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TERTULLIEN

AUX NATIONS

LIVRE PREMIER

[Traduit par E.-A. de Genoude]

I. Voici un témoignage de votre ignorance, qui, au lieu de servir d'excuse à votre iniquité, ne fait que la démontrer plus clairement: c'est que tous ceux qui autrefois avaient la même haine et la même ignorance que vous, ont cessé de nous haïr, en cessant d'ignorer, aussitôt qu'il leur est arrivé de nous connaître. Que dis-je? ils sont devenus eux-mêmes ce qu'ils haïssaient, et ils ont commencé de haïr ce qu'ils avaient été. Tant il est vrai que vous gémissez à l'aspect du nombre toujours croissant des Chrétiens. La ville en est assiégée, répétez-vous à grands cris: dans les champs, dans les châteaux, dans les îles, partout des Chrétiens. Vous voyez avec douleur tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions venir à nous pour vous laisser dans la solitude. Et cependant cette désertion elle-même ne vous suggère pas la pensée qu'il y a là-dessous quelque merveille cachée. Il ne s'élève en votre âme aucun doute; vous ne voulez point en faire l'expérience de plus près: la curiosité, naturelle à l'homme, s'arrête là seulement. Vous aimez mieux ignorer parce que vous haïssez déjà, comme si vous saviez bien qu'avec l'examen vous cesseriez de haïr. Il y a plus: si vous n'étiez pas aveuglés par la haine, vous reconnaîtriez qu'il |466 est raisonnable de renoncer à votre injustice passée. Si après que notre cause aura été informée, vous la reconnaissez mauvaise, vous garderez votre haine; au moins vous nous haïrez avec connaissance de cause. Avez-vous honte de devenir meilleurs, ou dédaignez-vous de vous excuser?

Je sais bien quel argument vous avez coutume d'opposer à notre nombre qui grossit tous les jours. « L'engouement de la multitude, dites-vous, n'est pas une présomption que l'objet vers lequel elle court est un bien. On connaît la propension des esprits pour les nouveautés dangereuses. Que de transfuges de la vertu vont se jeter dans les sentiers du vice! quelques-uns le font de bonne foi; d'autres cèdent à la nécessité des temps. » Fort bien! mais votre comparaison manque de justesse; car l'idée du mal est si universelle dans toutes les intelligences, que nul des coupables qui abandonnent vos lois pour se jeter dans le crime n'ose défendre le mal comme étant un bien. La turpitude engendre la crainte; l'impiété produit la honte. En un mot, les méchants cherchent à se cacher, ils évitent les regards, ils tremblent quand on les saisit, ils nient quand on les accuse; la torture même peut à peine leur arracher l'aveu de leur forfait; toujours est-il que la condamnation qui les frappe les accable; ils se reprochent au fond d'eux-mêmes ce qu'ils étaient; ils attribuent à l'égarement ou à la fatalité ce malheureux changement; tant il est vrai qu'ils répudient la responsabilité de cet acte, parce qu'ils ne peuvent nier le mal. Les Chrétiens, dites-moi, en agissent-ils ainsi? Chez eux, point de honte, point de repentir, si ce n'est de ce qu'ils étaient autrefois! Vous décriez le Chrétien, il se glorifie; vous l'entraînez, il ne résiste pas; vous l'accusez, il ne se défend pas; vous l'interrogez, il avoue hautement; vous le condamnez, il triomphe. Qu'est-ce donc que ce mal dans lequel ne se retrouve plus la nature du mal?

II. Il vous est même impossible de le condamner sans |467 détruire toutes vos formes judiciaires. En effet, qu'un coupable ordinaire soit amené devant vous: s'il nie son crime, vous l'appliquez à la torture pour qu'il le confesse. S'agit-il au contraire d'un Chrétien? il avoue spontanément ce dont on l'accuse, et vous le torturez pour le contraindre à nier. Quelle étrange contradiction de votre part, que de combattre un aveu et de changer la destination des tortures, ici relâchant gratuitement le coupable qui avoue, là contraignant l'accusé de nier malgré lui! Juges pour arracher constamment la vérité, c'est à nous seuls que vous demandez le mensonge, afin que nous nous déclarions ce que nous ne sommes pas.

