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TERTULLIEN

DE LA PUDICITÉ

Traduction P. DE LABRIOLLE (1906)

I. -- ÉDIT DE L'ÉVÊQUE DES ÉVÊQUES -- CONTRE LES PSYCHIQUES

[1] La pudicité, fleur des mœurs, honneur des corps, parure des sexes, intégrité du sang, garantie de la race, fondement de la sainteté, signe pour tous d'une âme saine, bien que rare, bien que malaisément parfaite et perpétuelle à grand peine, peut, en une certaine mesure, vivre dans le siècle, si la nature y prépare, si la discipline y persuade, si la sévérité y oblige ; puisque tout bien de l'âme vient de la naissance, de l'éducation ou de la contrainte. [2] Mais le mal l'emporte (c'est là le signe caractéristique des temps ultimes) : le bien ne peut plus naître, tellement les semences sont corrompues ; il ne peut plus se développer par l'éducation, tellement les études sont abandonnées, ni par la contrainte, tellement les lois sont désarmées. [3] En un mot, la vertu dont nous commençons à parler est devenue si surannée que ce n'est pas de renoncer aux passions, mais de les modérer, qui s'appelle communément pudicité, et celui-là paraît suffisamment chaste qui n'est point trop chaste. [4] Au reste, que la pudicité mondaine se débrouille avec le monde lui-même, s'il est vrai qu'elle naissait avec ses dispositions naturelles, se formait à ses études, et était contrainte au même esclavage que lui. Eût-elle subsisté, |55 elle n'en eût été que plus piteuse, étant inféconde puisque ce qu'elle faisait ne valait rien aux yeux de Dieu. Je préfère l'absence d'un bien à un bien stérile. A quoi bon être, quand on n'est bon à rien?

[5] Mais voici que ce sont nos vertus qui maintenant s'affaissent. On jette à bas les fondements de lapudicité chrétienne, qui tire tout du ciel : sa nature par le bain de la régénération, sa discipline par le moyen de la prédication, sa sévère rigueur par les jugements extraits de l'un et l'autre Testament ; sans compter la coercition plus forte encore qu'apporté la crainte du feu éternel et l'espoir du royaume. Pour son dommage, n'aurais-je pu fermer les yeux?

[6] J'apprends qu'un édit est porté à la connaissance des fidèles, et, ma foi, un édit péremptoire. Le Souverain Pontife, autrement dit l'évêque des évêques, édicté : « Moi, je remets les péchés d'adultère et de fornication à ceux qui ont fait pénitence. » [7] O édit, sur lequel on ne pourra écrire : Pour votre bien ! Et où ce beau cadeau sera-t-il exposé aux regards ? Là, je pense, oui, là, sur la porte des lieux de débauche, au-dessous de l'enseigne des passions. Il faut promulguer une pénitence de ce genre, là où la faute elle-même doit habiter. [8] Il faut qu'on lise le pardon là où l'on entrera en se promettant ce pardon. Mais quoi, cela est lu dans l'Eglise, cela s'articule dans l'Église, et l'Église est vierge ! Loin, loin de l'épouse du Christ une telle proclamation ! Elle, la vraie, la pudique, la sainte, doit préserver son oreille même de toute souillure. [9] Elle n'a personne à qui promettre de tels pardons : et, en tous cas, elle ne les promettra pas : car le temple terrestre de |57 Dieu a pu être appelé par le Seigneur une caverne de voleurs, mais non d'adultères et de fornicateurs.

[10] Ici encore c'est contre les psychiques que sera dirigé cet ouvrage ; contre la communauté d'idées qui précédemment m'unissait à eux. Qu'ils en profitent pour m'accuser davantage encore d'inconstance. De rompre avec un groupe n'a jamais été présomption de péché. Comme si l'on n'avait pas plus de chance de se tromper avec la foule, la vérité n'étant aimée que d'une élite ! [11] Je ne retirerai pas plus de déshonneur d'une inconstance profitable, que je ne tirerais de gloire d'une inconstance nuisible. Je n'ai pas honte de l'erreur à laquelle j'ai renoncé, parce que je suis ravi d'y avoir renoncé, parce que je me reconnais meilleur et plus chaste. Personne ne rougit de faire des progrès. [12] Même dans le Christ, la science a eu ses étapes par où l'apôtre a passé, lui aussi. « Quand j'étais petit enfant, je parlais comme un petit enfant, [je raisonnais comme un petit enfant] ; devenu homme, je me suis dépouillé de ce qui était de l'enfant. » [13] Tant il est vrai qu'il renonce à ses opinions premières, et qu'il ne commet aucune faute en devenant zélateur, non des traditions de ses pères, mais des traditions chrétiennes : n'allait-il pas jusqu'à souhaiter que fussent retranchés ceux qui conseillaient le maintien de la circoncision ?

[14] Plût au ciel qu'ils le fussent aussi, ceux qui mutilent la pure et véritable intégrité de la chair, en amputant, non pas l'épiderme superficiel, mais l'idéal intime de la pudeur même, puisqu'ils promettent le pardon aux adultères et aux fornicateurs à l'encontre de la discipline essentielle du nom chrétien. Et |59 pourtant cette discipline, le siècle lui-même porte pour elle témoignage, à ce point que parfois il essaie de la punir chez nos femmes par des souillures charnelles plutôt que par des tourments physiques, afin de leur arracher ce qu'elles préfèrent à la vie. [15] Mais voici que cette gloire s'abolit, et cela par le fait de gens qui auraient dû se refuser d'autant plus énergiquement à accorder le pardon aux fautes de ce genre que, toutes les fois qu'ils le veulent, ils se marient, de peur d'être forcés de succomber à l'adultère et à la fornication, vu qu' « il vaut mieux se marier que de brûler ». [16] Apparemment c'est pour l'amour de la continence que l'incontinence est nécessaire, et c'est avec le feu qu'on éteint l'incendie ! Pourquoi donc, sous prétexte de pénitence, font-ils après coup un traitement de faveur à des crimes dont ils établissent d'avance le remède en permettant de se marier plusieurs fois ? [17] Les remèdes seront superflus, puisque les crimes sont pardonnes ; et les crimes continueront, si les remèdes sont superflus. Ils sont donc plaisants tour à tour avec leur sollicitude et avec leur négligence ; ils prennent à l'avance de bien inutiles précautions contre ce qu'ils pardonnent, et ils pardonnent bien sottement ce contre quoi ils se sont prémunis ; toute précaution n'est-elle pas inutile, du moment qu'on pardonne, et tout pardon n'est-il pas superflu, du moment que les précautions ont été prises ? [18] Ils se prémunissent comme s'ils ne voulaient pas souffrir pareils crimes ; mais ils pardonnent comme s'ils toléraient qu'ils fussent commis. S'ils ne voulaient pas les voir commettre, il ne fallait pas pardonner ; s'ils devaient |61 pardonner, il ne fallait pas se prémunir là contre. [19] L'adultère et la fornication ne sont pourtant pas comptés au nombre de ces délits modiques et médiocres auxquels s'appliquent au même titre la sollicitude qui prend ses précautions et la sécurité qui pardonne. Tels qu'ils sont, ils tiennent le premier rang entre les crimes : il ne faut donc pas tout à la fois les pardonner comme s'ils étaient sans importance et s'en garer comme s'ils étaient de toute gravité.

[20] Pour nous, nous prenons de telles précautions contre les fautes capitales ou les fautes graves, qu'il n'est même plus permis, une fois chrétien, de contracter un second mariage, que seuls le contrat et la dot différencient peut-êtrede l'adultère et de la fornication. C'est pourquoi, nous autres, sans nousattendrir, nous excluons les remariés, au risque de donner mauvaise réputation au Paraclet pour la sévérité de sa discipline. [21] Sur le seuil, nous assignons la même limite aux adultères et aux fornicateurs, qui doivent répandre des larmes sans espoir de réconciliation et n'emporter de l'Église que la publication de leur déshonneur.

II. -- AUTORITÉ DES ÉCRITURES -- DEUX ESPÈCES DE PÉCHÉS

[1] « Mais, disent-ils, Dieu est bon et très bon. Il est compatissant, il aime à pardonner, abondante est sa miséricorde » qu'il préfère à n'importe quel sacrifice, ne jugeant pas que la mort du pécheur ait autant de prix que sa pénitence. « Il est le sauveur de tous les hommes et surtout des fidèles. » [2] Il faut donc que les enfants de Dieu soient, eux aussi, miséricordieux et pacifiques, qu'ils se pardonnent réciproquement, comme le Christ nous a pardonné ; et que nous ne jugions pas de peur d'être jugés. « Car c'est pour son |63 maître qu'il demeure ferme, ou qu'il tombe. Qui es-tu, pour juger le serviteur d'autrui ? » « Pardonne, et il te sera pardonné. »

[3] Tous ces arguments si futiles, par où ils flattent Dieu et se font plaisir à eux-mêmes, et qui, loin d'affermir la discipline, l'amollissent, par combien d'autres et tout contraires, pourrions-nous, nous aussi, les rétorquer, de manière à manifester la sévérité de Dieu et à provoquer notre constance ! [4] Dieu est naturellement bon, mais il est juste aussi. Selon les cas, il sait guérir, mais il sait aussi frapper; il donne la paix, mais il crée aussi les maux; il préfère la pénitence, mais il mande à Jérémie de ne plus intercéder pour un peuple pécheur : « Même s'ils jeûnent, dit-il, je n'écouterai pas leurs prières » ; [5] et encore : « N'adore plus pour ce peuple, ne demande rien pour lui dans la prière et la supplication, parce que je ne les écouterai pas quand ils m'invoqueront dans le temps de leur affliction. » [6] Plus haut, il dit encore, ce même Dieu qui préfère la miséricorde au sacrifice : « Ne me prie pas pour ce peuple ; ne me demande pas d'étendre ma pitié sur eux ; ne t'approche pas de moi pour eux, car je ne les écouterai plus » ; oui, quand ils imploreront ma pitié ; oui, quand ils feront pénitence en pleurant, en jeûnant et en offrant à Dieu leur affliction. [7] Car Dieu est « un Dieu jaloux » « dont on ne se rit point » (il s'agit de ceux qui flattent sa bonté). Il est patient, et cependant par la bouche d'Isaïe, il annonce avec menace que sa patience est à bout. « Je me suis tu. Me tairai-je toujours et supporterai-je tout? J'ai été patient comme la femme en travail, je me lèverai et je |65 sécherai toute chose », — « car le feu marchera devant sa face et brûlera ses ennemis », tuant non seulement le corps, mais les âmes aussi, pour la géhenne. [8] D'ailleurs, quel genre d'avertissement le Seigneur adresse-t-il à ceux qui jugent, lui-même le montre : « Vous serez jugés comme vous aurez jugé les autres. » Il n'a donc pas défendu de juger, il l'a prescrit. [9] Voilà pourquoi l'apôtre juge, et précisément dans une cause de fornication, « qu'il faut livrer un tel homme à Satan pour que périsse sa chair », faisant même un grief de ce que des frères n'étaient pas jugés devant les saints. Il ajoute : «M'appartient-il déjuger ceux qui sont dehors? » [10] « Mais tu pardonnes pour qu'il te soit pardonné par Dieu. » Il n'y a de pardonnées que les fautes commises contre un frère, non pas celles qui l'ont été contre Dieu. C'est à nos débiteurs que nous déclarons remettre leurs dettes, dans l'oraison dominicale.

Mais quand il s'agit de l'autorité des Ecritures, il est inconvenant de tirer ainsi chacun de son côté sur la corde de la dispute en l'entraînant tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre : on dirait que tel texte resserre les rênes de la discipline, tandis que tel autre les relâche, comme si elle était incertaine ; l'un jette bas le secours de la pénitence, par douceur; l'autre le nie, par austérité. [11] Or l'autorité de l'Écriture demeurera dans ses propres limites, sans contradiction dans un sens ou dans l'autre, si le secours de la pénitence est déterminé par ses conditions particulières, sans indulgence générale, et si les causes en sont préalablement distinguées, sans embrouiller les cas.

[12] Or ces causes, nous nous accordons à reconnaître |67 que ce sont les péchés. Nous les divisons selon deux dénouements : les uns sont rémissibles, les autres irrémissibles ; d'après quoi, il n'est douteux pour personne que les uns méritent un châtiment, les autres une condamnation. [13] Toute faute est effacée ou par le pardon ou par une pénalité : le pardon naît du châtiment, la pénalité, delà condamnation. Pour établir cette distinction nous avons déjà mis en avant certains passages en sens contraire tirés de l'Écriture, et qui les uns retiennent, les autres remettent les péchés. [14] Mais Jean va nous instruire : « Si quelqu'un sait que son frère est coupable d'un péché non mortel, il priera, et la vie sera donnée à cet homme, parce que son péché ne va pas à la mort. » Voilà le péché rémissible. « 11 y a un péché qui va à la mort : ce n'est pas pour ce péché-là que je dis qu'il faut prier ». Voilà le péché irrémissible. [15] Ainsi là où il y a lieu de prier, il y a place aussi pour le pardon ; là où il n'y a pas lieu de prier, il n'y a pas non plus de place pour le pardon. D'après cette distinction entre les fautes, on peut établir une distinction dans la condition de péni tence. [16] Il y en aura une qui pourra aboutir au pardon, pour le péché rémissible ; une autre qui ne pourra à aucun prix y aboutir, pour le péché irrémissible. Il reste donc à examiner spécialement la condition de l'adultère et de la fornication, pour savoir dans quelle catégorie de péchés ils doivent être rangés.

III. --- PÉNITENCE DES PÉCHÉS IRRÉMISSIBLES 

[1] Mais tout d'abord je veux résoudre une objection que soulèvent nos adversaires relativement à cette espèce de pénitence dont j'ai déclaré tout net qu'elle ne comporte point de pardon. « S'il y a, disent-ils |69 une pénitence sans pardon, point n'est besoin de faire cette pénitence-là. Il ne faut rien faire d'inutile. [2] Or c'est inutilement qu'on fera une pénitence n'aboutissant point au pardon. Mais toute pénitence doit être faite. Donc il faut que toute pénitence aboutisse au pardon, pour n'être point faite en vain. Car il ne faudrait point la faire, s'il n'y avait point de pardon pour elle. Et c'est inutilement qu'on la fait, si elle ne comporte pas de pardon ». [3] Ils n'ont point tort de formuler cette objection, puisqu'ils se sont emparés indûment aussi du fruit de cette pénitence, je veux dire du pardon. La pénitence demeure stérile quant à eux, chez qui elle n'obtient qu'une paix humaine ; chez nous au contraire, qui nous souvenons que le Seigneur seul pardonne les fautes, et conséquemment les fautes mortelles, elle est profitable. [4] Car remise entre les mains de Dieu et désormais prosternée devant lui, elle travaillera d'autant plus efficacement à son pardon qu'elle ne l'implore que de Dieu seul, qu'elle ne croit pas qu'une paix humaine suffise à sa faute et qu'elle préfère rougir devant l'Église que de rentrer en communion avec elle. [5] Assise devant ses portes, elle instruit les autres par l'exemple de son opprobre, elle appelle à son aide les larmes de ses frères, et elle revient plus riche de leur pitié qu'elle ne le serait de la communion rendue. Et si elle ne moissonne pas ici-bas, elle sème auprès du Seigneur. [6] Elle ne perd pas la récolte, elle la prépare. Elle ne manquera pas de profit, si elle ne manque pas à son devoir. Donc, ni une pénitence de ce genre n'est inutile, ni une discipline de ce genre n'est inexorable. Toutes deux honorent Dieu: l'une, ne |71 se faisant aucun crédit, obtiendra plus facilement ; l'autre, en éloignant toute présomption, prêtera un plus solide appui.

IV. -- GRAVITÉ DE L'ADULTÈRE

[1] Nous pouvons donc, après avoir ainsi distingué entre les espèces de pénitence, revenir à l'examen des péchés eux-mêmes, pour voir s'ils sont de ceux qui peuvent obtenir des hommes leur pardon. Tout d'abord, si nous appelons aussi fornication l'adultère, c'est que l'usage le veut. [2] La foi a, elle aussi, l'habitude de certains termes : ainsi dans tout cet opuscule nous restons fidèles à l'usage. Au surplus, que je dise adultère ou que je dise stupre, c'est la même étiquette attachée à la chair souillée. [3] Peu importe que l'on s'attaque à une femme mariée ou libre, du moment que ce n'est point votre légitime épouse ; de même, chambre à coucher ou carrefour, le lieu importe peu, où la pudicité est immolée. Tout homicide, même en dehors de la forêt, est un brigandage. [4] Pareillement, quel que soit le lieu, quelle que soit la complice, est adultère et commet un stupre, quiconque s'unit en dehors du mariage. Aussi chez nous les liaisons clandestines, elles aussi, c'est-à-dire celles qui n'ont pas été déclarées préalablement devant l'Église, risquent d'être traitées comme l'adultère et la fornication. Nous ne voulons pas que, contractées sous l'apparence d'un mariage, elles évitent l'accusation. [5] Quant aux autres fureurs impies des passions, qui, contre les lois de la nature, attentent aux corps et aux sexes, nous les excluons non pas seulement du seuil, mais de tout l'édifice de l'Eglise, parce que ce ne sont pas des péchés, mais des monstruosités. |73 

V. -- INCONSÉQUENCE DES PSYCHIQUES

[1] Donc, quelle gravité il convient d'attribuer à l'adultère (et ceci s'applique également à la fornication), eu égard à la nature de son crime, la première loi de Dieu va nous le montrer. En effet, après avoir interdit le culte superstitieux des dieux étrangers et la fabrication des idoles, après avoir recommandé la sanctification du sabbat et prescrit à l'égard des parents un religieux respect qui vient immédiatement après celui qu'on doit à Dieu, il n'a point placé pour fortifier et confirmer ces articles d'autre précepte que celui-ci : « Tu ne commettras point d'adultère ». [2] Après la chasteté spirituelle et la sainteté, venait l'intégrité du corps ; et c'est pourquoi il l'a fortifiée en interdisant l'adultère qui en est l'ennemi. Comprends déjà la portée d'un délit dont il a placé l'interdiction après celle de l'idolâtrie. [3] Rien n'éloigne le second du premier. Rien de si près du premier que le second : ce qui arrive à la suite du premier est en une certaine mesure premier aussi. [4] Et donc l'adultère est parent de l'idolâtrie, car l'idolâtrie même a été souvent reprochée au peuple juif sous le nom d'adultère et de fornication : et l'adultère sera associé à cette faute pour le sort qui l'attend comme pour le rang qu'il occupe ; il sera lié à elle dans la condamnation comme il l'est dans la liste divine. [5] Bien mieux, après avoir dit : « Tu ne commettras point d'adultère », Dieu ajoute : « Tu ne tueras point. » Il a fait un traitement d'honneur à l'adultère qu'il place avant l'homicide, en tête de la loi la plus sainte, dans les premiers paragraphes de l'édit céleste, dans la formule où sont proscrites les fautes capitales. On peut connaître leur qualité à la place, |75 leur sanction au rang, la gravité de chacune d'elles au voisinage. Le mal a lui aussi sa dignité et sa place en tête ou au milieu des crimes.

