chaste veuvage), la patience attend, désire, demande la pénitence pour ces personnes, afin qu’elles puissent rentrer dans la voie du salut. Quel bien ne procure-t-elle pas à tous les deux?Elle empêche l’un de devenir adultère, et au même temps elle corrige l’autre. C’est encore sous la figure d’un secours salutaire qu’elle nous est représentée dans les différentes paroles où Jésus-Christ nous offre tant de beaux exemples du véritable patient. La patience du bon pasteur cherche et trouve enfin la brebis perdue 29: l’impatience aurait compté pour rien une brebis; mais la patience prend volontiers la peine de la chercher et de la porter sur les épaules, souffrant doucement la faute de cette brebis égarée. C’est |229 aussi la patience d’un père tendre et charitable qui va recevoir l’enfant prodigue, qui lui fait un festin, qui l’excuse auprès d’un frère impatient et irrité. Il est ressuscité cet enfant malheureusement perdu; il est ressuscité parce qu’il s’est repenti, et la patience l’a sauvé parce que la patience a secouru la pénitence.

Quant à ce qui regarde la charité, on le sait elle est comme le grand sacrement de notre foi, le trésor inestimable de notre religion, la vertu souveraine que l’apôtre nous recommande avec un zèle tout brûlant du feu du Saint-Esprit. Mais cette vertu, tout excellente qu’elle est, n’est-elle pas formée, pour ainsi parler, dans l’école de la patience? « La charité, dit saint Paul, est magnanime 30 ; » c’est un effet de la patience. « Elle est bienfaisante; » la patience ignore ce que c’est que de faire du mal. « Elle n’est point jalouse; » c’est ce qui convient parfaitement à la patience. « Elle n’est point arrogante; » sa modestie lui vient de la patience. « Elle ne s’enorgueillit point; elle ne traite personne avec mépris; elle ne cherche point ses intérêts 31; » au contraire elle sacrifie en faveur du prochain; « elle ne se met point en colère. » En un mot, elle n’a rien laissé à l’impatience. C’est pourquoi, ajoute l’apôtre, « la charité souffre tout, elle tolère tout, » sans doute parce qu’elle est patiente. C’est donc très justement qu’il est dit que « la charité ne finira jamais 32. » Les autres choses auront leur fin. Langues, sciences, prophéties cessent, périssent, sont anéanties: « la foi, l’espérance, la charité demeurent. » La foi, c’est-à-dire cette connaissance infaillible que la patience de Jésus-Christ nous a communiquée; l’espérance, c’est-à-dire cette assurance de la gloire que la patience de l’homme attend continuellement; la charité, c’est-à-dire cet amour surnaturel que la patience accompagne, suivant les préceptes de Dieu notre souverain maître.

XIII. Jusqu’ici nous avons parlé de la patience en tant qu’elle regarde l’âme particulièrement. Voyons |230 maintenant combien la patience, entant qu’elle regarde le corps,contribue à nous mériter les richesses et l’amitié du Seigneur puisqu’il a donné aussi à notre corps des forces suffisantes pour pratiquer cette admirable vertu. L’esprit, qui est en nous comme le conducteur, communique une partie de sa charge au vaisseau qu’il habite. En premier lieu les afflictions corporelles sont une hostie expiatoire qui apaise Dieu par un sacrifice d’humiliation, lorsque la chair se contentant d’un peu de pain et d’eau fait au Seigneur une offrande de sa pauvreté et de son abstinence; lorsqu’à cela elle joint des jeûnes fréquents; enfin lorsqu’elle passe les jours dans le sac et dans la cendre. En second lieu cette patience rend nos prières plus efficaces, et sert à détourner les malheurs dont nous demandons d’être délivrés; elle ouvre les oreilles de Jésus-Christ notre Dieu; elle adoucit sa sévérité; elle excite sa clémence. Ainsi ce superbe roi de Babylone 33, qui avait irrité le Seigneur, fit un généreux et utile sacrifice de patience par l’humiliante et rigoureuse pénitence qu’il fit pendant un exil de sept ans, durant lequel il vécut avec les animaux, séparé de toute société humaine; et par une si rude expiation il recouvre son royaume, et, ce qui est plus important, cette satisfaction le fit rentrer en grâce avec Dieu.