Vous ne voulez pas nous trouver coupables, direz-vous peut-être, et voilà pourquoi vous faites tous vos efforts pour nous dépouiller de ce nom. C'est donc aussi pour que les autres désavouent leurs crimes que vous les étendez sur le chevalet et que vous les torturez! Il y a mieux: vous refusez de les croire quand ils nient; nous, au contraire, vous nous croyez sur-le-champ lorsque nous venons à nier. Si vous avez la certitude que nous sommes coupables, pourquoi nous traitez-vous ici autrement que les criminels? Je ne vous reprocherai point de ne laisser aucune liberté à l'accusation ni à la défense: vous n'avez pas coutume de condamner au hasard et sans avoir entendu la cause. Mais qu'il s'agisse d'un homicide, par exemple, la cause n'est pas terminée, ni l'information satisfaite par là même qu'il a confessé son homicide. Quoique vous ajoutiez difficilement foi à ses aveux, vous voulez connaître les circonstances de son meurtre; vous cherchez combien de fois il a tué, avec quelles armes, dans quels lieux, avec quels complices, quels vols ont accompagné le crime, quels sont les receleurs; afin que rien n'échappe, et que la sentence repose sur la connaissance de la vérité tout entière. Quant à nous, qui sommes accusés de crimes plus nombreux et plus horribles encore, l'information n'est pas longue. Vraiment, on dirait que vous craignez de |468 charger ceux que vous vous efforcez de perdre, ou que vous n'osez instruire une cause que vous connaissez. Mais votre perversité n'en éclate que mieux, si vous nous forcez de nier des crimes dont vous ne doutez pas.

Laissons de côté les formes judiciaires. Il conviendrait bien plus à votre haine, non pas de nous contraindre à nier, de peur de soustraire à la justice ceux que vous haïssez, mais de nous forcer à confesser chacun de nos crimes, afin que votre ressentiment puisse se rassasier de nos tortures, quand on saura évidemment combien de festins impies a célébrés chacun de nous, combien de fois il a commis l'inceste sous le voile des ténèbres. Que dirai-je encore? Puisqu'il s'agit d'anéantir notre race, il faudrait étendre l'information à nos associés et à nos complices. Il faudrait traîner devant les tribunaux les égorgeurs d'enfants, les cuisiniers, et les chiens eux-mêmes qui donnent le signal de ces noces. L'affaire serait éclaircie; il y a plus: les spectacles en deviendraient plus piquants. Avec quel empressement on accourrait au Cirque pour assister aux combats d'un Chrétien qui aurait dévoré une centaine d'enfants! Puisque l'on nous accuse de monstruosités si révoltantes, il serait bon de les mettre en lumière, de peur qu'elles ne parussent incroyables et que la haine publique ne se refroidît à notre égard; car la plupart ne croient qu'à demi ces horreurs, répugnant à se persuader que la nature, à laquelle est interdite la chair de l'homme, puisse chercher un aliment digne des bêles féroces.