[6] J'aperçois comme le cortège et l'appareil de l'adultère, conduit d'un côté par l'idolâtrie qui le précède, accompagné de l'autre par l'homicide qui le suit. [7] Sans aucun doute, il méritait de s'asseoir entre les deux sommités les plus hautes du crime et de tenir au milieu d'elles la place vacante avec une autorité égale dans le forfait. [8] Et qui donc en le voyant enfermé dans de tels flancs, étayé par de telles côtes, ira l'arracher de ce qui, corporellement, tient à lui, de la con-nexité des crimes qui l'avoisinent, de l'embrassement des forfaits qui y touchent, pour le faire bénéficier seul du fruit de la pénitence? [9] Est-ce que d'un côté l'idolâtrie, de l'autre côté l'homicide, ne le retiendront pas? Et s'ils peuvent prendre la parole, ne réclameront-ils pas? « C'est notre coin, c'est lui qui nous lie ensemble. A notre ligne extrême est l'idolâtrie, l'adultère nous sépare et forme le lien entre nous. Nous sommes unis à lui qui se dresse au milieu de nous. L'Écricriture divine a fait de nous un seul corps, les lettres saintes elles-mêmes sont notre ciment ; il ne peut rien sans nous. [10] Moi, l'idolâtrie, je procure mainte occasion à l'adultère. Mes bois sacrés, mes montagnes, mes eaux vives, et aussi les temples des villes, savent combien j'aide à ruiner la pudicité. [11] Moi aussi, l'homicide, je travaille quelquefois pour l'adultère. Sans parler des tragédies, les empoisonneurs, les magiciens, savent combien de séductions je venge, combien de rivalités j'écarte, combien de |77 gardiens, de délateurs, de complices je supprime. [12] Elles savent aussi, les sages-femmes, combien de conceptions adultères sont immolées. Même parmi les chrétiens, il n'y a pas d'adultère sans notre concours ; là où souffle l'esprit impur, souffle aussi l'esprit d'idolâtrie ; là où l'homme, en se souillant, s'immole, il y a homicide. [13] Donc, ou le secours de la pénitence doit lui être refusé, ou nous y devons participer ; ou bien nous le gardons avec nous, ou bien nous suivons son sort. »

[14] Voilà ce que disent les accusés eux-mêmes. Si les choses ne peuvent parler, regardez l'idolâtre, regardez l'homicide et au milieu d'eux voyez aussi l'adultère. Tous trois, selon les prescriptions de la pénitence, sont là pareillement; ils frissonnent sous le sac et la cendre, ils gémissent avec les mêmes soupirs, ils sollicitent avec les mêmes prières, ils supplient avec les mêmes genoux, ils invoquentla même mère. [15] Que fais-tu, discipline si complaisante et si humaine? Ou bien tu devras te montrer telle pour tous (car heureux les pacifiques), ou sinon te comporter comme nous. Tu condamnes définitivement l'idolâtre et l'homicide, mais tu tires du milieu d'eux l'adultère qui vient après l'idolâtre, qui précède l'homicide, qui est le collègue de l'un et de l'autre. Tu fais acception de personne, tu négliges des pénitences plus dignes de pitié.

VI. -- LES PRÉCEPTES DES DEUX TESTAMENTS -- LES EXEMPLES BIBLIQUES

[1] Eh bien, si tu me montres d'après l'autorité de quels exemples, de quels préceptes célestes, tu ouvres la porte de la pénitence à l'adultère seul et avec lui à la fornication, c'est dans cette ligne que se renfermera notre combat. Il est cependant nécessaire de déterminer préalablement ici la forme de ce débat, afin que tu |79 n'ailles pas tendre la main vers le passé, ni regarder en arrière. [2] Car le passé n'est plus, selon Isaïe ; la rénovation vient de se faire, selon Jérémie ; oubliant ce qui est en arrière, nous nous avançons vers ce qui est devant nous, selon l'apôtre ; et la loi et les prophètes n'ont valu que jusqu'à Jean, selon le Seigneur. [3] Si nous partons précisément de la loi pour caractériser l'adultère, c'est à bon droit que nous partons de cette partie de la loi que le Christ n'a pas abolie, mais accomplie. Car les charges de la loi ont duré jusqu'à Jean, mais non les remèdes ; le joug des œuvres a été rejeté, mais non le joug de la discipline. La liberté due au Christ n'a point fait tort à l'innocence. [4] La loi de piété, de sainteté, de douceur, de vérité, de chasteté, de justice, de miséricorde, de bienveillance, de pudicité demeure intégrale. C'est dans cette loi qu'il est écrit : « Heureux l'homme qui méditera et le jour et la nuit ». D'elle, David a dit aussi : « La loi du Seigneur est irréprochable, elle convertit les âmes ; les droits du Seigneur sont droits, réjouissant les cœurs ; le précepte du Seigneur brille au loin, illuminant les yeux. » [5] Et l'apôtre : « C'est pourquoi la loi est sainte, le précepte est saint et excellent. » Donc ce précepte : « Tu ne commettras point l'adultère » l'est aussi. Il dit plus haut : « Détruisons-nous donc la loi par la foi ? Dieu nous en préserve ! Nous la fortifions. » Il veut dire : en ce qui touche les fautes qui, interdites maintenant par le Nouveau Testament, sont prohibées par un précepte encore plus appuyé. [6] Au lieu de « Tu ne commettras point l'adultère » : « Celui qui regarde avec concupiscence a déjà commis l'adultère |81 dans son cœur » ; et au lieu de « Tu ne tueras point » : « Celui qui dira à son frère « racha » s'exposera à la géhenne. » Cherche maintenant si la loi qui défend l'adultère subsiste, quand s'y ajoute celle qui défend la concupiscence.

[7] Au surplus, si quelques exemples vous favorisent tout bas, ils ne pourront entrer sérieusement en conflit avec la discipline que nous défendons. Car c'est en vain qu'aurait été surajoutée une loi qui condamne l'origine même des fautes, c'est-à-dire la concupiscence et le désir, non moins que l'acte même, si le pardon est accordé aujourd'hui à l'adultère sous prétexte qu'il lui a été accordé autrefois. [8] Pourquoi une sanction plus complète vient-elle aujourd'hui resserrer la discipline? Est-ce pour que tes concessions amollissantes la rende encore plus indulgente? Tu accorderas donc à l'idolâtre et à l'apostat son pardon, parce qu'autant de fois le peuple juif commit ces fautes, autant de fois nous voyons qu'il fut rétabli dans son premier état. [9] Tu rendras la communion à l'homicide, parce qu'Achab effaça par la prière le sang de Naboth, et que David expia par son aveu le meurtre d'Urie et l'adultère qui en avait été la cause. [10] Tu pardonneras aussi l'inceste, à cause de Loth ; les fornications compliquées d'inceste à cause de Judas, et les noces souillées par la prostitution, à cause d'Osée; tu excuseras la réitération des noces, que dis-je la polygamie elle-même, à cause de nos pères. [11] Car il estjuste d'accorder indistinctement le pardon aujourd'hui encore à toutes les fautes autrefois pardonnées, si l'on réclame pour l'adultère en se prévalant de quelque exemple ancien. |83 

[12] Nous aussi, nous avons pour appuyer notre opinion d'antiques exemples de fornication non seulement impardonnée, mais encore châtiée jusqu'au bout. [13] Il nous suffirait de citer ces vingt-quatre mille hommes, nombre immense, qui périrent d'un même coup pour avoir forniqué avec les filles de Madian. Mais pour la gloire du Christ, je préfère faire dériver du Christ lui-même la discipline. [14] Admettons, si les Psychiques y tiennent, que les premiers temps aient eu licence de commettre toutes les impudicités, que la chair ait pris ses ébats avant le Christ, bien plus, qu'elle se soit perdue avant d'être recherchée par son Seigneur. C'est qu'elle n'était pas digne encore du don du salut, elle n'était pas apte au devoir de la sainteté. [15] Elle était encore jugée en Adam avec sa nature vicieuse, volontiers avide de ce qui flattait ses yeux, tournant en bas ses regards, et contenant avec des feuilles de figuier l'ardeur de ses désirs. Partout s'attachait le poison de la débauche et ses souillures ineffaçables, parce qu'il n'y avait point eu jusqu'alors d'eau capable de les nettoyer. [16] Mais dès que le Verbe de Dieu descendit dans une chair que le mariage même n'avait pas descellée, et que « le Verbe fut devenu chair », chair que le mariage même ne devait pas desceller, chair qui devait se mettre sur le bois, non de l'incontinence, mais de la souffrance, pour y trouver non la douceur, mais l'amertume; chair qui avait pour but suprême, non les enfers, mais le ciel ; et qui devait ceindre non les feuillages de luxure, mais les fleurs de la sainteté, et communiquer aux eaux sa pureté'; dès lors, toute chair qui a lavé dans le Christ ses anciennes |85 souillures est désormais chose nouvelle, elle sort renouvelée, non de la lie de la semence, non de la fange de la concupiscence,mais de l'eau sans souillure et de l'esprit de pureté.

[17] Pourquoi dès lors l'excuser en alléguant les exemples de jadis? Elle ne s'appelait pas « le corps du Christ », « les membres du Christ », « le temple de Dieu », quand, adultère, elle obtenait son pardon. [18] C'est pourquoi, si elle a changé son premier état, si baptisée dans le Christ, elle a été revêtue du Christ, si elle a été rachetée à grand prix, c'est-à-dire par le sang du Seigneur et de l'Agneau, n'as-tu pas en main un exemple, un précepte, une loi, une sentence, sur l'indulgence accordée ou qu'il convient d'accorder à la fornication et à l'adultère ? Et tu reçois aussi de nous la délimitation du temps à partir duquel il faut calculer l'âge de la question.

VII. -- PARABOLES DE LA DRACHME ET DE LA BREBIS

[1] Commençons, si tu veux, par les paraboles. Il y est question d'une brebis perdue que le Seigneur cherche et qu'il rapporte sur ses épaules. Mettez en ligne les peintures même de vos calices, si elles doivent jeter quelque lumière sur la véritable manière d'interpréter cette brebis : figure-t-elle le rétablissement du chrétien ou celui du païen pécheur? [2] Nous élevons ici une exception préalable tirée des règles naturelles, de la loi de l'oreille et de la langue, et du simple bon sens : toute réponse s'adapte à la question faite et au cas particulier qui la provoque. Cette occasion fut créée, n'est-il pas vrai, par certains murmures indignés des Pharisiens à propos de l'accueil que faisait le Seigneur aux publicains et aux |87 païens pécheurs, et de ce fait qu'il partageait leurs repas. [3] Là-dessus le Seigneur donna l'image de la brebis perdue et retrouvée. Dès lors, à qui voulez-vous que le Seigneur ait appliqué ce retour au troupeau de la brebis perdue, sinon au païen perdu dont il s'agissait, et non au chrétien qui n'existait pas encore ? Ou comment admettre que le Seigneur, en une réponse qui eût été une mystification, ait oublié l'aspect présent de la critique qu'il devait rétorquer, pour se mettre en peine d'un aspect à venir ?

[4] Mais la brebis, dit-on, c'est proprement le chrétien ; le troupeau du maître, c'est lepeuple de l'Église, et le bon pasteur, c'est le Christ. C'est pourquoi il faut entendre par la brebis le chrétien qui s'est égaré loin du troupeau de l'Église.

[5] Tu veux donc que le Seigneur ait répondu, non pas aux murmures des Pharisiens, mais à ton idée préconçue ? Cependant il te faudra revendiquer cette parabole de telle manière que tu nies que les traits qui, selon toi, conviennent au chrétien puissent s'appliquer au païen. [6] Or réponds-moi : est-ce que le genre humain tout entier n'est pas le troupeau de Dieu? Toutes les nations n'ont-elles pas le même Dieu, le même maître, le même pasteur ? Qui est perdu pour Dieu plus que le païen, tant qu'il persévère dans l'erreur? Qui Dieu cherche-t-il plus que le païen, quand le Christ l'appelle à lui ? [7] Enfin cet ordre a priorité chez les païens : car on ne devient pas chrétien, de païen qu'on était, sans avoir été d'abord perdu, puis cherché par Dieu et rapporté par le Christ. Il faut donc conserver cet ordre pour interpréter la figure par rapport à ceux à qui elle s'applique en premier lieu. |89 

[8] Mais toi, tu voudrais, je crois, que le Christ ait mis en scèrte une brebis égarée, non pas loin du troupeau, mais loin de l'arche ou de la bergerie ? Bien qu'il qualifie les autres de « justes «, il ne les désigne pas pour cela comme chrétiens. C'est avec les Juifs qu'il a affaire et c'est eux qu'il veut surtout frapper parce qu'ils s'indignaient de l'espoir des païens ; pour exprimer à l'encontre des jalousies pharisiennes sa grâce et sa bienveillance, fût-ce à l'égard d'un seul païen, il a préféré le salut d'un seul pécheur par l'effet de la pénitence, à leur salut à eux par l'effet des œuvres de la justice. [9] Pourquoi ces « justes » ne seraient-ils pas les Juifs, lesquels croyaient que la pénitence leur était chose superflue, puisqu'ils avaient en main comme gouvernail la discipline, et comme instrument de crainte la loi et les prophètes? Il les a donc représentés dans sa parabole, sinon tels qu'ils étaient, du moins tels qu'ils auraient dû être, pour les faire rougir davantage en l'entendant dire que la pénitence était nécessaire aux autres et non pas à eux.

[10] Quant à la parabole de la drachme qui est née des mêmes circonstances, nous l'appliquons également au païen, bien que la pièce soit perdue dans une maison dont on croirait volontiers que c'est l'Église, bien qu'on la trouve à la lumière d'une lampe qu'on serait tenté de prendre pour le verbe de Dieu. [11] Mais l'univers n'est-il pas dans son ensemble la maison de tous, où la grâce de Dieu brille davantage encore pour le païen, qui est trouvé dans les ténèbres, que pour le chrétien, qui vit déjà à la lumière de Dieu? [12] Enfin la brebis et la drachme ne s'égarent qu'une seule fois. |91 Si elles figuraient le chrétien pécheur après la perte de sa foi, il serait signalé qu'elles ont été deux fois perdues et retrouvées.

[13] Je m'écarte maintenant un peu de ma position, mais pour la fortifier davantage dans le moment même où je m'en écarte, puisque ce sera un moyen de rabattre la présomption de mes adversaires. — J'admets que dans l'une et l'autre parabole ce soit un chrétien déjà pécheur qui soit figuré : il ne s'ensuit pas qu'on puisse soutenir qu'il lui est loisible de se racheter par la pénitence du crime d'adultère et de fornication. [14] Il est dit qu'il est perdu, oui, mais encore faut-il bien voir de quel genre de perte. La brebis s'est perdue : cela veut dire non qu'elle est morte, mais qu'elle s'est égarée. La drachme s'est perdue : non qu'elle ait été anéantie, mais s'est cachée quelque part. Ainsi, d'une chose saine et sauve, on peut dire qu'elle est perdue. [15] Il est donc perdu le fidèle qui se laisse aller à assister au spectacle où s'étalent la folie des quadriges, le sang des gladiateurs, les turpitudes de la scène, la sottise des athlètes ; ou qui a prêté le concours de son métier aux jeux, aux festins d'une solennité mondaine, aux fonctions officielles, au culte d'une idole étrangère ; ou qui enfin, par légèreté, a proféré quelque parole de reniement équivoque oude blasphème [cf. Introduction]. [16] Pourtelle de ces fautes, il a été rejeté du troupeau ; ou peut-être par colère, par emportement, par jalousie ou, enfin, comme il arrive souvent, par révolte contre le châtiment, a-t-il rompu de lui-même ; il faut le chercher et le rappeler. Ce qui peut être recouvré n'a point péri, à moins qu'il ne persiste à demeurer dehors. |93 

[17] Tu interprètes heureusement la parabole en rappelant un pécheur qui vit encore. Mais l'adultère, le fornicateur, qui ne le tient pour mort aussitôt que perdu ? De quel front feras-tu rentrer un mort dans le troupeau, sur l'autorité de cette parabole qui n'y ramène point une brebis morte ? [18] Enfin, si tu te souviens des prophètes, quand ils gourmandent les pasteurs, n'est-ce pas Ézéchiel qui a dit ceci : « Pasteurs, voilà que vous dévorez le lait et que vous vous couvrez de la laine de vos brebis ; celles qui dans votre troupeau étaient vigoureuses, vous les avez tuées ; celles qui sont malades vous ne les avez pas soignées ; celles qui sont meurtries, vous ne les avez point pansées ; celles qui se sont égarées, vous ne les avez point ramenées ; celles qui se sont perdues, vous ne les avez point cherchées ! » [19] Leur fait-il donc des reproches pour une brebis morte qu'ils n'auraient pas pris souci de replacer dans le troupeau ? Non, il les accable de reproches pour avoir fait périr leurs brebis, pour les avoir laissé manger parles bêtes de la plaine. Or elles ne peuvent échapper à la mort ni à la dent des bêtes, si elles sont abandonnées. Mais il ne demande pas, qu'une fois perdues, mortes et mangées, elles soient réintégrées.

[20] Il en va pareillement de l'exemple de la drachme : même dans la maison de Dieu, dans l'Église, je veux bien qu'il se rencontre quelques péchés légers, en rapport avec le module et le poids de la drachme, qui s'y cachent, puis y soient découverts, et auxquels mette fin l'allégresse de la purification. [21] Mais pour l'adultère et la fornication, ce n'est pas la drachme, c'est le talent qui en donnerait la mesure ; pour les rechercher, |95 ce n'est pas de la faible lueur d'une lampe qu'il serait besoin, mais de tous les rayons du soleil. [22] Les a-t-on aperçus, aussitôt le coupable est chassé de l'Église sans plus tarder ; ce n'est pas de la joie qu'il procure à l'Eglise qui le trouve, c'est de l'affliction ; loin de provoquer les félicitations des voisins, il centriste les communautés voisines.

[23] Il résulte de cette confrontation de notre exégèse avec la leur, que les paraboles de la brebis et de la drachme s'appliqueront d'autant mieux au païen qu'elles ne peuvent s'appli'quer au chrétien coupable de ces fautes. Aussi nos adversaires leur font-ils violence pour les adapter au chrétien.

VIII. -- L' ENFANT PRODIGUE

[1] La plupart des interprètes de paraboles sont dupes de la même illusion qui se produit communément quand on veut rehausser un vêtement de l'éclat de la pourpre. On pense avoir parfaitement harmonisé les nuances des couleurs, on croit avoir assorti avec art leurs combinaisons : mais aussitôt qu'on examine l'ensemble et qu'on le développe à la lumière, la disparité des couleurs apparaît et toute l'erreur se dissipe. [2] Ils opèrent dans la même obscurité ceux qui, à propos de la parabole des deux fils, s'emparent de l'accord momentané qu'offre la couleur des figures et se soustraient à la vraie lumière de la comparaison que recouvre le sujet de cette parabole.