Outre cela, si nous voulons parcourir les autres degrés plus élevés et plus utiles de la patience, nous trouverons qu’elle contribue beaucoup à la sainteté par le moyen de la continence. Oui, c’est cette patience corporelle dont nous parlons qui contient une veuve dans son devoir; qui conserve à une jeune personne la fleur de sa virginité; qui élève enfin jusqu’aux cieux un eunuque volontaire 34. La vertu de l’âme se perfectionne dans le corps comme la patience du corps triomphe plus glorieusement dans les persécutions. Est-on contraint de s’enfuir, c’est le corps qui essuie toutes les incommodités de la fuite. Est-on enfermé dans une prison, c’est le corps qui est chargé de chaînes; c’est le corps qui souffre les chevalets; c’est le |231 corps qui couche sur la dure; c’est le corps enfin qui endure la peine de ne voir le jour qu’à travers une petite fente de muraille, et qui périt insensiblement dans l’ordure et dans la misère. Lorsqu’il faut paraître au champ de bataille pour éprouver heureusement ses forces contre les tyrans, lorsqu’il s’agit d’être lavé dans un second baptême, lorsqu’il faut monter à ce degré difficile qui fait passer subitement de la terre au ciel, alors il n’y a rien qui soutienne plus que la patience corporelle. « L’esprit est fort, » je l’avoue; mais il est vrai aussi que la chair est faible sans la patience, par laquelle l’âme et le corps trouvent infailliblement leur salut 35. Ainsi lorsque le Seigneur a dit « que la chair est faible, » il a voulu nous apprendre ce qui la fortifie, c’est-à-dire la patience, laquelle comme un appui inébranlable soutient tout le poids des tourments qu’on emploie pour abattre la foi des chrétiens, ou pour éprouver leur constance. C’est en effet cette vertu qui triomphe des fouets, du feu, des chevalets, de la férocité des lions, de l’épée des bourreaux, de la violence des supplices. C’est elle qui a fait remporter la victoire aux prophètes, aux apôtres et aux martyrs.

XIV. Soutenu par les forces de la patience, Isaïe est scié en deux, et ne cesse de louer le Seigneur au milieu de cet horrible tourment. Étienne est lapidé, et demande pardon pour ses ennemis 36. Job, le généreux Job, s’estime infiniment heureux dans le violent combat où il est obligé d’employer toutes les armes de la patience pour soutenir les plus furieuses attaques de l’enfer déchaîné contre lui 37. Rien ne peut l’abattre. Que ses troupeaux lui soient enlevés; que ses granges soient brûlées; que ses enfants soient écrasés sous les ruines d’une maison; que son corps soit horriblement couvert de mille ulcères: ce sont à la vérité des coups accablants: mais en vain le démon déploie toute sa rage et toutes ses forces pour ébranler Job; il demeure inébranlable cet homme patient qui avait rois toute sa confiance en Dieu. Tant de disgrâces ne lui |232 firent jamais perdre de vue le Seigneur. Sa fermeté fut toujours victorieuse, pour nous servir d’un exemple authentique de patience, et pour nous apprendre que, soit que nous souffrions dans le corps ou dans l’âme, ni la ruine des biens terrestres, ni la perte de nos proches, ni d’autres semblables affections ne doivent point nous abattre. Quel glorieux trophée! Dieu ne l’élèvera-t-il pas alors dans la personne de Job contre l’orgueil du démon? Quelle éclatante victoire ne remporte-t-il pas sur cet ennemi de sa gloire divine? Lorsque Job, à toutes les fâcheuses nouvelles qu’il apprenait, se contentait de dire humblement: La volonté de Dieu soit faite; lorsque, fatigué des reproches de sa femme et des mauvais conseils qu’elle s’empressait de lui donner dans ce comble de malheurs, il ne lui répondait autre chose, sinon: « Vous ne pensez pas à ce que vous dites, » quel spectacle! Dieu est dans l’allégresse, si j’ose m’exprimer ainsi 38; le démon crève de rage lorsque cet illustre malheureux couché sur son fumier ôte avec une tranquillité incompréhensible le pus qui couvre toutes les parties de son corps; lorsque, rongé par une fourmilière de vers, il se contente de ramasser ceux qui tombent et de les remettre dans les endroits d’où ils sont tombés. C’est ainsi qu’il émousse avec la cuirasse et le bouclier de la foi tous les traits de l’esprit tentateur; c’est ainsi qu’il recouvre la santé du corps, et le double des biens qui lui avaient été enlevés 39. S’il eût même désiré que ses enfants lui fussent rendus, il aurait pu de nouveau être appelé leur père; mais il aima mieux que cette joie lui fût réservée pour le grand jour de l’éternité, se confiant en la promesse de Dieu touchant la résurrection générale. En un mot, il voulut souffrir cette perte, toute douloureuse qu’elle était, afin de ne vivre jamais sans exercer la patience.