III. Vous donc qui vous montrez si scrupuleux investigateurs quand il s'agit de délits bien moindres, mais qui oubliez votre zèle aussitôt que nous sommes accusés d'atrocités qui surpassent la plus révoltante barbarie, soit en refusant de recevoir l'aveu auquel doivent toujours viser les juges, soit en n'instruisant pas la cause, qui est le premier devoir avant de condamner, n'est-il pas manifeste par là que tout notre crime consiste dans le nom que nous portons? Cela est tellement vrai, que si la vérité de nos |469 crimes était constatée, on nous condamnerait en les désignant, et la sentence s'exprimerait ainsi: Un tel a été convaincu d'homicide, d'inceste, ou de tout autre crime qu'on nous impute. Qu'il soit suspendu à la croix ou livré aux bêtes. Or vos sentences ne portent rien, sinon qu'il s'est déclaré Chrétien. Ce n'est pas le nom d'un crime qui nous condamne, c'est le crime d'un nom. Aussi voilà tout le motif de la haine qui se soulève contre nous. C'est notre nom qui est en cause. Je ne sais quelle force mystérieuse l'attaque par votre ignorance. Vous ne savez pas qui nous sommes, et vous ne voulez pas le savoir. De là vient que vous ne croyez pas à une innocence qui peut se prouver et afin de ne pas croire à une innocence qui se prouverait facilement, vous refusez l'enquête juridique, afin qu'un nom odieux demeure sous le poids d'une prévention perpétuelle. Cela est si vrai, qu'on nous contraint de nier, pour nous obliger de renoncer à un nom que l'on hait. Aussitôt que nous l'avons renié, nous sommes libres, et l'impunité nous est acquise. Dès lors plus d'infanticides, plus d'incestueux: tous ces crimes ont disparu avec notre nom.

Mais puisque nous en sommes sur cette matière, vous qui cherchez avec tant de violence à détruire un nom, dites-nous donc quels peuvent être le crime, l'offense et la faute d'un nom? Nous vous opposons tous les jours cette prescription: Vous n'avez pas le droit de juger sur un crime imaginaire, qui n'est point mentionné dans vos codes, qui n'est point défini dans vos actes d'arrestation, qui n'est point exprimé dans vos sentences. Montrez-moi un juge qui préside aux débats, une cause que l'on instruit, un accusé qui répond ou qui avoue, et un avocat qui plaide, alors je dirai qu'il y a un coupable. Mais quand il s'agit de la valeur d'un nom, si l'on fait le procès à un mot, si l'on accuse un terme, je ne vois pas ce que l'on peut reprocher à un terme ou à un mot, sinon d'être barbare, de funeste présage, inconvenant pour qui le |470 prononce, ou dur pour qui l'entend. Tout le crime des mots s'arrête là; ils ne peuvent être coupables que de barbarisme, de même que les phrases de solécisme ou de tour vicieux. Mais le nom de Chrétien équivaut dans son sens à onction: ainsi ce nom que vous nous appliquez souvent sans le comprendre (car vous ne connaissez même qu'imparfaitement notre nom) ne respire que bonté, que douceur. C'est donc un nom innocent que vous persécutez dans des hommes innocents, un nom qu'articule aisément la langue, qui ne choque point l'oreille, qui n'est point fatal à l'homme ni de mauvais présage pour la patrie; un nom enfin qui est grec comme bien d'autres, sonore dans ses éléments, et agréable dans sa signification. Vous le voyez: un nom ne peut être châtié ni par le glaive, ni par la croix, ni par la dent des bêtes féroces.

IV. Mais une secte, répondez-vous, doit être punie dans le nom de son auteur. D'abord, il a été reçu de tout temps qu'une secte porte le nom de celui qui l'a fondée. Les philosophes ne s'appellent-ils pas Pythagoriciens et Platoniciens, du nom de leurs maîtres, de même que les médecins des Erasistrate, et les grammairiens des Aristarque? Une mauvaise secte remonte-t-elle à un mauvais fondateur? elle est punie par le mauvais nom dont elle hérite. C'est donc prendre les choses au rebours. Il fallait connaître d'abord l'auteur pour connaître ensuite la secte, plutôt que de chercher à connaître l'auteur d'après sa secte même. Mais vous, qui ne connaissez pas notre secte parce que vous ignorez son auteur, ou qui ne remontez pas à son auteur parce que vous ne connaissez pas davantage sa secte, que vous arrive-t-il nécessairement? Vous vous heurtez contre un nom seul, comme si dans ce nom vous aviez surpris tout à la fois et la secte et le maître que vous ne connaissez pas. Vos philosophes cependant ont la liberté de se séparer de vous par leur secte, par leur auteur, par leur nom. Personne qui soulève la haine contre eux, lorsqu'en public ou en |471 secret ils versent toute l'amertume de leur langage contre vos coutumes, vos rites, vos cérémonies et votre manière de vivre; lorsque bravant vos lois et sans égard pour les personnes, comme il est arrivé à quelques-uns, ils lancent impunément contre les empereurs eux-mêmes les traits du ridicule. Mais les philosophes se vantent inutilement de posséder la vérité, qui est odieuse au siècle, tandis que les Chrétiens seuls la possèdent. Voilà pourquoi ceux qui la possèdent n'en déplaisent que davantage, parce que celui qui l'affecte s'en fait un jeu, mais celui qui la possède la défend comme un droit.