[3] Parées deux fils, ils entendent les deux peuples : l'aîné symboliserait le peuple juif, le plus jeune le peuple chrétien. Mais ils ne peuvent établir ensuite que le chrétien pécheur représenté par le plus jeune doive obtenir son pardon, s'ils ne réussissent à montrer dans l'aîné |97 le peuple juif. [4] Si donc je prouve l'illégitimité de la comparaison entre l'aîné et le peuple juif, la conséquence sera que ce n'est point le chrétien que représente le plus jeune. En effet, bien que le juif soit appelé fils, et fils aîné, parce qu'il fut le premier dans l'adoption ; bien qu'il jalouse la réconciliation du chrétien avec Dieu le Père (ce dont nos adversaires tirent grand avantage), il n'en est pas moins vrai qu'un juif n'a pu dire au Père : « Voici combien d'années que je te sers sans avoir jamais transgressé tes ordres ? » [5] Quand le juif a-t-il donc cessé de transgresser la loi, lui qui avait des oreilles pour ne pas entendre, qui haïssait celui qui le réprimandait aux portes et qui méprisait Ja parole sainte? Et cette parole du père n'a pu davantage être adressée au Juif : « Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est mien est tien. » [6] Car les Juifs sont appelés enfants apostats, qui avaient été engendrés et élevés pour de hautes destinées, mais qui n'ont pas tenu compte du Seigneur, qui ont abandonné le Seigneur et ont provoqué la colère du Saint d'Israël. [7] Certes nous conviendrons que fout avait été donné au Juif; mais le bienfait de sa condition lui a été arraché de la bouche, à plus forte raison la terre de la promesse paternelle. Et c'est pourquoi à l'heure qu'il est, tout comme le plus jeune fils, le juif, après avoir dissipé les biens de Dieu dans des pays étrangers, est réduit à mendier, et sert sous ses maîtres, c'est-à-dire sous les maîtres de ce monde.

[8] Donc que les chrétiens cherchent pour eux un autre frère ; le juif ne peut convenir à l'esprit de la parabole. Il leur eût été bien plus commode d'établir une |99 équivalence entre le chrétien et l'aîné, entre le juif et le cadet, par rapport à la foi, si l'ordre de succession des deux peuples, établi dès le sein de Rébecca, permettait cette transposition, et si, au surplus, la conclusion finale ne s'y opposait. [9] Il conviendrait en effet au chrétien de se réjouir du rétablissement du Juif, et non de s'en attrister, puisque toute notre espérance a été liée en quelque sorte à l'attente d'Israël. Ainsi certaines circonstances cadrent bien ; d'autres au contraire, pour quiconque réfléchit, détruisent l'analogie des symboles.

[10] D'ailleurs toutes les circonstances y fussent-elles reflétées comme en un miroir, il resterait à se garer du grand danger des interprétations, qui est de détourner la justesse des comparaisons dans une direction autre que ne le veut la matière de chaque parabole. [11] Souvenons-nous que, quand les histrions accommodent des gestes allégoriques aux parties chantées, ils expriment des choses très différentes de la fable, de la scène, du personnage présent, et pourtant parfaitement cohérentes entre elles. Mais qu'importé ce talent qui nous est si étranger : nous n'avons rien à voir avec Andromaque ! [12] C'est ainsi que les hérétiques tirent ces mêmes paraboles du côté qu'ils veulent et non du côté qu'ils devraient. Ils les abîment à merveille. Comment cela, à merveille ? Oui, parce que, dès l'origine, ils ont conformé la matière même de leurs doctrines aux circonstances particulières indiquées dans les paraboles. Délivrés de la règle de foi, il leur a été loisible de rechercher et de combiner des traits analogues en apparence à ceux des paraboles.

IX. -- VRAIE MÉTHODE D'EXÉGÈSE

[1] Mais nous autres qui n'imaginons pas notre fond |101 doctrinal d'après les paraboles, mais qui interprétons les paraboles d'après notre fond doctrinal, nous ne prenons pas tant de peine pour torturer dans nos expositions chaque mot; il nous suffît d'éviter toute contradiction. [2] Pourquoi cent brebis ? et pourquoi dix drachmes? Que signifie ce balai ? C'est qu'il était nécessaire à qui voulait exprimer la grande joie que cause à Dieu le salut d'un seul pécheur de déterminer une certaine quantité numérique dont il montrerait qu'une unité s'était perdue ; il était nécessaire, vu l'attitude de la femme en train de chercher la drachme dans sa maison, qu'elle s'aidât d'un balai et d'une lampe. [3] Les investigations de cette sorte rendent certaines choses suspectes, et par la subtilité d'interprétations trop sollicitées détournent ordinairement du vrai. Il y a des circonstances qui sont mises là tout bonnement pour former la stucture, la composition, la trame de la parabole, et pour aboutir au but que l'exemple doit atteindre.

[4] L'histoire des deux fils tend évidemmentà la même conclusion que celle de la drachme et de labrebis. Ils sont là pour la même raison que les récits auxquels ils se rattachent : à savoir, les Pharisiens qui murmurent parce que le Seigneur fréquente les païens. [5] Si quelqu'un doute que les publicains aient été des païens, danslaJudée déjà conquise par le bras de Pompée et de Lucullus, qu'il lise le Deutéronome : « Il n'y aura point d'impôt dépendant des fils d'Israël. » [6] Le nom des publicains n'eût pas été si odieux au Seigneur s'il n'avait été le nom d'étrangers qui exigeaient des péages pour l'air même, la terre et la mer. En associant les pécheurs aux publicains, il ne |103 prouve pas par le fait même qu'ils fussent juifs, quoique quelques-uns aient pu l'être. [7] Mais, dans l'ensemble des infidèles, il a posé une distinction en établissant que les uns étaient pécheurs du fait de leur profession, c'est-à-dire les publicains ; les autres du fait de leur nature, c'est-à-dire les non-publicains. D'ailleurs on ne l'eût pas critiqué pour s'être assis à la table des Juifs, mais il le fut pour avoir fréquenté les païens avec lesquels la discipline judaïque défend de manger.

[8] Maintenant en ce qui concerne l'enfant prodigue, il faut d'abord considérer ce qui est le plus utile ; car, on ne peut admettre l'équivalence des exemples, quelque rapport qu'ils aient avec le symbole, si elle est tout-à-fait nuisible au salut [cf. Introduction]. Or toute l'économie du salut qui est placée dans la ferme continuité de la discipline, nous voyons que l'interprétation admise par nos adversaires la bouleverse. [9] Car s'il est chrétien, celui qui, après avoir reçu de Dieu son père son patrimoine (c'est-à-dire le trésordu baptême, de l'Esprit Saint, et par conséquent de l'espérance éternelle), part bien loin de son père et le dissipe dans une vie païenne ; qui, perdant tout bon sens, se fait l'esclave d'un maître du siècle (de qui, sinon du diable ?) et reçoit de lui la tâche de nourrir les pourceaux, c'est-à-dire de prendre soin des esprits immondes ; puis revient à la raison et retourne chez son père : à ce prix ce ne seraient pas seulement les adultères et les fornicateurs, mais les idolâtres, les blasphémateurs, et ceux qui nient le Christ et toutes les catégories d'apostats qui satisferaient à la justice du Père grâce à cette parabole. Et en vérité c'est alors toute la substance de la religion qui est anéantie. [10] Qui, en |105 effet, craindra de prodiguer ce qu'il pourra récupérer ensuite ? Qui aura souci de conserver à jamais ce qu'il ne pourra perdre à jamais ? La sécurité du délit attise l'envie de le commettre. [11] Ainsi l'apostat recouvrera son premier vêtement, livrée de l'Esprit-Saint, et l'anneauqui est le signe du baptême ; de nouveau, pour lui le Christ sera immolé ; il s'assiéra de nouveau sur le lit dont ceux qui ne sont pas vêtus comme il convient sont arrachés par les bourreaux pour être jétés dehors dans les ténèbres, non sans avoir été dépouillés ! Voilà déjà un pas de fait, si l'histoire du fils prodigue ne peut s'appliquer au chrétien.

[12] Si l'image du fils ne s'applique aussi qu'imparfaitement au juif, il faudra orienter tout simplement notre interprétation dans le sens de l'intention divine. Le Seigneur était venu pour sauver ce qui était perdu ; le médecin est plus nécessaire aux malades qu'aux gens bien portants. [13] Ce rôle, il le figurait dans les paraboles et l'annonçait dans ses discours. Quel est l'homme qui périt; qui est de santé chancelante, sinon celui qui ne connaît pas Dieu ? Qui est sain et bien portant, sinon celui qui connaît Dieu ? Ces deux aspects naturellement solidaires seront aussi figurés dans la parabole. [14] Voyez si le païen a conservé le bien-fonds de sa naissance en Dieu le Père, de la sagesse, de la connaissance naturelle de Dieu. L'apôtre observe que le monde n'a pas connu Dieu dans la sagesse de Dieu par le moyen de la sagesse, qu'il avait pourtant reçue de Dieu. [15] Il la dissipa donc bien loin du Seigneur par ses désordres au milieu des erreurs, des délices et des passions du monde, où pressé par la faim de la vérité, il se livra au |107 maître de ce siècle. Celui-ci le préposa aux soins des porcs, pour qu'il fît paître ce troupeau familier des démons. Et sans pouvoir se procurer la nourriture nécessaire à sa vie, il voyait en même temps les autres regorger du pain céleste au milieu des œuvres divines. [16] Il se souvient de Dieu son père ; il revient à lui après avoir satisfait, il recouvre son ancien vêtement, c'est-à-dire cet état qu'Adam avait perdu par sa faute ; il reçoit aussi pour la première fois cet anneau, par où, sur interrogation, il scelle le pacte de la foi, et ainsi, désormais, il se nourrit abondamment du corps du Seigneur, c'est-à-dire de l'eucharistie.

[17] Voilà quel sera le fils prodigue qui jamais auparavant ne fut probe et qui devint d'emblée un prodigue, parce qu'il ne devint pas d'emblée chrétien. C'est lui que les Pharisiens voyaient avec chagrin dans la personne des publicains et des pécheurs revenir du siècle aux embrassements paternels. [18] C'est à ce seul trait que s'applique la jalousie du frère aîné ; non que les Juifs soient innocents et soumis à Dieu, mais parce qu'ils envient aux nations leur salut, eux qui auraient toujours dû rester près du Père. [19] Et en tout cas le Juif gémit de la première vocation du chrétien, non de son second rétablissement : car la vocation est visible même pour le païen, mais la réhabilitation se passe dans les Églises ; les Juifs mêmes l'ignorent.

[20] Je pense avoir donné des interprétations mieux accommodées à la matière des paraboles, à la concordance des faits et au maintien de la discipline. Au surplus si nos adversaires veulent à tout prix que les brebis, la drachme et les débauches du fils figurent le pécheur |109 chrétien, tout cela pour accorder la pénitence à l'adultère et à la fornication, il leur faudra ou pardonner les autres fautes également capitales ou continuera regarder comme impardonnables l'adultère et la fornication qui sont équivalents à ces fautes. [21] Mais mieux vaut ne pas étendre l'argumentation en dehors des limites du débat. Enfin, s'il était permis de transposer les paraboles en un autre sens, nous orienterions plutôt vers le martyre leur espoir ; car, seul, le martyre pourra réhabiliter le fils qui a dissipé tous ses biens, publier avec allégresse que la drachme a été retrouvée, se fût-elle égarée dans l'ordure, et ramener au troupeau sur les épaules du Seigneur lui-même, à travers les montagnes et les précipices, la brebis fugitive. [22] Mais nous préférons montrer peut-être moins de finesse en restant dans les Écritures, que d'en faire preuve à leur encontre. D'ailleurs nous devons respecter le sens du Seigneur aussi bien que sa loi. Pécher dans une interprétation n'est pas moins grave que pécher dans la pratique de la vie.

X. -- NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE POUR LES PAÏENS -- LE LIVRE DU PASTEUR 

[1] Nous avons donc secoué la nécessité d'appliquer aux païens ces paraboles et nous avons examiné ou admis l'obligation de ne pas interpréter autrement que ne le comporte la matière proposée. Voici maintenant qu'ils prétendent que l'injonction de faire pénitence ne saurait convenir aux païens, dont les fautes n'y sont pas soumises, puisqu'elles sont imputables à l'ignorance que la nature seule rend coupable devant Dieu. [2] Donc, les païens ne peuvent connaître le remède, eux qui ne connaissent pas le péril lui-même : la pénitence n'a de raison d'être que |111 là où la faute a été commise consciemment et volontairement, avec un plein sentiment du délit et de la grâce. Celui-là seul pleure, se roule à terre, qui sait et ce qu'il a perdu et ce qu'il recouvrera, s'il offre à Dieu l'immolation de la pénitence que Dieu octroie à ses enfants plutôt qu'aux étrangers.

[3] Est-ce que par hasard Jonas jugeait que la pénitence n'était pas nécessaire aux païens de Ninive, lorsqu'il cherchait à se dérober à l'office de la prédication ? ou plutôt, prévoyant que la miséricorde de Dieu s'était répandue même sur les étrangers, ne la redoutait-il pas comme devant annuler sa prédication ? [4] Ainsi c'est à cause d'une cité infidèle, à qui Dieu n'était pas encore connu, et qui péchait encore par ignorance, que le prophète faillit périr : à moins qu'il n'ait fourni une image anticipée de la passion du Seigneur, qui devait racheter les païens pénitents eux-mêmes. [5] Il est bon de constater aussi que Jean, tandis qu'il aplanissait les voies pour le Seigneur, prêchait la pénitence aussi bien aux soldats et aux publicains qu'aux fils d'Abraham. Le Seigneur lui-même préjugea que les habitants de Tyr et de Sidon auraient fait pénitence s'ils avaient vu les preuves fournies par ses miracles. [6] Au reste, je soutiendrai, moi, que les pécheurs par nature ont plus droit à la pénitence que les pécheurs par volonté. Car celui-là en méritera mieux le fruit, qui n'en a jamais usé, que celui qui en a déjà abusé : les remèdes ont plus d'efficacité la première fois que lorsque la vertu en est émoussée. [7] Apparemment le Seigneur est plus bienveillant envers les ingrats qu'envers les ignorants ! Il est plus miséricordieux pour |113 des réprouvés que pour ceux qu'il n'a pas encore éprouvés ! A ce prix, les outrages à sa clémence ne provoqueraient pas plus sa colère que ses encouragements ; il n'accorderait pas plus volontiers aux étrangers cette clémence qui, chez ses enfants, n'aurait produit aucun fruit : alors qu'il a adopté ainsi les nations, tandis que les Juifs se jouent de sa patience !

[8] Mais les Psychiques tiennent à ce que Dieu, juge incorruptible, préfère le repentir à la mort de ce pécheur, qui, lui, a préféré la mort au repentir. Dès lors, chaque péché nous serait un titre de plus. [9] Eh bien donc, funambule de la pudeur, de la chasteté, et de toute pureté sexuelle, toi qui t'avances d'un pas mesuré sur le fil si ténu d'une discipline comme celle-là, loin de la vraie route, cherchant à établir l'équilibre entre la chair et l'esprit, modérant l'instinct par la foi, mêlant la crainte à l'audace des regards : [10] qui te donne cette sécurité dans ta démarche ? Continues, si tu peux et si tu veux, tant que tu te sens sûr de toi-même et que tu crois marcher sur un terrain solide. Car si quelque vacillation de la chair, quelque distraction de l'âme, quelque fuite momentanée du regard te fait perdre ton aplomb, Dieu est bon. [11] C'est aux siens et non aux païens qu'il ouvre les bras ; une seconde fois la pénitence te tirera d'affaire ; d'adultère, tu deviendras encore une fois chrétien.

Voilà ce que tu me dis, ô très complaisant interprète de Dieu. Je me rendrais à tes avis, si le livre du Pasteur, qui est le seul à aimer les adultères, avait mérité de prendre place parmi les documents divins ; s'il n'était relégué par toutes les Églises, même par les vôtres, |115 parmi les pièces apocryphes et falsifiées, adultère lui-même, et par suite protecteur de ses pareils. [12] C'est de lui, du reste, que tu reçois l'initiation : peut-être te couvriras-tu de l'autorité de ce pasteur que tu représentes sur le calice, profanateur lui-même du sacrement chrétien, je dirais volontiers idole d'ivresse, asile de l'adultère qui viendra après que tu auras bu à ce calice, d'où tu n'absorbes rien plus volontiers que la brebis de la seconde pénitence. [13] Mais moi, je m'abreuve aux écrits de ce Pasteur que nul ne peut corrompre : ce sont eux qui m'offrent Jean avec le bain et le devoir de la pénitence : « Faites, me dit-il, de dignes fruits de pénitence, et ne dites pas : Nous avons Abraham pour père » (de peur sans doute qu'ils ne se prévalent, pour se donner l'agrément d'une nouvelle faute, du crédit paternel), « car Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham ». [14] Ainsi il nous suit comme gens qui ne pèchent que jusqu'à ce terme, faisant le digne fruit de la pénitence : car quel fruit doit porter la pénitence, sinon une réforme effective ? Si c'est plutôt le pardon qui est le fruit de la pénitence, encore ne peut-il aller sans la cessation de la faute. Ainsi le renoncement au péché est la racine du pardon, afin que le pardon soit le fruit de la pénitence.

XI. -- JÉSUS ET LES PÉCHERESSES 

[1] Voilà, en ce qui concerne l'Évangile, la question des paraboles traitée à fond. Si le Seigneur a eu telle attitude favorable aux pécheurs, par exemple lorsqu'il laisse toucher son corps par une pécheresse qui lui lave les pieds de ses larmes, les essuie avec ses cheveux, etprélude à sa sépulture en versant un parfum |117 dessus ; ou encore lorsqu'à la Samaritaine, dont un sixième mariage avait fait, je ne dis pas une adultère, mais une prostituée, il montre qui il était (ce qu'il ne faisait volontiers pour personne) : nos adversaires ne peuvent rien tirer de ces faits, même si c'était à des femmes déjà chrétiennes qu'il eût pardonné leurs fautes. [2] Car nous disons maintenant : cela n'est permis qu'au Seigneur; qu'aujourd'hui le pouvoir de son indulgence opère ! Mais, au moment où il passa sur la terre, nous posons en fait qu'eût-il accordé à des pécheurs juifs leur pardon, il n'y aurait rien à préjuger de là contre nous. [3] Car la discipline chrétienne ne commence qu'au renouvellement du Testament et, comme nous l'avons dit déjà, à la rédemption de la chair, c'est-à-dire à la passion du Seigneur. Personne n'a été parfait avant que l'économie de la foi n'eût été découverte ; personne n'a été chrétien avant que le Christ n'ait été rétabli au ciel ; personne n'a été saint avant que l'Esprit-Saint ne soit venu du ciel pour régler la discipline elle-même.

XII. -- DÉCRET APOSTOLIQUE

[1] Or donc que ceux qui ont reçu dans les apôtres et par les apôtres un autre Paraclet, qu'ils ne veulent pas reconnaître dans ses propres prophètes et que par suite ils ne possèdent même plus dans les apôtres, nous prouvent maintenant, d'après les documents apostoliques, que les flétrissures d'une chair souillée postérieurement au baptême peuvent être lavées par la pénitence. [2] Quant à nous, nous voyons avec quelle rigueur, chez les apôtres aussi, après l'abolition des formes de l'ancienne loi, l'adultère est caractérisé, pour qu'on n'aille pas s'imaginer que la loi soit plus |119 douce dans la discipline nouvelle que dans l'ancienne. [3] Lorsque l'Évangile, retentissant pour la première fois, ébranla tout l'ancien système, et qu'il fallut déterminer ce qu'on devait retenir de la loi, les apôtres, sur l'inspiration du Saint Esprit, posent cette première règle pour ceux qui venaient d'être élus entre les nations. [4] « Il a semblé bon à l'Esprit-Saint et à nous-de ne vous imposer aucun autre fardeau que ce qui est nécessaire, savoir : de vous abstenir des sacrifices, de la fornication et du sang ; en vous en abstenant vous agissez bien, avec l'aide de l'Esprit-Saint ».