XV. Il est donc vrai qu’on ne perd rien avec cette vertu, et Dieu lui-même en est un garant fidèle; car si vous remettez entre ses mains l’injure qu’on vous a faite, le dommage qu’on vous a causé, la douleur que vous |233 ressentez , la mort qu’on vous fait souffrir, il vous vantera , il vous rétablira, il vous guérira, il vous ressuscitera. Admirable avantage de la patience que d’avoir un Dieu pour dépositaire de nos peines et de leurs récompenses! N’en soyons point surpris; c’est elle qui favorise les vertus les plus agréables au Seigneur, et qui sert le plus à l’observation de ses commandements. Elle fortifie la foi, elle amène la paix, elle aide la charité, elle instruit l’humilité, elle attend la pénitence, elle met le sceau à la douloureuse confession de nos fautes, elle gouverne la chair, elle dirige l’esprit. Elle arrête la médisance, elle empêche les rapines, elle triomphe des tentations, elle coupe la racine aux scandales, elle consomme le martyre. Elle fait la consolation du pauvre, inspire la modération du riche, soutient le faible, encourage le fort, réjouit le fidèle, attire le gentil à la foi, rend le serviteur cher à son maître, et le maître cher à son serviteur. Elle fait l’ornement des femmes et la gloire des hommes. On l’aime dans un enfant, on l’estime dans un jeune homme, on l’admire dans un vieillard; enfin elle charme dans tout âge, dans tout sexe, dans toute condition.

Voulez-vous encore voir son portrait, son air, sa parure, si je puis m’exprimer de la sorte? Elle a un visage doux et paisible, un front serein et uni, sur lequel ni la colère ni la tristesse ne forment jamais de nuages; les sourcils sont toujours riants et les yeux toujours baissés; non par honte, mais par modestie; sa bouche est scellée, pour ainsi dire, de l’inviolable sceau du silence; sa colère est celle des personnes qui ne se sentent coupables de rien. Si elle remue quelquefois la tête, c’est pour marquer le mépris qu’elle fait du démon; si elle rit c’est pour insulter à cet esprit tentateur. D’ailleurs ses vêtements sont si purs et si justes, qu’on n’y remarque jamais ni tache ni enflure. Elle est assise sur le trône de son maître, dont l’esprit infiniment doux et tranquille n’est jamais agité par aucun tourbillon, ni obscurci par aucun nuage; mais qui, au contraire, paraît toujours clair, toujours serein, toujours pur et tel qu’Élie le vit |234 la troisième fois. Enfin où est Dieu, là se trouve aussi la patience, qui est instruite par lui. Lors donc que l’Esprit saint descend dans nos cœurs, la patience, sa compagne inséparable, descend avec lui. Si nous la recevons avec cet Esprit divin, il demeurera toujours en nous et il ne persévérera pas dans nos cœurs sans cette chère et fidèle compagne. Loin d’elle nous serons toujours dans le trouble, et nous ne saurions résister aux attaques de l’ennemi, si nous lui ôtons l’instrument nécessaire pour les repousser.