Enfin, Socrate fut condamné, par cela seul qu'il s'était approché de trop près de la vérité, en niant l'existence de tous vos dieux. Quoique le nom chrétien n'eût point encore paru sur la terre, la vérité ne laissait pas d'être condamnée. Toutefois vous ne contesterez pas la sagesse de cet homme auquel votre Apollon pythien rendit lui-même témoignage. Socrate est le plus sage des hommes, a-t-il dit. Apollon fut alors vaincu par la vérité qui le contraignit de témoigner contre lui-même, en déclarant qu'il ne connaissait pas Dieu, mais aussi en accordant une haute sagesse à celui qui répudiait tous ces dieux. Or, en reniant les dieux, il aurait dû vous paraître moins sage, tandis qu'il n'était sage que par là même qu'il reniait les dieux. C'est ainsi que vous en usez d'ordinaire avec nous. « C'est un excellent homme que Lucius Titius; » il est seulement dommage qu'il soit Chrétien. ---- Je m'étonne, dit un autre, qu'un homme aussi raisonnable que Gains Séjus se soit fait Chrétien. » ---- Grâce aux ténèbres de leur démence, ils louent ce qu'ils voient, ils blâment ce qu'ils ignorent, et ce qu'ils voient, ils l'empoisonnent par l'injustice d'un blâme fondé sur l'ignorance. Il ne vient à la pensée de qui que ce soit d'examiner si tel ou tel n'est pas vertueux et sage, parce qu'il est Chrétien, ou s'il ne s'est pas fait Chrétien, parce qu'il est sage et vertueux. Il serait plus raisonnable au moins de |472 juger ce qui est inconnu d'après ce qui est connu, que de préjuger ce qui est connu d'après ce qui est inconnu. Ils ont vu des hommes qui étaient méchants, vifs, sans aveu, avant d'embrasser le nom chrétien: ils s'étonnent de les trouver corrigés, mais ils aiment mieux s'étonner que les imiter. D'autres résistent avec tant d'opiniâtreté, qu'ils vont jusqu'à lutter contre les avantages qu'ils peuvent retirer de la participation à ce nom. Je connais plusieurs époux, tellement inquiets de la vertu de leurs femmes, qu'ils ne pouvaient entendre les rats trotter dans l'appartement sans frémir et se livrer à leurs soupçons. Ils n'eurent pas plutôt découvert la cause d'une régularité, nouvelle pour eux, et d'une assiduité sans exemple jusque-là, qu'ils leur offrirent toute espèce de liberté, et promirent de n'être plus jaloux à l'avenir, aimant mieux, avoir pour femme une prostituée qu'une chrétienne. A eux, il était permis de devenir plus mauvais; à leurs femmes, il n'était pas permis de devenir meilleures. Ailleurs, un père déshérita un fils dont les désordres ne lui donnaient plus aucun sujet de plainte. Un maître jeta dans les fers un esclave dont il ne pouvait se passer auparavant. Aussitôt que l'on découvre un Chrétien, on aimerait mieux un coupable. En effet, notre discipline se manifeste par elle-même, et nous ne sommes trahis que par nos vertus. Lorsque les méchants s'accusent par leur perversité, pourquoi donc faut-il que nous seuls, contrairement aux lois de la nature, nous soyons réputés les plus pervers des hommes par notre innocence? Par quel signe caractéristique nous distinguons-nous, en effet, de tous les autres, si ce n'est par la sagesse primordiale qui nous défend d'adorer comme des dieux les ouvrages sortis des mains de l'homme; par cette modération en vertu de laquelle nous nous abstenons du bien d'autrui; par cette pudeur qui nous interdit même la souillure du regard, par cette miséricorde qui nous porte à la compassion pour les indigents; par cette vérité, elle-même, qui nous rend si odieux; par |473 cette liberté pour laquelle nous savons mourir? Voulez-vous connaître les Chrétiens? Appelez devant vous ces témoins.