[5] Il suffit qu'ici encore l'adultère et la fornication aient conservé leur place d'honneur entre l'idolâtrie et l'homicide. Car cette interdiction du sang, nous l'entendrons bien plutôt du sang humain. [6] Mais de quel œil les apôtres veulent-ils que l'onregarde ces crimes, les seuls qu'ils mettent à part de la loi ancienne, les seuls dont ils prescrivent l'abstention absolue ? Non qu'ils permettent les autres, mais ils donnent ceux-là comme seuls irrémissibles, eux qui, par condescendance pour les païens, ont rendu rémissibles les autres fardeaux de la loi. [7] Pourquoi déchargent-ils notre cou d'un joug si pesant, sinon pour lui imposer à jamais ce résidu de la discipline ? Pourquoi relâchent-ils tant de liens, sinon pour nous enchaîner à perpétuité aux devoirs nécessaires ? [8] Ils nous ont affranchis de la pluralité de ces obligations, pour nous forcer à l'observation de celles dont l'oubli est le plus nuisible. Il y a eu compensation: nous avons reçu beaucoup à charge de donner quelque chose. Une compensation n'est pas révocable ; or elle sera révoquée par ces mêmes |121 fautes, par la réitération de l'adultère, de l'homicide, et de l'idolâtrie. [9] Car toute la loi devra être appliquée si la condition du pardon est annulée. Mais ce n'est pas à la légère que le Saint Esprit a l'ait avec nous un pacte, dont il a pris l'initiative— nouveau titre à notre respect. Personne ne peut rompre sans ingratitude l'engagement pris avec lui. D'ailleurs, il ne reprendra plus ce qu'il a concédé et il ne concédera plus ce qu'il a repris. [10] Le Nouveau Testament est désormais immuable et la proclamation du décret ainsi que le dessein qui y est réalisé ne finiront qu'avec le monde. L'Esprit-Saint a suffisamment refusé le pardon des délits dont il s'est réservé la surveillance ; il a revendiqué tout ce qu'il n'a point formellement concédé. [11] De là vient que les Églises ne rendent la paix ni à l'idolâtrie ni à l'homicide. Que les apôtres se soient écartés de ce principe établi par eux, il n'est pas permis, je pense, de le supposer : ou si quelques-uns peuvent le croire, il faudra qu'ils donnent leurs preuves.

XIII. -- PAUL ET L'INCESTUEUX DE CORINTHE

[1] Ici encore nous connaissons leurs conjectures. Ils supposent que l'apôtre Paul, dans la seconde épître aux Corinthiens, accorda son pardon au même fornicateur que, dans la première épître, il avait livré à Satan pour la destruction de sa chair, comme s'étant fait l'impie héritier du mariage de son père ; et ils prétendent que Paul changea après coup de langage en écrivant : [2] « Si l'un de vous m'a centriste, ce n'est pas moi qu'il a contristé, mais en une certaine mesure (pour ne pas vous accabler) vous tous. Il suffit de la correction qu'il a reçue du grand nombre. De sorte |123 que vous devez, au contraire, user avec lui d'indulgence et le consoler de peur qu'en pareille situation il ne soit accablé d'une trop grande tristesse, c'est pourquoi je vous conjure de faire preuve de charité envers lui. [3] Je vous écris aussi afin de connaître à l'épreuve si vous m'obéissez en toutes choses. Ce que vous lui avez pardonné, je le lui ai aussi pardonné ; car si j'ai moi-même usé d'indulgence, j'en ai usé à cause de vous dans la personne du Christ, afin que nous ne soyons pas frustrés par Satan ; car nous n'ignorons pas ses desseins ».

[4] Où est-il question ici d'un fornicateur ? où est-il question d'un profanateur du lit paternel ? où voit-on qu'il soit parlé d'un chrétien qui a surpassé l'impudence des païens ? Ne va-t-il pas de soi qu'il eût absous par un pardon spécial celui qu'il avait condamné avec un courroux spécial ?

[5] — C'est que sa pitié s'exprime avec moins d'éclat que son indignation ; il manifeste plus ouvertement sa sévérité que sa douceur.

— D'ordinaire cependant la colère prend plus volontiers que l'indulgence des voies détournées. La tristesse hésite plus que la joie. [6] Il s'agissait évidemment d'un pardon sans importance : on en peut juger maintenant, au besoin, puisque l'habitude est de ne point remettre les délits les plus graves sans proclamation publique, à plus forte raison sans qu'il soient spécifiés nommément.

[7] Eh quoi ? quand toi-même tu introduis dans l'Église, pour supplier ses frères, l'adultère pénitent, tu l'agenouillés en public couvert d'un cilice, souillé |125 de cendres, dans une attitude humiliée et propre à inspirer l'épouvante, devant les veuves et les prêtres. Il cherche à attirer sur soi les larmes de tous, il lèche la trace de leurs pas, il embrasse leurs genoux. Et toi, excellent pasteur, évêque bienveillant que tu es, pour que cet homme arrive à ses fins, ne répands-tu pas dans tes discours toutes les amorces de la pitié? Ne cherches-tu pas tes biques dans la parabole de la brebis ? [8] Pour que ta brebis ne se sauve plus du troupeau (comme si ce qui ne lui a jamais été permis ne devait plus le lui être désormais), tu remplis les autres de crainte, au moment même où tu es le plus indulgent. [9] Et l'apôtre aurait pardonné si négligemment à une passion scélérate, fornication aggravée encore d'un inceste, sans exiger au moins du coupable ces marques légales de la pénitence que tu devrais avoir apprises de lui, sans formuler aucune menace pour l'avenir, sans rien dire du lendemain ? [10] Bien plus, il conjure plus loin les Corinthiens de faire preuve de charité à l'égard de cet homme : on dirait, non pas qu'il lui pardonne, mais qu'il lui fait réparation. — Et cependant je l'entends parler de « charité », non de « communion ». [11] Il écrit aux Thessaloniciens : « Si quelqu'un n'obéit pas aux instructions que nous donnons par cette lettre, notez-le et n'ayez point de rapport avec lui, afin qu'il en ait de la confusion. Ne le regardez pas comme un ennemi, mais reprenez-le comme un frère. » [12] Tant il est vrai qu'il aurait pu dire que la charité seule était accordée même au fornicateur, mais non la communion. Mais à l'incestueux il ne pouvait pas même accorder la charité, puisqu'il leur avait ordonné de le chasser d'au milieu d'eux et à plus forte raison de leur cœur. |127 

[13] —Mais il craignait que Satan ne le frustrât au sujet de la perte de cet individu qu'il avait lui-même livré à Satan; ou que condamné à la perdition de sa chair, il ne fût dévoré par une tristesse trop grande. — [14] Ici, ils entendent par ces mots « perdition de la chair » l'exercice de la pénitence qui suffit, selon eux, à satisfaire à la justice de Dieu en exterminant la chair par les jeûnes, la malpropreté, la négligence des soins corporels et la recherche de toutes les autres mortifications. Et ils en tirent argument pour soutenir que le fornicateur, et à plus forte raison l'incestueux, ne fut pas livré par l'apôtre à Satan pour sa perdition, mais pour son amendement, comme devant mériter par cette mort de la chair, c'est-à-dire par cette lutte contre la chair, un pardon qu'il a réellement obtenu.

[15] Il est clair cependant que ce même apôtre livra à Satan Hyménée et Alexandre afin de leur apprendre à ne plus blasphémer, comme il l'écrit à son cher Timothée.

— Mais il dit lui-même qu'il lui a été donné une épine, un ange de Satan, chargé de le souffleter pour rabattre en lui l'orgueil.

[16] — S'ils touchent à ce point pour nous faire croire que Paul livra ces hommes à Satan pour leur amendement, non pour leur perdition, quel rapport peut-il y avoir entre le blasphème et l'inceste, et une âme pure de ces souillures ; que dis-je ? une âme élevée au plus haut degré de sainteté et d'innocence, qui chez l'apôtre était réprimée par des « soufflets », c'est à-dire, à ce que l'on affirme, par une douleur d'oreille ou de tête ? [17] Mais l'inceste et le blasphème valaient bien qu'il |129 livrât ces hommes tout entiers au pouvoir de Satan et non au pouvoir de son ange. Et il y a cette différence (laquelle est capitale), que nous lisons qu'ils furent livrés par l'apôtre à Satan lui-même, tandis qu'à l'apôtre, c'est un ange de Satan qui fut donné. [18] Enfin qu'entend Paul, au milieu de ses supplications au Seigneur? « Contente-toi de ma grâce ; car la force trouve son perfectionnement dans la faiblesse. » Voilà ce que ne peuvent entendre ceux qui sont livrés à Satan. [19] Si le crime d'Hyménée et d'Alexandre, je veux dire leur blasphème, est irrémissible en ce monde et en l'autre, l'apôtre, contre la sentence du Seigneur, ne les eût pas livrés à Satan avec l'espoir du pardon alors que déjà, rebelles à la foi, ils étaient submergés dans le blasphème. [20] C'est pourquoi il les appela naufragés selon la foi, puisqu'ils n'avaient plus la consolation du navire de l'Église. Car le pardon est refusé à ceux qui, de la foi, se sont précipités dans le blasphème ; mais il y a des païens et des hérétiques qui, journellement, émergent du blasphème. [21] Si l'apôtre a dit : « Je les ai livrés à Satan pour leur apprendre à ne plus blasphémer », il l'a dit en parlant des autres qui, les voyant livrés à Satan, c'est-à-dire rejetés hors de l'Eglise, pourraient apprendre ainsi qu'il ne faut pas blasphémer. [22] Ainsi donc, ce n'est par pour son amendement, mais pour sa perdition qu'il a livré le fornicateur incestueux à Satan à qui il était déjà passé par un crime pire que tous -Ceux des païens ; et il voulait apprendre ainsi aux autres à éviter la fornication. [23] Enfin, il dit « pour la perdition de la chair », non « pour la souffrance de la chair ». Il condamnait ainsi la substance même par où |131 cet homme avait failli et qui dès lors était déjà perdue, tout le fruit du baptême étant anéanti: « Afin, dit-il, que l'âme soit sauve au jour du Seigneur. »

[24] Il faut aussi chercher si l'âme de cet homme sera sauvée. Ainsi cette âme serait sauve, après s'être souillée d'un crime pareil, pour lequel sa chair a déjà été livrée à la perdition ? Sauve dans le châtiment ? Mais une interprétation hostile ne va-t-elle pas juger que dès lors le châtiment peut exister sans la chair ? Nous compromettons de la sorte la résurrection de la chair. — [25] Il reste à supposer qu'il a parlé de cette âme qui est considérée comme étant celle de l'Église et qui doit être produite sauve, c'est-à-dire pure de toute souillure, au jour du Seigneur, après le rejet du fornicateur incestueux. [26] L'apôtre ajoute en effet : « Ne savez-vous pas qu'un peu de levain aigrit toute la pâte? » Et cependant une fornication doublée d'un inceste n'était pas un peu, mais beaucoup de levain.

XIV. -- PAUL ET L'INCESTUEUX DE CORINTHE

[1] Voilà écartées les objections qui étaient intervenues. Je reviens à la seconde épître aux Corinthiens, pour prouver que le mot de l'apôtre : « Qu'il suffise à cet homme de cette réprimande faite par un grand nombre », ne saurait s'appliquer au fornicateur. [2] En effet, s'il avait prononcé qu'il devait être livré à Satan pour la perdition de sa chair, il l'avait par le fait même condamné bien plutôt que réprimandé. C'est donc à un autre qu'il a voulu que suffise la réprimande, puisque, d'après sa sentence, le fornicateur avait été frappé, non d'une réprimande, mais d'une condamnation.

[3] Je te prie d'examiner s'il est fait allusion dans la |133 première épître à d'autres délinquants qui, par leur mauvaise conduite, aient centriste l'apôtre et aient été contristés par lui, et qui aient reçu des réprimandes, comme le dit la seconde épître ; et si parmi eux il en est un qui dans cette seconde épître ait pu obtenir son pardon. [4] Remarquons que toute la première épître est écrite, pour ainsi dire, non pas avec de l'encre, mais avec du fiel ; elle est courroucée, indignée, dédaigneuse, menaçante, haineuse, et elle s'en prend pour chaque crime particulier à ceux qui en étaient devenus comme les adjudicataires. [5] Ils avaient poussé à bout les schismes, les rivalités, les dissensions, la présomption, l'orgueil et les disputes ; il fallait leur faire sentir le poids du ressentiment, les réprimer par le blâme, les mettre au point par la hauteur, les réintégrer dans la voie par la sévérité. Et quel aiguillon d'humiliation son ressentiment leur faisait sentir! [6] « Je rends grâce à Dieu de ce que je n'ai baptisé aucun de vous, sauf Crispus et Gaius, afin que nul ne puisse dire qu'il a été baptisé en mon nom. Je n'ai rien voulu savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. [7] Il me semble que Dieu nous a choisis, nous les derniers des apôtres, comme condamnés aux bêtes, puisque nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes et que nous sommes devenus les ordures de ce monde, les balayures de tous. » Ou encore : « Ne suis-je pas libre ? ne suis-je pas apôtre ? n'ai-je pas vu le Christ Jésus notre Seigneur ?» [8] Mais avec quelle hauteur est-il amené à dire : « Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par un tribunal humain ; je ne me juge même pas moi-même. » Et : « Personne ne |135 réduira ma gloire à néant. Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? » [9] Quelle libre franchise dans ses reproches, quelle pointe dégainée fait sentir son glaive spirituel ! « Déjà vous êtes riches, déjà vous êtes rassasiés, déjà vous régnez. » Et: « Si quelqu'un se persuade savoir quelque chose, il ne sait pas encore comment il doit savoir ». [10] N'est-ce pas ici un vrai soufflet qu'il applique : « Qui est-ce qui te met à part des autres ? Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu ? » Et ceux-ci ne les frappe-t-il pas aussi au visage ? [11] « Certains maintenant encore mangent, quoique le sachant, la viande des idoles. Mais en péchant de la sorte, en ébranlant les faibles consciences de leurs frères, c'est contre le Christ qu'ils pèchent. » Et il ajoute en citant des noms : « N'avons-nous pas le droit de manger et de boire ? et de mener avec nous des femmes, de même que les autres apôtres et les frères du Seigneur et Céphas ? » Et : « Si d'autres arrivent à vous dominer pourquoi pas nous plutôt ? » [12] De même, il perce ceux-ci individuellement de son style : « C'est pourquoi que celui qui croit être debout veille à ne pas choir. » Et : « Si quelqu'un paraît aimer à contester, pour nous, ce n'est point dans nos habitudes ni dans celles de l'Eglise du Seigneur. » [13] La conclusion menaçante par laquelle il achève : « Si quelqu'un n'aime point le Seigneur Jésus qu'il soit anathème », en transperce un encore.

Mais je préfère m'en tenir aux passages où l'apôtre s'emporte le plus, où le fornicateur lui-même crée aux autres des difficultés. [14] « Quelques-uns |137 s'enorgueillissent comme si je ne devais plus venir vous voir. Mais je viendrai bientôt si le Seigneur le permet, et je saurai non point ce que disent ces gens plein d'eux-mêmes, mais ce qu'ils valent. Car ce n'est pas dans les paroles que consiste le royaume de Dieu, mais dans les actes. Que voulez-vous ? que je vienne à vous avec la verge ou avec un esprit de mansuétude? » [15] Qu'y avait-il donc ? « Il n'est bruit parmi vous que de fornication et d'une fornication telle qu'on n'en voit point de pareille chez les gentils. C'est au point que quelqu'un vit avec la femme de son père. Et vous, vous êtes gonflés d'orgueil ? et vous ne gémissez pas plutôt pour que soit exclus d'au milieu de vous celui qui a commis un tel forfait ?» [16] Pour qui devaient-ils pleurer ? pour un mort, sans doute. Devant qui devaient-ils pleurer ? devant le Seigneur, sans doute. Comment devait-il être ôté d'au milieu d'eux? Il ne s'agissait pas ici de le mettre hors de l'Église (car on n'eût pas demandé à Dieu ce qui était l'office du chef de la communauté) : mais il fallait que par la mort, non pas seulement commune à tous, mais propre à cette chair qui était déjà cadavre sujet à la corruption, charogne irrémédiablement malpropre, il fût plus complètement exclus de l'Eglise. [17] Et c'est pourquoi l'apôtre, afin de l'en retrancher comme il pouvait l'être provisoirement, prononça qu'il fallait le livrer à Satan pour la perdition de sa chair. Par là même une chair ainsi abandonnée au démon était maudite; elle était destituée du sacrement de la bénédiction et ne devait jamais rentrer dans le camp de l'Église.

[18] Nous voyons donc ici que la se vérité de l'apôtre s'est |139 partagée entre un orgueilleux et un incestueux; contre le premier il s'est armé de la verge, et contre le second de la sentence, la verge qui menace, la sentence qui exécute ; l'une qui jetait seulement des éclairs et avec laquelle il gourmandait, l'autre qui faisait éclater la foudre et par laquelle il condamnait. [19] Il est dès lors certain qu'il y en eut un qui trembla sous la menace de la verge, et qu'il y en eut un autre qui fut condamné et périt sous le châtiment infligé. Aussitôt le premier revint, redoutant le coup ; l'autre s'en alla, purgeant son châtiment.

[20] Lorsque l'apôtre écrit de nouveau aux Corinthiens, il formule un pardon, mais on ne sait au bénéfice de qui, car il n'indique ni la personne ni la cause. Mettons les faits en regard du sens général. [21] Si l'on nous dit : c'est l'incestueux, il faudra que ce soit aussi l'orgueilleux. La chose va de soi, étant donné que l'orgueilleux n'a été que réprimandé tandis que l'incestueux a été condamné. L'orgueilleux reçoit son pardon, après avoir été gourmande ; mais il ne semble pas que l'incestueux reçoive le sien, puisqu'il a été condammé. [22] Si l'apôtre lui pardonne parce qu'il craint qu'un excès de chagrin ne le consume, celui qu'il avait gourmande était menacé, lui aussi, d'être consumé, étant tout accablé des menaces reçues et tout triste des reproches essuyés. Mais celui que sa faute et la sentence de Paul avaient condamné était déjà considéré comme consumé. Il n'avait plus à gémir, mais à expier ce sur quoi il aurait dû gémir avant de l'expier. [23] S'il recevait son pardon pour que nous ne fussions pas frustrés par Satan, l'apôtre ne pouvait prévenir ce dommage que dans ce |141 qui n'avait pas encore péri. On ne prend pas de précaution pour ce qui n'est déjà plus, mais pour ce qui est encore. [24] Le condamné, au contraire, tombé au pouvoir de Satan, était déjà perdu pour l'Église au moment où il avait accompli un tel forfait, à plus forte raison lorsqu'il était rejeté de son sein. Comment l'Église aurait-elle pu craindre la perte d'un homme qui, lui ayant été arraché, était déjà perdu pour elle, et qu'elle - ne pouvait garder une fois condamné ? [25] Enfin sur quoi un juge doit-il faire porter son indulgence ? sur ce qu'il a réglé par sentence formelle ou sur ce qu'il a suspendu par sentence interlocutoire ? surtout quand ce juge n'a pas l'habitude de réédifier ce qu'il a détruit, afin d'éviter tout soupçon de prévarication.