XVI. Telle est la règle et la pratique de cette vertu céleste que le christianisme nous propose, bien différente de cette patience fausse et terrestre qui fait toute la vertu des gentils; car en ceci, comme en toute autre chose, le démon a essayé d’être le rival de Dieu. Il a voulu, cet esprit jaloux, inspirer aux siens une certaine patience qui égalât la patience chrétienne. Il est vrai que dans leur différence il y a quelque sorte de rapport, l’une étant aussi mauvaise que l’autre est bonne. Il a donc tâché de leur inspirer une espèce de patience; par exemple, celle qui soumet à la puissance des femmes certains maris qui se sont vendus pour une grosse dot, ou qui font un trafic infâme de l’honneur de leur épouse; ou bien cette patience qui fait essuyer, avec de fausses démonstrations d’amitié, des services pénibles et humiliants, pour saisir l’héritage d’une personne qui n’a point d’enfants; ou bien cette patience qui expose un misérable parasite à souffrir lâchement cent outrages pour un repas qu’il achète au prix de sa liberté et de son honneur. Voilà les différentes espèces de patience que connaissent les gentils. Ils donnent le nom d’une si sainte vertu à des exercices bas et ignominieux: quelle folie! Toujours prêts à tout endurer de la part d’un rival, d’un homme riche, d’un hôte orgueilleux, ils n’ignorent que la science de souffrir pour Dieu. Mais laissons ces infortunés patients de la terre, dont la patience sera bien plus rigoureusement exercée dans l’autre monde par un feu dévorant. Pour nous, chérissons la patience de Dieu et |235 celle de Jésus-Christ. Rendons-lui ce qu’il nous a prêté lui-même. Offrons-lui la patience de notre âme et de notre corps, puisque nous croyons à la résurrection du corps et de l’âme.


[J’ai placé les apostilles ici pour une lecture plus facile.]

p212

1. 1 Matth. 12. 
2. 2 Is., 42. 
3. 3 Luc, 9.
4. 4 Ib., 17.

p213

5. 1 Matth., 26.
6. 2 Is., 53.
7. 3 Matth., 26.

p216

8. 1 Gen., 3

p217

9. 1 Gen., 4

p218

10. 1 Exod., 16.

p219

11. 1 Gen., 15.
12. 2 Matth., 1.

p220

13. 1 Matth., 5.

p221

14. 1 Luc, 16.

p222

15. 1 Matth. 5.
16. 2 Ib.

p223

17.  1 1.Thess., 4.

p224

18. 1 Philip., 1.

p225

19. 1 Deut., 32.
20. 2 Matth.,7.

p227

21. 1 Apoc., 3. 
22. 2 Matth., 5
23. 3 Ib.  
24. 4 Ib.  
25. 5 Ib.  
26.6 Ib.

p228

27. 1 Matth., 18. 
28. 2 Eph, 4. 
29. 3 Luc, 19.

p229

30. 1 1. Cor., 13.
31. 2 Ib.
32. 3 Ib.

p230

33. 1 Nabuchodonosor. 
34. 2Matth., 19.

p231

35. 1 Matth., 26. 
36. 2Act., 7. 
37. 3 Job. 2.

p232

38. 1 Job., 2. 
39. 2 Ib., 4.


This page has been accessed by ****** people since 25th March 2002.

Return to the Tertullian Project

Autres traductions françaises

About these pages