V. ---- Mais l'on rencontre parmi vous des esclaves de l'avarice, de la luxure, de la méchanceté et de la violence.

---- Nous ne le contesterons pas de quelques-uns; toutefois il suffit, pour absoudre notre nom, que nous ne soyons pas tous vicieux, et même que ce soit le plus petit nombre. Prenez le corps le plus beau ou le plus pur, il s'y trouvera toujours quelque tache ou quelque imperfection. Le ciel lui-même ne brille jamais d'une sérénité assez entière pour qu'on n'y voie pas flotter quelques vapeurs légères. Une petite tache sur le front ne sert qu'à mieux faire ressortir la blancheur et la netteté de tout le visage. L'exception dans ce qu'elle a de défectueux, sert de témoignage à la bonté de la règle. Avoir prouvé que quelques-uns des nôtres sont vicieux, ce n'est pas avoir prouvé que les Chrétiens le sont. Demandez plutôt quel mal on reproche à notre secte. Vous-mêmes, vous l'avouez dans vos conversations, en le tournant contre nous: Pourquoi un tel, dites-vous, est-il sans probité, puisque les Chrétiens sont si honnêtes? Pourquoi est-il si dur, puisque les autres sont miséricordieux? Tant il est vrai que vous rendez témoignage à la vertu des Chrétiens, puisque si vous en trouvez un qui soit vicieux, vous vous en étonnez. Il y a bien loin d'une imputation à un nom, d'une opinion à une vérité: telle est la nature des noms, qu'ils tiennent le milieu entre être dit et être. Combien sont dits philosophes, sans obéir cependant aux lois de la philosophie! Chacun porte le nom de sa profession. On abuse du nom que l'on porte, lorsqu'en le séparant des devoirs qu'impose la profession, on déshonore par contrecoup la vérité, en prenant un nom mensonger. On n'est pas telle ou telle chose, parce que l'on s'appelle de ce nom; mais plutôt parce qu'on n'est pas telle ou telle chose, on en porte vainement le nom. On trompe ceux qui attribuent la chose à un nom, |474 tandis que c'est le nom qui doit être jugé sur la chose. Toutefois, les hommes ainsi décriés ne sont plus des nôtres; ils ne fréquentent plus nos assemblées; ils ne prient plus avec nous; ils sont rentrés dans vos rangs par leurs vices: nous ne voulons plus même rien avoir de commun avec ceux que votre cruauté et vos supplices ont forcé d'apostasier. Or, nous admettrions plus volontiers parmi nous ceux qui ont abandonné notre loi malgré eux, que ceux qui l'ont trahie volontairement. Mais, d'ailleurs, vous n'avez aucun droit de nommer Chrétiens ceux qui renient les Chrétiens eux-mêmes qui ne savent pas ce que c'est que de se renier.