[26] Dis-moi, si la première épître n'avait pas con-tristé tant de gens, si elle n'avait gourmande personne, terrifié personne, si elle n'avait frappé que l'incestueux seul, si elle n'avait effrayé personne à son sujet, si elle n'avait consterné nul orgueilleux, ne serait-il pas pour toi meilleur de conjecturer et plus juste de soutenir qu'il y avait alors parmi les Corinthiens un tout autre personnage, qui, impliqué dans la même affaire, fut gourmande, terrorisé, malade de chagrin, et qui ensuite, en raison de la médiocre gravité de sa faute, reçut son pardon : plutôt que de supposer que ce pardon ait été accordé à un fornicateur incestueux ? [27] Tu aurais dûlire, sinon dans l'épître, du moins dans le caractère de l'apôtre, ce qui y est écrit par son honneur plus clairement encore que par sa plume ; et alors tu n'aurais pas supposé chez Paul, l'apôtre du Christ, le docteur des nations dans la foi et dans la vérité, le vase d'élection, le |143 fondateurdes Églises, le censeur des mœurs, une telle inconstance qu'il aurait condamné à la légère celui qu'il devait bientôt absoudre, ou qu'il aurait absous à la légère celui qu'il aurait sérieusement condamné, quand bien même c'eût été pour une seule fornication, pour une impudi-cité ordinaire (à plus forte raison pour une union incestueuse, pour une luxure impie, pour une passion parricide qu'il ne veut même pas comparer à celle des païens de peur qu'on ne la mette au compte de la coutume); pour un crime qu'il avait jugé de loin, de peur que le coupable ne bénéficiât du délai et qu'il avait condamné en invoquant la vertu du Seigneur, de peur que la sentence ne parût celle d'un homme. [28] Il s'est donc joué et de son esprit et de l'ange de l'Eglise et de la vertu du Seigneur, s'il a révoqué l'arrêt porté d'après leur conseil.

XV. -- SAINT PAUL ET LA CHAIR

[1] Si tu lis la suite de cette épître en tenant compte des reproches de l'apôtre, elle ne cadrera pas davantage avec l'hypothèse d'un pardon de l'incestueux : car il ne faut pas que l'apôtre ait à rougir de s'être ultérieurement contredit. [2] Comment admettre, en effet, qu'après avoir rendu à un fornicateur incestueux tous les privilèges de la paix ecclésiastique, il ait insisté aussitôt sur le devoir de haïr les impudicités, d'écarter les souillures, sur des conseils de chasteté, comme s'il n'avait rien décrété de contraire un instant auparavant ?

[3] Compare : appartenait-il au même homme de dire : « C'est pourquoi, chargés de ce ministère en vertu de la miséricorde qui nous a été faite, nous ignorons la défaillance, et nous repoussons de nous les honteuses passions qui se cachent » ; et, d'autre part, d'annuler la |145 condamnation portée non seulement contre une honteuse passion, mais contre un crime manifeste ? [4] Est-ce le même homme qui excuse une impudicité, et qui parmi les titres de ses travaux, après les angoisses et les tribulations, après les jeûnes et les veilles, a nommé aussi avec honneur la chasteté ? [5] Est-ce le même homme qui accorde la communion à tous les réprouvés et qui écrit : « Qu'il y a-t-il de commun entre la justice et l'iniquité ? Quelle union peut exister entre la lumière et les ténèbres ? Quel accord entre le Christ et Bélial ? ou quelle part le croyant peut-il avoir avec l'infidèle ? Quel rapport du temple de Dieu aux idoles ? » [6] Ne devra-t-il pas entendre constamment cette riposte : Comment sépares-tu ce que tu as uni quand tu as réhabilité l'incestueux ? car depuis sa réintégration dans l'Eglise, la justice est associée à l'iniquité, les ténèbres à la lumière, Bélial est d'accord avec le Christ et l'infidèle participe avec le fidèle aux sacrements. [7] Ce sera l'affaire des idoles, si le profanateur même du temple de Dieu entre dans le temple de Dieu. Citons encore l'apôtre : « Vous êtes, dit-il, le temple du Dieu vivant. Dieu l'a dit : J'habiterai en eux, et je marcherai au milieu d'eux ; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Sortez donc d'au milieu d'eux et séparez-vous d'eux et ne touchez pas à ce qui est impur. »

[8] Tu développes ces préceptes, ô apôtre, juste au moment où tu tends toi-même la main vers un pareil gouffre d'immondices ; et tu ajoutes encore : « Puisque nous avons cette promesse, purifions-nous, mes bien-aimés, de toute souillure de la chair et de l'esprit, et achevons notre sanctification dans la crainte de Dieu. » |147 

[9] Je te le demande, l'homme qui a gravé de telles paroles dans nos cœurs avait-il rappelé un fornicateur dans l'Église ? ou les écrit-il pour que tu n'ailles pas croire maintenant qu'il ne l'ait rappelé ?

Ces passages doivent à la fois servir de prescription à l'égard de ce qui précède et de préjugé à l'égard de ce qui suit. [10] Car vers la fîn de l'épître il dit : « Je crains que, quand je viendrai de nouveau, Dieu ne m'humilie et que je n'aie à pleurer beaucoup ceux qui, ayant péché, n'ont point fait pénitence des impuretés, des fornications et des libertinages qu'ils ont commis. » Il n'a pas décidé en tout cas qu'il fallait réintégrer, s'ils faisaient pénitence, ces hommes qu'il devait trouver dans l'Église, mais qu'il fallaitpleurer sur eux et lesrejeter sans hésitation pour qu'ils perdent le bénéfice de la pénitence. [11] Du reste il n'a pu parler ici de communion, lui qui, plus haut, avait nié qu'elle fût possible entre le jour et les ténèbres, la justice et l'iniquité. Mais ils ne connaissent rien de l'apôtre, tous ces gens-là qui, en dépit de son caractère et de son but, contrairement à la loi et à la règle de sa doctrine conjecturent que cet apôtre, maître de toute sainteté même quand il parlait de son autorité propre, lui qui en toute circonstance maudissait et faisait expier l'impureté, ait rendu la paix de l'Église à un incestueux plutôt qu'à quelque autre coupable plus digne d'indulgence.

XVI. -- SAINT PAUL ET LA CHAIR

[1] Il est donc nécessaire qu'on leur apprenne à connaître l'apôtre. Je veux prouver qu'il est dans la seconde épître aux Corinthiens tel qu'on le voit dans toutes les autres ; lui qui, dans la première épître, a, le premier de tous, consacré le temple de Dieu : « Ne |149 savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que le Seigneur habite en vous ? » ; [2] lui qui a édicté une loi spéciale pour purifier ce temple et le rendre inviolable : « Si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra, car le temple de Dieu est saint et vous êtes ce temple. »

[3] Eh quoi ! il aurait réhabilité un homme entièrement perdu aux yeux de Dieu, je veux dire livré à Satan pour la .perdition de la chair, lui qui a écrit : « Que personne ne s'abuse », c'est-à-dire que personne ne présume qu'un être perdu aux yeux de Dieu puisse être réhabilité. [4] De même encore, quand, parmi les autres crimes, ou pour mieux dire avant tous les autres crimes, il affirme que les adultères, les forni-cateurs, les efféminés, les sodomites ne posséderont jamais le royaume de Dieu, il commence par dire : « Ne vous faites pas illusion », et il sous-entend : « Si vous vous imaginez qu'ils le posséderont. » [5] Mais à ceux à qui le royaume est ôté, la vie elle-même du royaume n'est actuellement plus permise. Il ajoute encore : « Or cela, il est vrai, vous l'avez été, mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés par le nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'esprit de notre Dieu. » Autant il excuse les fautes commises avant le baptême, autant il en pose en fait l'irrémissibilité après le baptême, s'il est vrai qu'il n'est pas permis d'être baptisé une seconde fois. [6] Reconnais encore, dans ce qui suit, Paul, colonne immuable de la discipline : « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments ; mais Dieu détruira ceux-ci et celui-là. Par contre, le corps n'est point pour la fornication, mais pour Dieu » : |151 « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, a dit le Seigneur, et Dieu fît l'homme, il le fit àl'image et à la ressemblance de Dieu. » [7] « Le Seigneur est pour le corps », car le Verbe se fit chair. « De même que Dieu a ressuscité le Seigneur, il nous ressuscitera aussi par sa puissance », à cause du lien de son corps avec le nôtre. [8] Et c'est pourquoi il dit : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ ? » parce que le Christ aussi est le temple de Dieu : « Renversez ce temple et je le relèverai en trois jours ». « Prendrai-je les membres du Christ pour en faire les membres d'une prostituée? Ne savez-vous pas que celui qui s'unit à une prostituée ne fait plus qu'un corps avec elle ? car à eux deux, ils ne feront qu'une seule chair. Mais celui qui s'unit au Seigneur ne fait avec lui qu'un esprit. Fuyez la fornication. »

[9] Mais si la fornication est susceptible encore de pardon, comment la fuir, puisque je dois être de nouveau fornicateur ? il ne me servira de rien de la fuir : je serai un seul corps avec celle auquel l'union me liera. « Toute faute que l'homme commet est extérieure au corps ; mais celui qui se livre à la fornication pèche contre son propre corps. » [10] Et de peur que, pour autoriser la fornication, tu ne t'empares de ce mot, en soutenant que tu pèches contre un bien qui est à toi et non contre un bien qui est au Seigneur, il t'enlève à toi-même et t'adjuge au Christ, selon sa disposition première : « Vous ne vous appartenez pas à vous-même, objecte-t-il aussitôt ; vous avez été rachetés très cher (c'est-à-dire au prix du sang du Seigneur) ; glorifiez et exaltez le Seigneur dans votre corps. » [11] Vois si un |153 homme qui donne de tels préceptes a pu pardonner à celui qui a déshonoré le Seigneur, qui l'a chassé de son corps et, qui plus est, par un inceste.

[12] Si tu veux avoir une notion complète de l'apôtre, pour comprendre de quelle hache puissante sa sévérité émonde la forêt des passions, la déracine, et l'extirpe afin que rien n'y fructifie à nouveau, écoute le désir qu'il exprime de voir les âmes s'abstenir du juste fruit de la nature, je veux dire de la pomme du mariage. [13] « Quant aux choses dont vous m'avez écrit, il est bon pour l'homme de ne toucher à aucune femme. Mais, pour éviter la fornication, que chaque homme ait sa femme ; que le mari rende à sa femme ce qu'il lui doit, et pareillement la femme à son mari. » [14] Qui ne voit que c'est à contre-cœur qu'il lâche la bride à l'usage de ce bien, en vue de prévenir la fornication ? Si donc il a permis ou permet encore à quelqu'un la fornication, il a ôté toute raison d'être à son remède : il sera tenu de mettre un frein aux mariages par la continence, s'il ne redoute plus la fornication, par crainte de laquelle il les permet. On ne la redoutera pas, si on l'absout. [15] Et pourtant, il avoue qu'il tolère l'usage du mariage, mais qu'il ne le prescrit pas : il voudrait en effet que tous fussent comme lui. Mais si les choses permises n'obtiennent que sa tolérance, que peuvent espérer les choses illicites ? Aux vierges et aux veuves, il dit aussi que c'est un bien de persévérer à son exemple dans leur état. Si la force leur manque, qu'elles se marient, car : « Mieux vaut se marier que de brûler » [16] De quels feux, je te prie, est-il pis de brûler ? de ceux de la concupiscence |155 ou de ceux du châtiment ? Si la fornication obtient son pardon, on ne manquera pas de la désirer. Il sied mieux à un apôtre de prémunir contre les feux du châtiment. Mais si c'est le châtiment qui brûle, la fornication que le Châtiment attend ne peut donc obtenir son pardon.

[17] Quand il prohibe le divorce, il met à sa place, selon le précepte du Seigneur, pour lutter contre l'adultère, ou bien la persévérance dans le veuvage ou bien une réconciliation pacifique, parce que « quiconque renvoie sa femme, hors le cas d'adultère, la rend adultère : et quiconque épouse une femme renvoyée par son mari commet l'adultère ».

[18] Que de préservatifs l'Esprit Saint établit pour éviter le renouvellement d'une faute, dont il ne veut point renouveler le pardon ! Ne dit-il pas partout que le meilleur pour l'homme, c'est d'être ainsi : « Es-tu lié à une femme ? ne cherches pas à te délier d'elle », pour ne pas donner occasion à l'adultère. « N'es-tu pas lié à une femme ? ne cherche point de femme », pour conserver ton avantage. [19] « Si tu prends femme, tu ne pèches pas ; et si une vierge se marie, elle ne pèche pas. Toutefois ces personnes connaîtront les tribulations de la chair. » Et ici, c'est pour les épargner qu'il leur donne cette autorisation. « Au reste le temps est court : que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, car la figure de ce monde passe », ce monde qui n'a plus besoin du « Croissez et multipliez».

[20] Ainsi l'apôtre veut que nous vivions exempts de soucis : « car ceux qui ne sont pas mariés se préoccupent |157 de ce qui regarde le Seigneur, comment ils plairont au Seigneur. Ceux qui sont mariés, au contraire, se préoccupent des choses du monde, comment ils plairont à leurs femmes. » Il déclare que celui qui garde sa fille vierge fait mieux que celui qui la donne. [21] De même il estime que celle-là est plus heureuse qui, après la mort de son mari, ayant embrassé la foi, profite de l'occasion qui lui est donnée de rester veuve. Et tous ces conseils de continence, il les recommande comme des conseils venus de Dieu. « Je pense que j'ai l'esprit du Seigneur. » [22] Quel est ce défenseur si audacieux de toute impudicité, cet avocat si complaisant des adultères, des fornicateurs et des incestueux, qui, pour honorer ces crimes, s'en va soutenir leur cause contre l'Esprit-Saint et porter faux témoignage contre son apôtre ? [23] Paul n'a pu avoir de pareilles indulgences, lui qui tâche à anéantir toutes ces servitudes charnelles, même dans les cas les plus honorables. Ce n'est pas l'adultère qu'il excuse, ce sont les noces ; il épargne le mariage, non la fornication. C'est tout au plus s'il pardonne à l'instinct naturel : comment serait-il complaisant envers la faute ? Il s'étudie à mettre un frein aux unions de bénédiction, de peur d'excuser les unions maudites.

[24] Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de purifier la chair de ses souillures, ne pouvant la purifier des taches légères. Mais c'est l'habitude des hérétiques pervers et bornés, et en général de tous les psychiques, de s'armer, éventuellement de quelque passage équivoque contre le bataillon des affirmations de l'Ecriture tout entière.

XVII. -- SAINT PAUL ET LA CHAIR

[1] Appelles-en à l'armée apostolique.  Regarde |159 les épîtres de Paul : toutes couvrent de leur protection la pudicité, la chasteté, la pureté, toutes lancent leurs traits contre les œuvres de la luxure, de la lascivité et de la débauche.

[2] Qu'écrit-il aux Thessaloniciens ? « Notre exhortation, en effet, n'a procédé ni de l'erreur ni de l'impureté. » Et : « La volonté de Dieu, c'est que vous soyez purs et que vous vous absteniez de la fornication. Que chacun de vous sache posséder son corps saintement et honnêtement, et non dans la passion de la convoitise, comme les païens qui ignorent Dieu. » [3] Que lisent les Galates : « Les œuvres de la chair sont aisées à reconnaître ». Quelles sont-elles ? Il place au premier rang « la fornication, l'impureté, la luxure » : « Je vous avertis d'avance, comme je l'ai déjà dit : ceux qui font de pareilles choses n'auront point en partage le royaume de Dieu. » [4] Et les Romains, est-il un précepte qui leur soit plus fortement donné que de ne plus pécher une fois chrétiens. « Que disons-nous donc ? demeurerons-nous dans le péché, pour que la grâce abonde ? Non, certes ! car nous qui sommes morts au péché, comment y pourrions-nous vivre encore? [5] Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, c'est dans sa mort que nous avons été baptisés ? Car nous avons été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort; afin que de même que le Christ est ressuscité des morts, nous aussi nous marchions en une vie nouvelle. [6] Si en effet, nous avons été ensevelis avec lui à l'imitation de sa mort, nous le serons aussi à celle de sa résurrection, sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui. Si donc |161 nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec le Christ, sachant que le Christ ressuscité d'entre les morts ne meurt plus, que la mort a perdu sur lui son empire. [7] Car s'il est mort pour le péché, il est mort une fois pour toutes, et s'il vit, il vit pour Dieu. Pareillement vous aussi considérez-vous comme morts au péché, mais vivants pour Dieu par le Christ Jésus. »

[8] Donc puisque le Chris test mort une fois pour toutes, personne ne peut, étant mort après le Christ, revivre pour le péché et surtout pour un péché si grand. Autrement si la fornication et l'adultère pouvaient être commis une seconde fois, le Christ lui aussi pourrait mourir une seconde fois. [9] Mais l'apôtre insiste, défendant que le péché règne sur notre corps mortel, dont il connaissait la faiblesse charnelle : « De même que vous avez livré vos membres en esclavage à l'impureté et à l'iniquité pour l'iniquité, maintenant offrez-les en esclavage à la justice pour votre sanctification. » [10] Car s'il a déclaré que le bien n'habitait pas dans sa chair, c'est qu'il parlait selon la loi de la lettre à qui il était soumis ; mais selon la loi de l'esprit, à laquelle il nous assujettit, il nous délivre de la faiblesse de la chair. « La loi de l'esprit de vie t'a affranchi de la loi du péché et de la mort. »

[11] Il paraît bien discuter partiellement du point de vue du judaïsme ; mais ce n'en est pas moins à nous qu'il applique l'intégralité et la plénitude des disciplines, à nous qui peinions sous la loi et pour qui « Dieu a envoyé son fils dans la chair, dans une chair semblable à celle du péché. A cause du péché, il a condamné le péché dans la chair; afin, dit-il, que la justice de la loi |163 fût réalisée en nous qui ne marchons point selon la chair, mais selon l'esprit. En effet ceux qui sont selon la chair ont le goût des choses de la chair; mais ceux qui sont selon l'esprit ont le goût des choses de l'esprit ». [12] Il a affirmé que les tendances de la chair aboutissent à la mort et par suite à l'inimitié contre Dieu, et que ceux qui sont dans la chair, c'est-à-dire qui sont asservis à la chair, ne peuvent plaire à Dieu : [13] « Si vous vivez selon la chair, il arrivera que vous mourrez. » Mais que devons-nous entendre par tendances de la chair et vie de la chair, si ce n'est tout ce qu'il a honte d'articuler? Car même un apôtre aurait nommé toutes les autres œuvres de lachair. [14] De même, tout en rappelant aux Ëphésiens leurs fautes passées, il les avertit pour l'avenir : « Nous aussi nous avons vécu comme cela, complaisants à nos désirs charnels et aux voluptés de la chair. » Flétrissant enfin ceux qui s'étaient reniés eux-mêmes, en tant que chrétiens, en s'abandonnant aux œuvres de toutes les impuretés : « Pour vous, dit-il, ce n'est pas ainsi que vous avez été instruits touchant le Christ. » [15] Et il dit encore : « Que celui qui dérobait ne dérobe plus. » Donc que celui qui jusqu'ici pratiquait l'adultère ne le pratique plus ; que celui qui jusqu'ici forniquait ne fornique plus. Il aurait ajouté cela s'il avait accoutumé d'accorder le pardon à de telles fautes ou s'il avait formellement voulu qu'on l'accordât, lui qui ne voulait pas se souiller même en paroles. [16] « Qu'aucune parole honteuse, dit-il, ne sorte de votre bouche. » Et de même : « Que la fornication et autres impuretés ne soient pas même nommées parmi vous comme il convient à des saints (tant il est loin d'excuser ces fautes). Sachez |165 qu'aucun fornicateur, aucun impudique, n'aura le royaume de Dieu. Que personne ne vous séduise par de vains discours, car c'est pour ces crimes que la colère de Dieu s'appesantit sur les fils de l'incrédulité ! » [17] Qui est-ce qui séduit par de vains discours, sinon celui qui proclame que l'adultère est rémissible ? ne voyant pas que l'apôtre détruit la racine même de l'adultère, quand il met un frein aux ivresses et aux festins, comme dans ce passage : « Veuillez ne point vous enivrer de vin, car il est cause de luxure. » [18] Il montre ainsi aux Colossiens ce qui tue les membres sur la terre : la fornication, l'impureté, les mauvais désirs et les propos honteux.