VI. Toutes les fois que votre conscience, témoin de sa secrète ignorance, et refoulée et comme tenue à la chaîne par ces déclarations et ces réponses, que la vérité nous suggère d'elle-même, vous vous réfugiez tout hors d'haleine auprès de l'humble autel que l'on appelle l'autorité des lois. Le législateur, dites-vous, ne frapperait pas les Chrétiens, s'il n'était convaincu de leur scélératesse. Pourquoi donc alors les exécuteurs des lois n'exigent-ils pas aussi cette conviction, comme cela se pratique pour tous les autres crimes? Les lois ont beau les condamner, la peine n'est appliquée qu'autant qu'ils sont prouvés. S'agit-il, par exemple, d'un homicide, d'un adultère, la loi les a condamnés d'avance. On commence par discuter le fait, quoique tous connaissent quel est le fait en question. Les lois punissent le Chrétien. D'accord. Le crime commis par le Chrétien doit être prouvé: aucune loi ne s'oppose à l'information; que dis-je? l'information est l'auxiliaire de la loi. Comment observerez-vous la loi, si vous fermez les yeux à ce qu'elle prescrit, si vous fermez les yeux à ce qu'elle défend, puisque vous êtes dans l'impuissance de connaître quelles sont vos obligations? Point de loi qui ait en soi-même la conscience de sa propre justice; c'est à ceux dont elle réclame la soumission de la reconnaître pour juste. D'ailleurs une loi est naturellement suspecte, du moment qu'elle |475 décline la preuve. On peut donc regarder comme justes, respectables et dignes d'être mises en vigueur, les lois contre les Chrétiens, tant qu'on ignore qui elles poursuivent; mais une fois qu'on le sait, convaincus alors d'une flagrante injustice, il faut les répudier avec leur cortège de glaives, d'échafauds et de lions: une loi injuste n'a pas droit au respect. Or, si je ne me trompe, on révoque en doute la justice de certaines lois, puisque tous les jours vous en adoucissez la rigueur et la cruauté par des délibérations et des sentences nouvelles.

VII. D'où vient, me direz-vous, que vous êtes en si mauvais renom, qu'il justifie en quelque sorte le législateur? Et moi, je vous demanderai à mon tour, sur quelle garantie a prononcé le législateur autrefois, et vous-mêmes aujourd'hui: sur la foi de la renommée! Mais n'est-ce pas d'elle qu'il a été dit: Elle est le plus rapide de tous les maux? Pourquoi l'appeler un mal, si elle dit toujours, ou du moins si elle dit le plus souvent la vérité? La renommée? mais lors même qu'elle apporte la vérité, elle ne renonce point à la fantaisie du mensonge, mêlant le faux avec le vrai, ajoutant, retranchant, confondant et dénaturant toutes choses. Mais, que dis-je? elle ne peut exister qu'à la condition de mentir; elle ne vit, en effet, qu'aussi longtemps qu'elle ne prouve pas, puisque, la preuve une fois acquise, elle s'éteint et disparaît après avoir rempli sa mission, qui est de porter la nouvelle. Dès ce moment, le fait est palpable; on le nomme; on ne dit plus, par exemple: On raconte que telle chose vient de se passer à Rome, ou bien: Le bruit court qu'un tel a tiré au sort cette province; on dit: Un tel a tiré au sort celle province; ceci s'est passé à Rome. Personne n'invoque la renommée que lorsque l'on est incertain, parce que la certitude est dans la conscience et non dans la renommée. Personne, excepté l'insensé, ne croit à la renommée; le sage ne croit qu'à ce qui est certain. La renommée, quelque étendue qu'elle soit, a nécessairement commencé un jour par une seule bouche; |476 puis elle grandit en passant rapidement d'une langue à une autre langue, d'une oreille à une autre oreille: l'obscurité de son berceau ne sert qu'à jeter plus d'incertitude sur ses rumeurs. On ne s'avise pas d'examiner si la première bouche n'a pas semé le mensonge; on répète ce que l'on a entendu, pour faire comme les autres, quelquefois par soupçon, le plus souvent pour le seul plaisir de mentir. Heureusement que le temps révèle tout ce qui est caché, témoins vos maximes, vos proverbes, et la nature elle-même qui, grâce à son institution primitive, met tous les jours en lumière des vérités que la renommée n'a point encore annoncées.