Abandonne à des affirmations si nombreuses et si décisives la position unique que tu occupes : le petit nombre est effacé par le grand nombre, le douteux par le certain, l'obscurité par l'évidence. [19] Quand même il serait prouvé que l'apôtre ait pardonné à ce Corinthien sa fornication, ce n'aurait été qu'une dérogation unique à sa pratique constante, pour des raisons particulières. Il circoncit le seul Timothée, et cependant il supprima la circoncision.

XVIII. -- LA FORNICATION EST INEXPIABLE

[1] Mais ces textes, répond-on, ont trait à l'interdiction de toute impudicité, et à l'approbation de toute pudicité, sans toutefois exclure le pardon : si la faute est condamnée, le pardon n'est point pour cela refusé du même coup, puisque le temps du pardon ne coïncide pas avec la condamnation, qu'il exclut.

[2] Il restait aux Psychiques ce dernier argument et c'est pourquoi nous avons réservé pour ici les précautions prises ostensiblement dès les premiers temps pour |167 le refus de lacommunion ecclésiastique dans les cas dece genre. [3] Dans les proverbes de Salomon, que nous appelons Παροιμιαι, il est dit sur le caractère inexpiable de l'adultère : « L'adultère, dans la folie de son esprit, s'attire la perdition de son âme ; il a à supporter douleurs et hontes. Son opprobre ne s'effacera jamais, car l'indignation pleine de jalousie ne l'épargnera pas au jour du jugement. » [4] Si tu crois que cela est dit du païen, c'est en vain que tu as entendu ces paroles adressées à coup sûr aux fidèles : « Sortez d'au milieu d'eux, séparez-vous d'eux et ne faites rien d'impur. » Il est écrit au début des Psaumes : « Heureux l'homme qui n'est pas entré dans la réunion des impies, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs, qui ne s'est pas assis dans la chaire de corruption. » [5] Et plus loin: « Je ne me suis point assis dans les assemblées de vanité ; je ne me lierai point avec les méchants, je ne m'assiérai point avec les impies. » Et : « Je laverai mes mains avec les justes et j'entourerai ton autel, ô Seigneur », parlant comme étant plusieurs à lui seul, puisqu'il dit : « Tu seras saint avec le saint, et tu seras innocent avec l'innocent, et tu seras élu avec l'élu, et tu seras pervers avec les pervers. » [6] Et ailleurs : « Dieu dit au pécheur : Pourquoi est-ce toi qui expose mes préceptes et publies par ta bouche mon testament? Quand tu voyais un voleur, tu courais avec lui, et tu prenais ta part des adultères. »

[7] Dérivant de là sa doctrine, l'apôtre dit aussi : « Je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas avoir de rapports avec les fornicateurs, non pas avec les fornicateurs de ce monde », etc.; « autrement il vous faudrait sortir de |169 ce monde. [8] Mais je vous écris que si quelqu'un portant le nom de frère est fornicateur ou idolâtre (quel crime plus solidaire?), ou fripon (quel crime plus voisin?), etc., il ne faut point prendre de nourriture avec lui (à plus forte raison l'Eucharistie), car un peu de levain aigrit toute la pâte. » [9] De même à Timothée : « N'impose légèrement les mains à personne, et ne communique point avec les fautes d'autrui. » De même aux Ephésiens : « N'ayez point de commerce avec eux, car autrefois vous étiez ténèbres. » [10] Et encore plus fortement : « Ne vous associez point aux œuvres infécondes des ténèbres ; bien plus, réprouvez-les. Car ce qu'ils font en secret est honteux aussi à dire. » [11] Quoi de plus honteux que les impudicités? Mais s'il invite les Thessaloniciens à s'éloigner d'un frère qui vivait dans la paresse, combien plus, s'il s'agit d'un fornicateur ? Tels sont en effet les préceptes du Christ, qui» aime l'Église, qui « s'est livré lui-même pour elle afin de la sanctifier, la purifiant par le baptême d'eau dans sa parole pour se constituer une Église glorieuse, sans tache et sans ride », bien entendu après le baptême, « et qui serait pure et sans opprobre », c'est-à-dire sans ride de vieillesse, telle une vierge, sans souillure de fornication, telle une fiancée, sans aucune opprobre d'avilissement, telle une créature purifiée.

[12] Et que dire, si ici encore, tu te mettais en tête de répondre qu'effectivement la communion est enlevée aux pécheurs, surtout à ceux dont la chair s'est souillée, mais momentanément, et qu'elle doit leur être rendue après les sollicitations de la pénitence, selon cette grande miséricorde de Dieu qui lui fait |171 préférer à la mort du pécheur son repentir? [13] Il faut à tout prix ruiner la base même de votre opinion. Aussi répondrons-nous que s'il avait plu à la miséricorde divine de se manifester de nouveau même à ceux qui ont failli après la foi, l'apôtre aurait dit : « Ne participez pas aux œuvres de ténèbres », à moins que les pécheurs n'aient fait pénitence, et: « Ne prenez même pas la nourriture avec de telles gens », à moins que, de leurs prosternements, ils n'aient essuyé les souliers de leurs frères ; et : « Celui qui aura profané le temple de Dieu, Dieu le perdra », à moins qu'il n'ait dans l'Église secoué de sa tête la cendre de tous les foyers. [14] Il aurait dû en effet, pour les condamnations qu'il portait, fixer le terme et les conditions, si ces condamnations étaient vraiment temporaires et conditionnelles, et si sa rigueur n'était point à perpétuité.

Or, comme dans toutes les épîtres, il défend d'admettre cette sorte de pécheurs qui ont déjà embrassé la foi ; et que s'ils ont été admis, il les retranche de la communion sans aucune espérance de condition ni de temps, il appuie notre avis personnel en montrant que le repentir qu'aimé le Seigneur, c'est celui qui venant avant la foi, avant le baptême, est préféré à la mort du pécheur, lequel ne doit être lavé qu'une fois par la grâce du Christ, du Christ qui n'est mort qu'une fois pour nos péchés. [15] Cette vérité, l'apôtre l'a établie aussi dans sa propre personne. Car affirmant que « le Christ est venu pour sauver les pécheurs, au premier rang desquels Paul avait lui-même été », qu'ajoute-t-il ? « Et j'ai obtenu miséricorde, parce que j'ai agi par ignorance, étant encore incrédule. » [16] Ainsi cette |173 clémence de Dieu, qui préfère la pénitence du pécheur à sa mort, concerne ceux qui ne le connaissent pas encore ni ne croient encore en lui : c'est pour les délivrer que le Christ est venu et non pour délivrer ceux qui connaissaient déjà Dieu et avaient appris le sacrement de la foi. [17] Si la clémence de Dieu s'applique aux ignorants et aux infidèles seulement, leur pénitence appelle donc sur elle la clémence, sans préjudice de cette forme de pénitence qui pourra recevoir le pardon de l'évêque pour les fautes légères, ou de Dieu seul pour les fautes plus graves et irrémissibles.

XIX. -- L' APOCALYPSE -- L'ÉPÎTRE DE JEAN

[1] Mais pourquoi m'étendre si longuement sur Paul, quand Jean lui-même paraît préter je ne sais quel secret appui à nos adversaires? On prétend que, dans l'Apocalypse, il promet manifestement à la fornication le secours de la pénitence, quand l'esprit mande à l'ange de Thyatire qu'il lui en veut de ce qu'il garde Jézabel, « cette femme qui se prétend prophétesse et qui enseigne, qui séduit mes serviteurs pour qu'ils commettent la fornication et qu'ils mangent des viandes consacrées aux idoles. [2] Je lui ai donné un temps pour faire pénitence et elle ne veut pas s'y plier, en raison de sa prostitution. Voici que je vais la jeter sur un lit et ceux qui commettent l'adultère avec elle tomberont dans les plus grandes tribulations, s'ils ne font pénitence de ses œuvres. » [3] Il est heureux que les apôtres soient d'accord sur les règles de la foi et de la discipline : « Que ce soit moi, que ce soit eux, dit Paul, voici ce que nous prêchons. » Il y va de toute la religion qu'on ne croie pas que Jean ait fait une concession, là où Paul avait opposé un refus. |175 

[4] Quiconque aura observé ce constant accord de l'Esprit sera initié par l'Esprit même à l'intelligence de ses paroles. Il s'agissait d'une femme hérétique qui s'était mise à enseigner ce qu'elle avait appris des nicolaïtes et introduisait furtivement leurs doctrines dans l'Eglise. L'Esprit la pressait avec raison de faire pénitence. [5] Qui peut douter qu'un hérétique, dévoyé par les leçons reçues, puis s'apercevant de sa chute, et l'ayant expiée par la pénitence, n'obtienne son pardon et ne rentre dans l'Eglise ? C'est pourquoi, chez nous aussi, tout comme le païen et plus encore que le païen, l'hérétique, une fois lavé de son double nom de païen et d'hérétique par le baptême de vérité, est admis dans l'Église? [6] Si tu es certain que ce fut après avoir embrassé la foi de vie que cette femme se jeta ensuite dans la mort de l'hérésie en sorte qu'elle ait réclamé pour elle, non pas à titre d'hérétique, mais à titre de chrétienne pécheresse, le pardon qui naît de la pénitence, eh bien soit ! qu'elle fasse pénitence ! mais pour preuve de sa prostitution, sans toutefois obtenir la réconciliation. Ce sera cette pénitence dont nous reconnaissons plus encore que vous l'obligation ; mais, quant au pardon, nous le réservons à Dieu.

[7] Enfin la même Apocalypse, dans les passages qui suivent, condamne à l'étang de feu sans aucun adoucissement conditionnel les éhontés et les fornicateurs, de même que les lâches, les incrédules, les homicides, les empoisonneurs, les idolâtres, tous ceux qui ont commis ces crimes étant déjà chrétiens. [8] Il ne s'agit pas des païens quand elle dit des fidèles : « Ceux qui auront vaincu auront ces biens en héritage |177 et je serai leur Dieu et ils seront pour moi comme des fils », et elle ajoute : « Mais pour les lâches, les incrédules, les éhontés, les fornicateurs, les homicides, les empoisonneurs, les idolâtres, leur part sera l'étang brûlant de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort. » [9] Et encore : « Bienheureux ceux qui agissent d'après les préceptes, afin qu'ils aient pouvoir sur l'arbre de vie et sur les portes pour entrer dans la cité sainte. Loin d'ici les chiens d'empoisonneurs, le fornicateur, l'homicide », c'est-à-dire ceux qui n'agissent point d'après les préceptes ; car on ne met dehors que ceux qui étaient dedans. D'ailleurs il avait été déjà dit : « En quoi m'appartient-il de juger ceux qui sont dehors ? »

[10] Ils tirent encore parti de l'épître de Jean. Il y est dit au début : « Le sangde son fils nous purifie de tout péché. » Nous pécherons donc toujours et de toutes les manières, s'il nous purifie toujours et de tout péché; ou bien, si ce n'est pas toujours, ce n'est donc plus après la foi ; et si ce n'est pas de tout péché, ce n'est donc pas non plus de la fornication. [11] Mais par où l'apôtre a-t-il commencé ? Il avait déclaré que Dieu est lumière, qu'il n'y a point en lui de ténèbres et que nous mentons quand nous disons être en union avec lui, alors que nous marchons dans les ténèbres. « Mais si, dit-il, nous marchons dans la lumière nous serons en union avec lui et le sang de Jésus-Christ notre Seigneur nous purifie de tout péché » [12] Péchons-nous donc tout en marchant dans la lumière ? est-ce en péchant dans la lumière que nous serons purifiés ? Nullement, car celui qui pèche n'est pas dans la |179 lumière : il est dans les ténèbres. Il nous montre donc par là que nous serons purifiés du péché en marchant dans la lumière, dans laquelle aucun péché ne peut être commis. Il dit que nous sommes purifiés par Dieu, non pas en tant que nous péchons, mais en tant que nous ne péchons pas. [13] Car, marchant dans la lumière sans avoir de rapports avec les ténèbres, nous vivrons purifiés, non en déposant nos fautes, mais en n'en commettant point. Telle est la vertu du sang du Seigneur que ceux qu'il a déjà purifiés de la faute et qu'il a ensuite placés dans la lumière, il les garde purs, s'ils continuent à marcher dans la lumière.

[14] Mais Jean ajoute, dis-tu: « Sinousdisons que nous sommes sans péché, nous nous dupons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, Dieu, fidèle et juste, nous remettra nos péchés, et nous purifiera de toute injustice. » [15] Dit-il : de toute impureté ? Si oui, il nous purifie donc aussi de l'idolâtrie. Mais le sens est autre. Voici en effet qu'il ajoute : « Si nous disons que nous n'avons point péché, nous le faisons menteur et sa parole n'est point en nous » [16] Et plus loin : « Mes chers enfants je vous écris ceci pour que vous ne péchiez point. Cependant s'il vous arrive dépêcher, nous avons comme avocat auprès du Père Jésus-Christ le Juste, et il est lui-même propitiation pour nos péchés. » D'après ces paroles, dis-tu, il est constant que nous péchons et que nous obtenons le pardon. [17] Alors que conclure, quand, descendant plus bas, je trouve une déclaration tout autre ? Il nous défend absolument de pécher et il insiste fortement sur ce point pour écarter toute concession pareille. Il nous |181 montre que nos péchés sont effacés une fois par le Christ et qu'ensuite ils n'obtiendront plus de pardon : or le sens veut ici que nous entendions son avertissement comme relatif à la chasteté. [18] « Quiconque, dit-il, a cette espérance s'épure soi-même, parce que lui aussi est pur. Quiconque commet le péché commet l'injustice, car le péché est iniquité. Et vous savez qu'il est apparu pour ôter les péchés » qu'on ne peut donc commettre que jusqu'à sa venue. [19] Car il ajoute : « Quiconque demeure en lui ne pèche pas et quiconque pèche ne l'a ni vu ni connu. Mes chers enfants, que personne ne vous séduise. Quiconque pratique la justice est juste comme Lui-même est juste. Celui qui commet le péché est du diable, parce que le diable pèche dès le commencement. Si le fils de Dieu est apparu, c'est pour détruire les œuvres du diable. » [20] Il les a détruites, en effet, en délivrant l'homme parle baptême et en révoquant la signature de mort. Et c'est pourquoi : « Quiconque naît de Dieu ne commet point le péché parce que la semence divine demeure en lui, et il ne peut pécher parce qu'il est né de Dieu. C'est à cela qu'on connaît les enfants de Dieu et les enfants du diable » ; [21] à quoi, si ce n'est à ce fait que les uns ne pèchent plus, du moment où ils sont nés de Dieu, et que les autres pèchent parce qu'ils sont asservis au diable, comme s'ils n'étaient jamais nés de Dieu ? S'il dit : « Celui qui n'est pas juste n'est pas de Dieu », comment celui qui n'est pas chaste sera-t-il de nouveau de Dieu, ayant cessé de l'être?

[22] Il ne nous reste plus qu'à soutenir que Jean s'est contredit lui-même en déclarant au commencement de |183 l'épître que nous ne sommes point sans péché, tandis que maintenant il nous prescrit de ne commettre aucun péché : là il nous flattait de l'espoir du pardon, ici il refuse rigoureusement le nom d'enfants de Dieu à tous ceux qui ont péché. [23] Loin de nous cette hypothèse ! Nous-mêmes, nous n'avons pas oublié cette distinction entre les fautes, de laquelle nous sommes partis. Et Jean est venu la confirmer en déclarant qu'il y a certains péchés qui nous envahissent quotidiennement et auxquels nous sommes tous exposés. [24] A qui n'arrive-t-il pas de se mettre injustement en colère et jusque par-delà le coucher du soleil, de lever la main sur quelqu'un, de médire volontiers, de jurer à la légère, de violer un engagement, de mentir par respect humain ou par nécessité ? dans les affaires, dans les devoirs d'état, dans le commerce, dans les repas, par la vue, par l'ouïe, que de tentations ? Si ces fautes ne devaient nous être pardonnées, il n'y aurait de salut pour personne. [25] Elles nous le seront donc grâce à l'intercession du Christ auprès du Père. Mais il y a des fautes bien différentes de celles-ci, des fautes plus graves et pernicieuses qui ne peuvent recevoir de pardon : l'homicide, l'idolâtrie, la fraude, l'apostasie, le blasphème, et naturellement l'adultère, la fornication et toute autre profanation du temple de Dieu. [26] Le Christ n'intercédera pas pour ces péchés-là : quiconque est né de Dieu ne les commettra jamais et cessera d'être l'enfant de Dieu s'il les commet. C'est ainsi que s'explique les contradictions de Jean : il établit une distinction entre les fautes, admettant ici que les enfants de Dieu pèchent, le niant là. [27] Il voyait d'avance la conclusion de sa lettre et il |185 y conformait de loin ces pensées. Il devait dire plus clairement à la fin : « Si quelqu'un sait que son frère a commis un péché qui ne va pas à la mort, qu'il prie, et le Seigneur accordera la vie à celui dont le péché ne va pas à la mort. Mais il y a un péché qui va à la mort ; ce n'est pas pour celui-là que je dis qu'on doive prier. » [28] Il se souvenait que Dieu défendit à Jérémie de l'implorer pour le peuple qui avait commis des fautes mortelles : « Toute injustice est une faute et il y a une faute qui va à la mort. Mais nous savons que quiconque est né de Dieu ne pèche pas. » Il s'agit évidemment ici du péché qui conduit à la mort.

Il ne te reste plus que deux alternatives : ou bien nier que l'adultère et la fornication soient des fautes mortelles, ou bien avouer qu'ils sont irrémissibles et qu'il n'est pas même permis de prier pour eux.

XX. -- LETTRE AUX HÉBREUX -- PRESCRIPTIONS DU LÉVITIQUE

[1] Donc la discipline des apôtres établit en termes non équivoques la doctrine de toute sainteté à l'égard du temple de Dieu et en fixe les limites essentielles. Elle extirpe de l'Eglise tout ce qui viole la chasteté, sans mention aucune de réconciliation. Je veux cependant produire encore par surcroît le témoignage d'un des compagnons des apôtres, qui est de nature à confirmer par une sentence tout à fait analogue la discipline des maîtres.