Voyez donc quel témoignage vous invoquez là contre nous. Voilà de longues années que la renommée nous accuse, et elle n'a pu jusqu'à ce jour rien prouver contre nous, malgré le temps qu'elle a eu pour grandir. Notre nom naquit sous Auguste; sa loi brilla sous Tibère: Néron, le premier, le condamna. Jugez-le d'après son premier persécuteur. Si Néron fut un prince pieux, les Chrétiens sont des impies; s'il fut juste, s'il fut chaste, les Chrétiens sont des méchants et des incestueux; s'il ne fut pas l'ennemi de la patrie, nous sommes les ennemis de la patrie. Notre bourreau prouve ce que nous sommes, car il a sans doute châtié ce qui lui était opposé: et cependant, de toutes les institutions de Néron, cette loi est la seule qui ait survécu, la seule qui soit juste apparemment, c'est-à-dire qui n'ait rien de commun avec son auteur.

Il n'y a pas encore deux cent cinquante ans que nous existons. Depuis lors, combien de crimes n'avons-nous pas commis! combien de croix n'ont pas porté l'image de notre Dieu! Que d'enfants égorgés! que de pains trempés dans leur sang! que de flambeaux éteints! que de noces au hasard dans ces ténèbres! Jusqu'à présent, c'est la renommée seule qui prononce contre les Chrétiens; elle a même ses encouragements dans une maladie particulière à l'esprit humain, et ment avec plus de succès dans les événements |477 atroces et révoltants. En effet, plus vous êtes enclins à la malveillance, plus vous êtes disposés à croire le mal: en un mot, on ajoute foi plus volontiers au mal lorsqu'il est faux, qu'au bien lorsqu'il est vrai. Si l'iniquité eût laissé chez vous la moindre place à la prudence pour examiner quelle confiance mérite la renommée, la justice vous demandait de chercher par qui ces honteuses rumeurs ont pu se répandre dans la multitude, et de là circuler dans tout l'univers. Assurément elles ne sont pas venues des Chrétiens eux-mêmes, puisque, d'après la loi et la règle imposée à tous les mystères, ils sont obligés de garder le secret; à plus forte raison quand il s'agit de mystères si horribles, que les divulguer, ce serait attirer sur nous un juste et prompt supplice par l'animadversion des hommes.

Si ce ne sont point les Chrétiens qui se sont trahis, la conséquence veut qu'ils l'aient été par des étrangers. Mais, je vous le demande, quelle foi méritent des étrangers, puisque les mystères, les plus justes et les plus légitimes, évitent le regard d'un étranger, quel qu'il soit? Ceux que la loi proscrit prendront-ils moins de précaution? Il y a mieux, des étrangers sont moins portés à respecter des mystères qu'à les dénaturer.

Direz-vous que la curiosité de nos serviteurs a surpris ces infamies en regardant à travers les fentes de nos cavernes? Eh bien, que leurs serviteurs les aient trahis, qu'en conclure? Sans doute il n'en est pas qui d'ordinaire nous trahissent davantage, surtout si ce sont des actions tellement révoltantes que la justice de l'indignation ait rompu tout lien de fidélité, et ne puisse garder le silence sur des infamies qui ont épouvanté le regard et fait frémir la conscience. Mais, ici, n'est-il pas bien étonnant encore que celui qui avait si bien acquis le droit de parler à la face de tous ne se soit pas empressé de prouver ce qu'il avançait, et que celui qui avait entendu n'ait pas cherché à voir? En effet, il y a même récompense pour le délateur |478 qui prouve ce qu'il dénonce, et pour l'auditeur qui fournit la preuve de ce qu'il a entendu.

---- Voilà précisément ce qui a eu lieu, dites-vous. On a surpris une première fois les Chrétiens. Après la dénonciation, les preuves. On a tout vu, tout entendu: de là vient votre mauvaise réputation.

---- Certes, voilà qui surpasse tout sujet d'étonnement. Quoi! nous avons été surpris une fois, et nous continuons toujours! C'est qu'apparemment nous sommes corrigés. Mais il n'en est rien. Nous portons le même nom, nous gardons la même foi, nous devenons de jour en jour plus nombreux, d'autant plus haïs que s'accroît notre multitude la haine s'étend avec la matière de la haine. Mais quand le nombre des coupables grossit, pourquoi donc le nombre des délateurs ne grossit-il pas avec les crimes?