[2] Il y a, adressée aux Hébreux, une œuvre de Barnabe, cet homme assez recommandé par Dieu pour que Paul l'ait placé à côté de lui quand il rappelle qu'il a fidèlement observé la tempérance : « Ou suis-je le seul avec Barnabe qui n'ait pas la permission de faire cela? » En tous cas, l'épître de Barnabe |187 est plus favorablement accueillie par les Églises que ce Pasteur apocryphe des adultères. [3] Invitant donc les disciples à ne pas s'attarder aux pratiques de début, à tendre davantage vers la perfection et à ne pas donner occasion à une nouvelle pénitence par des œuvres de mort : « Il est impossible, dit-il, que ceux qui ont été une fois illuminés, qui ont goûté au don céleste, qui ont participé à l'Esprit-Saint, qui se sont nourris de la douce Parole de Dieu, soient admis une seconde fois à la pénitence quand ils tombent, au moment où le monde est sur sa fin, crucifiant de nouveau en eux-mêmes le fils de Dieu et le couvrant d'opprobres. [4] Car la terre qui boit souvent l'eau qui vient la baigner, et qui produit l'herbe nécessaire à ceux pour qui elle est cultivée, obtient la bénédiction de Dieu ; mais si elle ne produit que des épines, c'est qu'elle est mauvaise, toute proche de la malédiction, et l'on finit par la brûler. »

[5] Un homme qui apprit des apôtres et enseigna avec eux une telle doctrine n'avait jamais ouï dire que les apôtres eussent promis à l'adultère et au fornicateur une seconde pénitence ; car il interprétait parfaitement la loi et en conservait les figures dans leur vérité même.

[6] Cet aspect de la discipline nous est encore garanti par ce que nous lisons du lépreux : « Si la bigarrure de la maladie affleure à la peau et recouvre entièrement des pieds à la tête tout ce qui se voit, le prêtre, à ce spectacle, purifiera le malade, parce que, devenu tout blanc, il est pur. Mais le jour où la couleur de la chair vive aura apparu en lui, il est souillé ! »

[7] Voici ce que l'auteur sacré a voulu faire entendre. |189 L'homme qui a passé de son ancien état charnel à la blancheur de la foi (que le monde regarde comme vice et souillure), et qui est entièrement renouvelé, est pur, puisqu'il n'a aucune bigarrure, et qu'il n'est pas mêlé de vieil homme et d'homme nouveau. Mais, si une fois l'impureté abolie, quelque chose du vieil homme reparaît qui, dans sa chair, était considéré comme tué par le péché, il est jugé de nouveau impur et ne peut plus être purifié par le prêtre. Ainsi l'adultère, qui renaît de l'ancien fond et qui altère l'unité de la couleur nouvelle d'où sa trace avait disparu, est un vice qui n'admet pas de purification.

[8] Il en est de même d'une maison : « Lorsqu'on aura averti le prêtre qu'il existe sur les murs des taches et des fissures, avant d'y entrer pour l'examiner, il ordonnera de tout enlever de cette maison, afin que ce qui y appartient ne soit pas souillé. [9] Puis, si une fois entré, le prêtre trouve des cavités verdâtres ou rougeâtres s'offrant à la vue plus bas que le mur, il se dirigera vers la porte et en interdira l'accès pendant sept jours. Revenu au septième jour, s'il remarque les mêmes vestiges répandus sur les murs, il commandera d'arracher les pierres atteintes par la lèpre et de les jeter hors de la ville dans un lieu immonde. Il fera prendre d'autres pierres polies et solides pour les substituer aux premières, et enduire la maison avec un autre mortier. »

[10] Il faut en effet, lorsque nous approchons de Jésus-Christ, grand-prêtre du Père, que dans l'espace d'une semaine tout ce qui gêne soit préalablement ôté de la maison du vieil homme, afin qu'elle soit pure, |191 cette maison de chair et d'âme ; et dès que le Verbe de Dieu y pénétre et y trouve des taches de rougeur ou d'infection, il faut enlever aussitôt et jeter dehors les passions pernicieuses et sanglantes (notons que l'Apocalypse représente la mort sur un cheval vert et l'ange exterminateur sur un cheval rougeâtre), et à la place il faut substituer des pierres appropriées et solides, telles qu'elles doivent être pour se changer en fils d'Abraham, afin que l'homme soit apte à recevoir Dieu. [11] Que si, après la réparation et la mise en état, le prêtre remarque encore dans la même maison quelque chose des cavités et des taches antérieures, il la déclare impure, il ordonne qu'on en retire la charpente, les pierres, toute l'armature, et qu'on les jette dans un lieu immonde.

[12] Voilà bien l'homme, à la fois chair et âme. Si, régénéré après le baptême, c'est-à-dire après l'entrée des prêtres, il reprend encore les aspérités et les souillures de la chair, il est jeté hors de la cité dans un lieu immonde, ce qui signifie qu'il est abandonné à Satan pour la perdition de sa chair, et après sa ruine il n'est plus désormais rétabli dans l'Eglise.

[13] Même symbole dans cette esclave qui, promise à un homme, a dormi avec un autre, n'étant encore ni rachetée ni affranchie : « On la surveillera, est-il écrit à son sujet, et elle ne mourra point, parce que celui à qui elle est réservée ne l'a pas encore affranchie. » De même, la chair que le Christ n'a point encore affranchie se souille impunément ; mais, une fois affranchie, plus de pardon pour elle.

XXI. -- POUVOIRS SPÉCIAUX AUX APÔTRES

[1] Les apôtres comprenaient mieux que nous ces ligures et ils en avaient naturellement plus de souci. Mais, |193 pour en venir maintenant à cet autre point, je veux faire une distinction entre la doctrine des apôtres et leur pouvoir. La discipline gouverne l'homme; le pouvoir le marque d'un caractère spécial. Mais encore, qu'est-ce que le pouvoir ? c'est l'Esprit, et l'Esprit c'est Dieu. [2] Qu'enseignait donc l'Esprit ? qu'il ne fallait avoir aucun rapport avec les œuvres de ténèbres. Observe ce qu'il ordonne. Et qui pouvait pardonner les fautes ? Cela n'appartient qu'à lui. « Qui en effet remet les fautes, sinon Dieu seul? » Il s'agit, bien entendu, des fautes mortelles commises contre lui et contre son temple. [3] Car, en ce qui touche les péchés commis contre toi, il t'ordonne, dans la personne de Pierre, de les pardonner septante fois sept fois. C'est pourquoi, s'il était établi que les bienheureux apôtres aient eux-mêmes usé d'indulgence à l'égard des fautes dont le pardon dépend, non de l'homme, mais de Dieu, c'est qu'ils l'auraient fait, non pas en vertu de la discipline, mais en vertu de leur pouvoir personnel. [4] Ils ont ressuscité les morts, ce que Dieu seul a fait ; ils ont guéri les malades, ce que personne n'a fait, sauf le Christ; bien plus, ils ont infligé des châtiments, ce que le Christ n'a pas voulu faire : car il ne convenait pas qu'il fît souffrir, lui qui venait pour souffrir. Ananias et Elimas furent frappés, Ananias de mort, Elimas de cécité, pour qu'il fût prouvé par là même que le Christ aurait pu en faire autant.

[5] De même les prophètes avaient pardonné à des pénitents l'homicide et aussi J'adultère, parce qu'ils manifestèrent également les preuves de leur sévérité. Mais toi, l'homme apostolique, exhibe-moi maintenant tes |195 titres prophétiques, etje reconnaîtrai ton autorité divine. Revendique pour toi le pouvoir de remettre les péchés de cette nature. [6] Mais si ton rôle n'est que de veiller au maintien de la discipline ; si ta prépondérance est celle d'un simple ministre, non celle du pouvoir absolu, qui es-tu donc, et d'où le prends-tu, pour oser pardonner? toi, qui ne montrant ni prophète ni apôtre, es dépourvu de l'excellence à qui le pardon est réservé. [7] « Mais l'Église, dis-tu, a le pouvoir de remettre les péchés. » Je le reconnais et je le veux plus volontiers encore que toi, moi qui ai dans les prophètes nouveaux le Paraclet lui-même qui dit : « L'Église a le pouvoir de remettre les péchés ; mais je ne le ferai pas, de peur qu'ils ne commettent d'autres fautes encore. » —[8] Mais si c'est l'esprit de fausse prophétie qui a fait cette déclaration ?— Un destructeur de la foi se fût accrédité bien plutôt par sa clémence et en incitant les autres au péché. Si son zèle lui a conseillé cette précaution, conformément à l'esprit de vérité, c'est donc que l'esprit de vérité peut accorder aux fornicateurs leur pardon, mais ne veut pas le faire au risque d'en pervertir un plus grand nombre.

[9] Et maintenant, puisque telle est ton opinion, je te demande à quel titre tu t'arroges ce droit de l'Église. Si c'est parce que le Seigneur a dit à Pierre : « Sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, je t'ai donné les clefs du royaume céleste », ou : « Tout ce que tu auras lié ou délié sur la terre sera lié ou délié dans le ciel », te figures-tu pour cela que le pouvoir de lier ou de délier ait dérivé jusqu'à toi, c'est-à-dire jusqu'à toute l'Église qui se rattache à Pierre ? [10] De quel droit détruis-tu et |197 travestis-tu l'intention manifeste du Sauveur, qui a conféré ce privilège à Pierre et à lui seul : « C'est sur toi, dit-il, que je bâtirai mon Église » et «je te donnerai les clefs » non pas à l'Eglise, et « tout ce que tu auras délié ou lié », non tout ce qu'ils auront délié ou lié. [11] Les faits, du reste, sont là. C'est sur Pierre, c'est-à-dire par lui, que l'Eglise a été construite. C'est lui-même qui inaugure la clef, et tu vois quelle clef : « Israélites, retenez bien ce que je dis : Jésus de Nazareth, cet homme que Dieu vous a envoyé », etc. [12] C'est lui-même, enfin, qui, le premier, ouvrit par le baptême du Christ l'entrée du royaume céleste, où sont déliées les fautes précédemment liées et où sont liées celles qui n'avaient pas été déliées, conformément au véritable salut ; c'est lui qui enchaîne Ananias clans les liens de la mort et qui guérit de son infirmité le paralytique. [13] Ainsi encore, dans la discussion sur le point de savoir s'il fallait ou non conserver la Loi, Pierre, le premier de tous, sous l'inspiration de l'Esprit, commença à parler de la vocation des Gentils : « Et maintenant, pourquoi tentez-vous Dieu, en mettant sur le cou de vos frères un joug que ni nos pères ni nous n'avons pu porter ? Mais c'est par la grâce de Jésus que nous croyons être sauvés tout comme ceux-là. » [14] Cette déclaration abolit les prescriptions abrogées de la Loi et rendit obligatoires celles qui furent conservées. Tant il est vrai que le pouvoir de lier et de délier n'a point du tout été remis entre les mains de Pierre en ce qui concerne les fautes capitales des fidèles. [15] Si le Seigneur lui avait prescrit de pardonner jusqu'à septante fois sept fois les fautes que son frère commettrait |199 contre lui, il lui aurait ordonné, en tous cas, de ne rien lier, c'est-à-dire de ne rien retenir dans la suite, si ce n'est peut-être les fautes commises, non contre unfrère, mais contre le Seigneur ; car, de ce fait que les péchés commis contre un homme sont pardonnes, on peut tirer présomption que les péchés commis contre Dieu ne doivent pas l'être.

[16] Qu'y a-t-il là qui regarde l'Eglise, j'entends la tienne, Psychique ? Car après Pierre, cette puissance appartiendra aux spirituels, à l'apôtre ou au prophète, vu que l'Eglise est proprement et essentiellement l'Esprit lui-même, dans lequel est la Trinité d'une divinité unique, le Père, le Fils et l'Esprit Saint. C'est lui qui forme le lien de l'Eglise, qui, d'après le Seigneur, consiste en trois personnes. [17] Et ensuite tous ceux qui partagent cette même foi sont considérés comme Eglise par le Fondateur et le Consécrateur. C'est pourquoi l'Église remettra bien les péchés ; mais l'Eglise-Esprit, par l'intermédiaire d'un homme animé de l'Esprit, et non l'Eglise, collection d'évêques. Car c'est le droit souverain du Seigneur, non celui de son serviteur; c'est le droit de Dieu même, non celui du prêtre.

XXII. -- ABUS DE POUVOIR DES MARTYRS -- INCONSÉQUENCE DES PSYCHIQUES

[1] Mais ce pouvoir, voici que tu le reverses aussi sur tes martyrs. Quelqu'un a-t-il été, après entente préalable, chargé de chaînes encore douces dans telle prison purement nominale, comme on en voit maintenant, aussi tôt les adultères le circonviennent, aussitôt les fornicateurs vont le trouver; les supplications retentissent autour de lui ; c'est, de la part des hommes les plus souillés, un déluge de larmes, et personne n'achète plus volontiers l'entrée de la prison que ceux qui n'ont plus |201 droit à l'entrée de l'Eglise. [2] Dans les ténèbres, ordinaire abri de leur débauche, des hommes, des femmes, sont violentés, et demandent la paix à ces gens qui sont en péril de la leur.

D'autres ont recours aux mines et ils reviennent, avec le droit de participer à la communion, de ces lieux où déjà un autre martyre serait nécessaire pour les péchés nouvellement commis après le martyre.

[3] Qui, en effet, vit ici-bas dans la chair sans commettre de fautes ? Qui peut s'intituler martyr, tant qu'il habite ce monde, tant qu'il intrigue, monnaie en main, tant qu'il est assujetti au médecin et à l'usurier? Supposons que déjà le glaive soit suspendu sur sa tête, que ses membres soient étendus sur le gibet ; supposons qu'attaché au poteau, il soit déjà livré au lion ; que, fixé sur la roue, déjà on approche de lui la flamme : au milieu même, dis-je, de la certitude et de la possession du martyre, qu'est ce qui permet à un homme de pardonner des fautes réservées à Dieu, des fautes que Dieu a condamnées saris admettre d'excuse, et que les apôtres (martyrs eux-mêmes, je suppose !) n'ont pas crues non plus susceptibles de pardon ? [4] Car enfin Paul avait déjà combattu contre les bêtes à Éphèse quand il porta une sentence de mort contre l'incestueux. Qu'il suffise au martyr d'avoir expié ses propres péchés. Il n'appartient qu'à un ingrat ou à un orgueilleux de répandre aussi sur les autres ce qu'il n'a obtenu qu'à grand'peine. Qui peut racheter la mort d'autrui par la sienne, sinon le seul Fils de Dieu ? Car, au milieu même de sa passion, il délivra le larron. Il était venu, pur lui-même de tout péché et parfaitement saint, |203 afin de mourir pour les pécheurs. [5] Toi qui te fais son émule en pardonnant les péchés, si tu es toi-même sans péché, alors souffre pour moi. Mais si tu es un pécheur, comment l'huile de ta petite lampe pourra-t-elle nous suffire, à toi et à moi ?

[6] Je tiens aussi maintenant un moyen de reconnaître la présence du Christ. Si le Christ est dans le martyr pour que le martyr absolve les adultères et les fornicateurs, qu'il publie les secrets des cœurs, afin de pouvoir ainsi pardonner les fautes : et alors, c'est bien le Christ. [7] Voilà en effet comment Notre Seigneur Jésus-Christ a manifesté sa puissance : « Quelles mauvaises pensées roulez-vous dans vos cœurs ? Lequel est le plus facile, de dire au paralytique : Tes péchés te sont remis ; ou : Lève-toi et marche ? Afin donc que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés, je te dis, paralytique : Lève-toi et marche. » [8] Si le Seigneur a été si soucieux de prouver sa puissance qu'il a révélé leurs pensées et ordonné ainsi la guérison pour ne pas être cru incapable de remettre les péchés, il ne m'est point permis de croire que la même puissance réside dans quelqu'un, sans en voir les mêmes preuves. [9] Mais en demandant au martyr de pardonner aux adultères etaux fornicateurs, tu confesses toi-même que des crimes de cette sorte ne peuvent être effacés que par un martyre personnel, toi qui présumes le même effet du martyre d'autrui. Le martyre aussi sera, ce me semble, un second baptême. [10] Car il est dit : «J'ai encore un second baptême. » Voilà pourquoi de la blessure ouverte au flanc du Seigneur, il découla de l'eau et du sang, matières de l'un et l'autre baptême. Je puis |205 donc délivrer un autre que moi-même par le premier baptême, si je le puis par le second.

[11] Soyons logiques jusqu'au bout. Toute autorité, tout système qui rend la paix ecclésiastique à l'adultère et au fornicateur, devra également se montrer facile à l'homicide et à l'idolâtre pénitents, à l'apostat (cela va de soi), et naturellement aussi à celui que l'étreinte de la torture a vaincu dans le combat du martyre. [12] Il serait indigne de Dieu et de sa miséricorde, qui préfère à la mort du pécheur son repentir, que ceux qui ont failli dans le rut des passions rentrent plus facilement dans l'Eglise que ceux qui sont tombés en combattant. L'indignation nous force à parler. Rappelleras-tu plus volontiers des corps souillés que des corps sanglants ? [13] Quelle est la pénitence la plus digne de pitié, celle qui prosterne à terre une chair chatouillée de désirs, ou une chair déchirée ? Quel est le pardon le plus équitable, celui qu'imploré le pécheur volontaire, ou le pécheur malgré lui? Personne n'est contraint à apostasier volontairement ; mais personne ne fornique sans y consentir. [14] Rien ne force à la débauche, sinon la débauche même; on ne peut l'imposer comme il plaît. Au contraire, pour arracher un reniement, quelle ingéniosité chez les bourreaux, quelle variété dans les supplices ! Quel est le plus authentique apostat, celui qui a perdu le Christ dans les tourments, ou dans les délices ? Celui qui, en le perdant, a souffert, ou celui qui, en le perdant, a joui ? [15] Du moins ces cicatrices que grave le combat chrétien, dignes d'envie auprès du Christ parce qu'elles ont souhaité de vaincre, ne laissent pas d'être glorieuses, parce que c'est faute de pouvoir vaincre qu'elles ont |207 cédé. Le diable lui-même en soupire de dépit, malgré leur misère qui, du moins, demeure chaste, malgré l'affliction de leur pénitence qui, du moins, n'a pas à rougir devant le Seigneur pour son pardon. Mais sera-t-il pardonné une fois encore à ceux qui ont renié d'une manière indigne ? Est-ce pour eux seuls que la chair est faible ? Nulle chair n'est pourtant si vigoureuse que celle qui fait échec à l'esprit.


De Pudicitia. -- QUELQUES NOTES EXPLICATIVES

I, 1: Pour le style et le rythme de ce premier chapitre du De Pudicitia, on aura profit à lire NORDEN, Die Antike Kunstprosa, Leipzig, 1898, II, 611 suiv., et 943-944, qui le prend comme exemple.

I, 14: Sur le déshonneur infligé parfois par arrêt judiciaire aux femmes chrétiennes, cf. F. AUGAR, die Frau im Röm. Christenprocess, dans les Texte u. Unters., N. F. xiii, 4 (1905), et ALLARD, Dix leçons sur le martyre, Paris, 1906, p. 219 et suiv.

III, 1-2. Le raisonnement que Tertullien met ici dans la bouche des « psychiques » est précisément celui que, quelque trente ans plus tard, saint Cyprien opposera au rigorisme de Novatien. Cf. Ép. LV, 28 (HARTEL, II, 646) : « Adque o frustrandae fraternitatis inrisio, o miserorum lamentantium caduca deceptio, o haereticae institutionis inefïicax et vana traditio hortari ad satisfactionis paenitentiam et subtrahere de satisfactione medicinam, dicere fratribus nostris : « Plange et lacrimas funde et diebus ac noctibus ingemesce et pro abluendo et purgando delicto tuo largiter et frequenter operare, sed extrae ecclesiam post omnia ista morieris : quaecumque adpacem pertinent facies, sed nullam  pacem quam quaeris accipies. » Quis non statim pereat, quis non ipsa desperatione deficiat, quis non animum suum a proposito lamentationis avertat? » etc. —II est à noter que Novatien avait pris par rapport aux lapsi la même position où s'était, avant lui, établi Tertullien par rapport aux moechi et aux fornicatores. L'Evangile à la main (cf. CYPRIEN, Êp. XLIV, 3; HARTEL, II,599, 1. 7), Novatien contestait a l'Église le droit de les réconcilier, sans méconnaître d'ailleurs le caractère satisfactoire de leur pénitence. Sur ce parallélisme, cf. BATIFFOL, Études d'histoire et de théol.posit., 3e éd., p. 133 et suiv. ; MONCEAUX, Saint Cyprien, 1902, p. 34. — Il vint même un moment où (longtemps après la mort de son fondateur) le novatianisme prétendit soustraire à la réconciliation ecclésiastique toute faute ad mortem (Cf. TIXERONT, Hist. des Dogmes, 1905, I, 379). On saisit là la survie de l'esprit de Tertullien.

VII, 1. Sur les picturae calicum, cf. MARTIGNY, Dictionnaire des Antiq. chrét., Paris, 1889, article Calice; PÉRATÉ, L'Archéologie chrétienne, Paris, s. d. (1892), p. 357; Dictionary of Christian Antiquities, Londres, 1893, I, p. 813; F. X. KRAUS, Geschichte der Christl. Kunst., Fribourg-en-Br., 1896, I, p. 101 ; VOPEL, Die altchristlichen Goldgläser, Fribourg-en-Br., 1899.

VIII, 11-12. Le passage est, selon HARTEL, Patrist. Studien, IV, 23, une allusion à TITE-LIVE, VII, II, 9, qui raconte sur Livius Andronicus l'anecdote suivante : Dicitur, cum saepius revocatus vocem obtudisset, venia petita puerum ad canendum ante tibicinem cum statuisset, canticum egisse aliquanto magis vigente motu, quia nihil vocis usas impediebat. Inde ad manum cantari histrionibus coeptum, diverbiaque tantum ipsorum voci relicta.

IX, 5 : Saint Jérôme a réfuté Ep. XXI, 3 l'affirmation de Tertullien.

IX, 11. Le plus est igitur marque ici que le premier stade du raisonnement est parcouru et que Tertullien croit pouvoir, une fois ce point acquis, passer à un autre point. Il s'agit de savoir : que représente le Fils prodigue ? Il vient de démontrer (ix, 8-11) qu'il ne peut représenter le Chrétien, car une telle interprétation compromettrait la discipline. Il va maintenant s'efforcer de prouver qu'il ne figure pas davantage le Juif, mais tout bonnement le païen.

X, 11 (cf. XX, 2). L'hostilité de Tertullien montaniste contre le Pasteur d'Hermas se comprend aisément si l'on observe que « l'esprit particulier de ce livre est la pénitence » (DUCHESNE, Les origines chrétiennes, 2e éd., s. d.., p. 190), et qu'Hermas, esprit modéré et raisonnable, réagit tout à la fois contre les tendances laxistes et contre les tendances rigoristes qu'il constatait autour de lui : surtout contre celles-ci, à tel point que certains critiques (cf. STAHL, Patristische Untersuchungen, Leipzig, 1901) ont cru discerner dans le Pasteur une attitude polémique à l'égard du Montanisme.

L'expression quae sola moechos amat se réfère à Mandatum. IV, 1 (FUNK, Patres apostolici, IIe éd., Tubingen, 1901, t. I, p. 475), où le Seigneur, en une sorte de consultation de casuistique, prescrit au mari de recevoir sa femme adultère, déjà congédiée, si elle fait pénitence. Le Seigneur ajoute, il est vrai : [Greek].

Sur l'autorité du Passeur dans l'Eglise, cf. FUNK, op. cit., t. 1, Introd., pp. cxxii-cxxvi.

XII, 3-4. Le texte des Actes, XV, 28 et s., donné ici par Tertullien diffère de la Vulgate qui, au lieu de fornicationibus, donne suffocatis. Ce texte, où l'on peut soupçonner une altération tendancieuse (cf. BATIFFOL, Études d'histoire..., p. 85), se retrouve dans saint Irénée (III, xii, 14), saint Cyprien, l'Ambrosiaster et le Codex Bezae. — Il est à noter que Tertullien interprète sanguine par homicide : il s'agissait, selon toute évidence, dans la pensée des apôtres, d'une interdiction de boire le sang des animaux (cf. ROSE, Les Actes des Apôtres, Paris, 1904, p. loi). La phrase qui suit dans le De Pud. (interdictum enim sanguinis multo magis humani intellegemus) semble faire entendre que Tertullien préfère son explication, sans ignorer toutefois qu'il y en a une autre. Voir, au surplus, De Monog. V : Libertas ciborum et sanguinis solius abstinentia. Sur l'arbitraire de son exégèse dans tout ce morceau, cf. les très justes observations d'ESSER, op. cit., p. 25.

XIII et suiv. Tertullien soutient avec force dans ces chapitres que le pécheur auquel Paul pardonne dans la seconde Épître aux Corinthiens ne peut être identifié avec l'incestueux qu'il avait condamné dans la première. Il a contre lui la plupart des commentateurs anciens, tels que Chrysostome, Théodoret, Théophylacte, l'Ambrosiaster, etc., et la majorité des interprètes modernes. On pourrait citer cependant quelques exceptions dont le nombre va grandissant (vg. BATIFFOL, Etudes d'histoire, p. 94 et suiv. ; PLUMMER, The second epistle of Paul thé Apostle, Cambridge, 1903, p. 44 ; CHEYNE, Encycl. biblica, I, 902 ; LEMONNYER, Les Épîtres de Paul, Paris, 1905, p. 190 et 210 ; etc.).

XIII, 8. Le point d'interrogation a été supprimé après indulgens, selon la juste suggestion de ROLFFS, Das Indulgenz-Edict., p. 84, note.

XIII, 16. On trouvera le détail des diverses interprétations sur II Cor. xii, 7, dans PLUMMER, The second epistle of Paul the Apostle to the Corinthians, Cambridge, Univ. Press, 1908, p. 239-245. Voir aussi A. WABNITZ dans la Révue de théol. et des questions relig., 1905, p. 495-502 : Le mal physique dont l'apôtre Paul a souffert pendant sa carrière apostolique.

XIV, 16. Tout ce chapitre est destiné à mettre en relief l'âpre sévérité dont Paul avait fait preuve dans la lre Ép. aux Corinthiens. Pour Tertullien, le reproche que Paul adresse aux Corinthiens, quand il les gourmande de ne pas s'affliger ut auferatur etc., implique chez l'apôtre une pensée bien plus rigoureuse qu'on ne croirait d'abord. Ce n'est pas une simple exclusion de la communauté que réclame l'apôtre contre l'incestueux ; il voudrait que les Corinthiens appelassent sur ce criminel un châtiment autrement redoutable, émanant de Dieu lui-même, et qui semble bien n'être autre que la mort elle-même.

XVI, 6-7. Selon KROYMANN, p. 89, les paroles Dominas corpori sont de Paul et non de Tertullien (cf. 1 Cor., VI, 13) ; il écrit : Cibi ventri et venter cibis; Deus et hunc et illos conficiet. Corpus autem non fornicationi, sed Domino (faciamus enim, inquit, etc.) et Dominus corpori (sermo enim caro factus est.) sed Deo ; faciamus... illum. Dominus corpori: et sermo, etc., PREUSCHEN, d'après REIFFERSCHEID. — Dans ce passage, Tertullien met dans la bouche de saint Paul une série d'extraits textuels de la première aux Corinthiens; mais il y intercale d'autres citations de l'Écriture, prises ailleurs, qui, à son point de vue, commentent et précisent la pensée de l'apôtre. Nous nous sommes abstenus de mettre ces citations entre parenthèses, comme fait Kroymann, parce qu'il nous semble que Tertullien attribue le tout à saint Paul, par un artifice oratoire et exégétique dont le principe est dans l'épître même : voy. I Cor., VI, 16.

XVI, 12. Matrimonii porno désigne l'acte conjugal. L'expression paraît suggérée par le récit de la Genèse comme on l'entendait quelquefois. Clément d'Alexandrie (Stromates, iii, 17 ; P. G., viii, 1208) fait allusion à cette interprétation dont se prévalaient certains gnostiques pour condamner le mariage. Sans la repousser absolument, il en propose une autre, plus conciliable avec la licéité du mariage. [Grec]

La pomme éveillait, au surplus, l'idée de l'amour et en était devenue le symbole. Cf. B. O. FOSTER, Notes on the symbolism of the apple in classical Antiquity, dans les Harvard Studios in classical Philology, t. X (1899), p. 39-55, et H. GAIDOZ, La réquisition d'amour et le symbolisme de la pomme [Ecole pratique des Hautes-Études, section des sciences histor. et philol., Annuaire 1902, Paris, 1902, p. 5-33].

XVI, 16. Le texte de saint Paul : << Melius est nubere quam uri » (1 Cor. vii, 9) est un de ceux qui ont le plus gêné Tertullien dans son hostilité contre le mariage. On voit par le De Pudic., 1,15, que les « psychiques » l'avaient toujours à la bouche. Il est à noter qu'ici Tertullien entend uri non pas des feux de la concupiscence mais des feux de l'enfer. Cette interprétation nouvelle lui fournit un argument de plus pour prouver la répulsion de Paul à l'égard des fautes charnelles et la perspective terrifiante qu'il leur montre.

XIX, S. Tertullien avait déjà revendiqué dans le De Baptismo, XV (OEHLER, I, 633-4; REIFFERSCHEID, I, 213), le droit exclusif de l'Eglise à administrer le baptême, sans d'ailleurs s'étendre au long sur ce point qu'il avait déjà traité dans l'édition en grec du même ouvrage (cf. ibid.). La question de savoir s'il fallait rebaptiser les hérétiques qui rentraient dans l'Eglise devait soulever, à l'époque de saint Cyprien, de graves controverses (cf. TURMEL, Histoire de la théologie positive, I,p. 127 ; Id., dans la Revue catholique des Églises, nov. et déc. 1905). On n'ose décider si l'expression dont Tertullien use dans le De Pud. : apud nos, signifie : chez nous, catholiques, ou : chez nous, montanistes. En tous cas, dans l'Église d'Afrique, l'usage de rebaptiser les hérétiques était antérieur à Cyprien qui. dans l'Epître LXXIII, 3, fait allusion à un concile autrefois tenu à Carthage sous Agrippinus, où avait été proclamée l'invalidité du baptême des hérétiques (Anni sunt jam multi et longa aetas, ex quo sub Agrippino bonae memoriae viro convenientes in unum episcopi plurimi, etc.). Harnack rapporte ce concile au temps de Calliste, vers 225 (voy. ses raisons dans Chronologie, II, 286, n. 6, et 361, n. 5). — Il est à noter que Cyprien, qui aurait pu se prévaloir de l'opinion de Tertullien sur le baptême des hérétiques, ne le fait nulle part. Une pareille autorité eût été plutôt compromettante.

XIX, 20 : chirographum mortis. On sait que, selon la doctrine de saint Paul, les observances rituelles de la loi mosaïque et toute la dette du péché constituaient une cédule qui était contre nous. Par sa mort, Jésus-Christ a cloué cette cédule à sa croix et a soldé notre dette. Ainsi le baptême, en nous faisant chrétiens, nous en décharge.

XX, 2 : Le texte de « Barnabe » est extrait en réalité de l'Epître aux Hébreux, que Tertullien attribue ainsi au compagnon de Paul. Cette attribution réapparaît dans les Tractatus Origenis, éd. BATIFFOL et WILMART, 1897, p. 108 : « Sed et sanctissimus Barnabas : Per ipsum offerimus, inquit, Deo laudis hostiam labiorum confitentium nomini ejus (cf. Hebr., xiii, 15). » Elle est d'ailleurs insoutenable. Sur les origines probables de l'erreur, cf. CHEYNE, Encycl. biblica, Londres, 1899, t. I, col. 487.

XX, 13. Le passage du Lévitique, XIX, 20, traite d'un cas d'exception à la loi générale qui voulait que l'adultère fût puni de mort. Quand une esclave avait été simplement fiancée, ou qu'elle avait été achetée, mais que le prix d'achat n'avait pas encore été versé, l'adultère était puni moins sévèrement.  Le juge instruisait la cause, mais ne prononçait pas la peine de mort. — De même, l'âme est encore esclave avant le baptême : ses fautes sont donc moins rigoureusement punies. Mais après le baptême, elle est désormais « de condition libre », en quelque sorte, et il n'est plus possible de ne pas lui appliquer, en cas de faute grave, le châtiment légal.

XXI, 7. Nous sommes ici en présence d'un de ces « oracles » montanistes qu'on peut extraire ça et là de Tertullien et des polémistes ou hérésiologues qui se sont occupés du Montanisme. Cf. HARNACK, Gesch. der altchr. Litter., Leipzig, 1893, I, 238 et suiv. ; BARDENHEWER, Gesch. der altchristl. Litter., Fribourg en B., 1902, I, 363 et suiv.

XXI, 9-10. On peut comparer Scorpiace, X (OEHLER, t. I, 522-3 ; REIFFERSCHEID-WISSOWA, t. I, p.167, 24: « Nam etsi adhuc clausum putas caelum, memento claves ejus hic Dominum Petro et per eum ecclesiae reliquisse, quas hic unusquisque interrogatus atque confessus feret secum. » Il répond aux Valentiniens qui discréditaient le prix du martyre et niaient l'obligation de confesser Dieu ici-bas. La formule, rapprochée du texte de De Pud., est assez piquante; mais elle n'est pas assez explicite, pour qu'on y puisse voir une contradiction absolue avec ce dernier texte.

XXI, 12 : in Christi baptismo : in Cornelii baptismo, VAN DER VLIET, p. 281, d'après les Actes, X et XI. Mais il est probable qu'il s'agit ici du baptême donné au nom du Christ, et non du baptême du Christ, auquel Pierre n'eut effectivement aucune part.

XXII, 1-2. Sur le régime des prisons, cf. Dom LECLERCQ, Les Martyrs, I (1902), p. LXXVIII et suiv. — On voit avec quelle dureté Tertullien traite ici les martyrs psychiques à qui il adressait au début de l'ad Martyras de si pieuses effusions. Il les traite en simulateurs, qui transforment en lieux de débauche le lieu de leurs prétendues souffrances. Déjà dans le De Jejunio 12, il avait incriminé la gloutonnerie de certains martyrs, abreuvés de vin dans leurs cachots par les fidèles.

XXII, 2. Je ne sais si l'interprétation de d'Alès (La Théol. de Tert., p. 351) : « D'autres se font envoyer aux mines et en reviennent réconciliés », est exacte. Il s'agit bien plutôt des pécheurs qui vont trouver les chrétiens enfermés dans les mines, et obtiennent d'eux la réconciliation ecclésiastique ; mais Tertullien ne dit nullement que ces pécheurs s'y fassent incarcérer frauduleusement. — L'Église semble avoir accordé par anticipation le titre de martyr aux chrétiens enfermés dans les mines, sans doute à cause de l'horreur du supplice [cf. Dom H. LECLERCQ, Les Martyrs, t. II (1903), p. XLVII et suiv.]. Cette concession n'est point du goût de Tertullien : « Quis martyr, saeculi incola, denariis supplex, medico obnoxius et feneratori? » : expressions souvent mal comprises qui reviennent à dire : « Nul n'est martyr tant qu'il est assujetti aux servitudes de cette vie, tant qu'il n'a pas la sécurité de la couronne suprême enfin obtenue. »

XXII, 6 et suiv. Ce passage réclame une courte explication. Les catholiques — peut-être Calliste lui-même — avaient, semble-t-il, justifié le pouvoir pénitentiel des martyrs en faisant valoir cette considération mystique que le Christ habitait la personne du martyr. Tertullien, qui a ses raisons de ne pas admettre ce point de vue, déclare qu'il possède un critérium pour savoir si le Christ est vraiment présent chez le martyr (psychique) ; que par la bouche de celui-ci, il révèle les secrets des cœurs ! alors Tertullien reconnaîtra que véritablement il est là. — Il est probable qu'il y a chez Tertullien une arrière-pensée apologétique au bénéfice du montanisme. Ce don de scruter les consciences, d'y lire comme à livre ouvert, nous savons en effet que les coryphées du Montanisme l'avaient eu (cf. EUSÈBE, H. E., V, xvi, 9) ; et dans les groupes montaniste's de Carthage le même charisme avait réapparu (cf. De Anima, IX ; OEHLER, t. II, 568 ; REIFFERSCHEID-WISSOWA,,t. I, p. 310, 19 : « Est hodie soror apud nos revelationum charismata sortita, conversatur cum angelis et jfuorumdam corda dinoscit, et medicinas desiderantibus submittit »). Exiger des martyrs catholiques pareille intuition psychologique, c'était tout à la fois, selon l'espoir de Tertullien, les discréditer et renforcer le prestige des « spirituels » du Montanisme.

XXII, 9-10 : Tertullien a développé dans le Scorpiace, VI (OEHLER, t.1, 512 ; REIFFERSCHEID-WISSOWA t. I, 156, 3), ses idées sur le martyre, second baptême, et ressource suprême ménagée par Dieu, en raison des périls quotidiens, au chrétien pêcheur.

XXII, 15 : ... de venia. Denuo dimittetur reis cum piaculariter negaverunt? Solis illis caro infirma, est? : ... de venia, denuo dimittetur reis cum piaculariter negaverunt. Solis illis caro infirma est, PREUSCHEN. J'ai coupé ainsi la phrase en adoptant cette ponctuation : autrement le sens paraît peu intelligible. — reis cum piaculariter HARTEL : eis qui piaculariter, GHELEN ; resculpiculariter, GAGNY. — KROYMANN, p. 95, estime que cette fin de phrase doit s'interpréter ainsi : le negator, bien que beaucoup plus digne d'être absous que le fornicator, est pourtant renvoyé au martyre, s'il veut obtenir son pardon. Il écrit : Et tamen illae cicatrices proelio insculptae... de venia (id est : ut veniam consequantur) denuo dimittentur resculpi. <Parti>culariter negaverunt. Sola illis caro infirma est. Atquin, etc. Les critiques diffèrent d'avis sur cette fin du De Pudicitia. Kroymann trouve que les derniers mots « acerbissima invectio sunt in fornicatores qua tota disputatio elegantissimum absolvitur » (p. 95). D'autres, au contraire, estiment que la conclusion est trop brusque et supposent une lacune dont ils s'ingénient à imaginer le contenu. La vérification est impossible, puisqu'il n'existe plus de manuscrit connu du De Pudicitia. Ghelen ne signale dans son édition aucune mutilation de son ms. en cet endroit.


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