Ce que je n'ignore pas, c'est que nos réunions sont maintenant connues. Vous savez quel jour et en quel lieu nous nous rassemblons; aussi sommes-nous surveillés, assiégés, et comme captifs jusqu'au milieu de nos réunions. Eh bien! qui jamais est survenu lorsque les restes d'un enfant, à demi dévoré, fumaient encore! Qui jamais a surpris sur un pain ensanglanté la trace de nos dents? Qui jamais, apportant soudain un flambeau au milieu de nos ténèbres, a découvert les vestiges, je ne dirai pas de quelque inceste, mais de la moindre action déshonnête? Si nous obtenons à prix d'or qu'on ne produise point au grand jour ces horreurs, pourquoi nous accable-t-on de toutes parts? On ne peut plus dès lors nous dénoncer. Qui, en effet, vend ou achète la révélation de quelque crime, sans les preuves du crime lui-même?

Mais pourquoi des espions et des témoins étrangers, puisque vous pouvez nous arracher l'aveu public de nos crimes, soit en nous les exposant après en avoir été vous-mêmes les témoins, soit en les découvrant plus tard, si on vous les cache aujourd'hui? Vous ne l'ignorez pas: ceux qui veulent se faire initier ont coutume de se présenter |479 devant le maître ou le chef des sacrifices. Allez le trouver; il vous dira: « Il faut que vous apportiez un enfant qui vagisse encore, afin que nous l'immolions, et un peu de pain pour le tremper dans son sang; il vous faudra en outre des flambeaux que doivent renverser des chiens attachés l'un à l'autre, puis encore des lambeaux de chair pour jeter à ces animaux. Vous n'oublierez pas non plus votre soeur ou votre mère. » Mais, si vous n'en avez pas, qu'arrivera-t-il? Il est probable que vous ne serez pas reçu chrétien. Or, je vous le demande à vous-mêmes, de telles accusations peuvent-elles être écoutées quand elles sortent d'une bouche étrangère? Mais elles ne sont pas l'ouvrage d'un seul: il est impossible d'en connaître tous les auteurs. On commence par calomnier; puis vient un second qui ajoute les festins sanglants; un troisième parle d'unions incestueuses. L'ignorance accepte. Jamais ils n'ont rien appris des mystères chrétiens. Il est impossible cependant qu'ils ne connaissent pas des rites que devront pratiquer ceux qu'ils introduisent. D'ailleurs, combien n'est-il pas ridicule que des profanes sachent ce qu'ignore le prêtre! Comment donc se fait-il qu'aucun de ceux qui sont nouvellement initiés gardent le silence sur nos festins de Thyeste, sur nos mariages d'OEdipe, sans en être épouvantés aussitôt, et courir les dénoncer au peuple? Mais non, il paraît qu'à peine instruits de ce qui se passe chez nous, ils s'y affectionnent bientôt plus que leurs maîtres eux-mêmes. Si l'on ne parvient à prouver aucune de ces monstruosités, il faut que notre religion renferme quelque chose de bien sublime, pour qu'elle puisse vaincre le dégoût de pareilles horreurs.

Ô nations mille fois dignes de pitié! approchez; voilà que nous vous offrons l'épreuve de notre initiation. A ceux qui croient et obéissent, notre loi promet la vie éternelle; elle menace en même temps les profanes et les rebelles d'un supplice sans fin dans les flammes éternelles. C'est pour l'une ou l'autre de ces destinées qu'elle prêche la |480 résurrection des morts. Nous discuterons ce dernier dogme plus tard, quand il en sera temps. En attendant, croyez comme nous; car je suis pressé de savoir si vous êtes prêts à marcher par les mêmes crimes que nous. Viens, ô homme, qui que tu sois; plonge le fer dans la gorge de cet enfant; ou si c'est là le ministère d'un autre, contemple tranquillement une âme qui meurt avant d'avoir vécu; trempe, il le faut, ton pain dans ce jeune sang; mange-le gaiement; à table examine bien où sont assises ta mère et ta soeur; ne l'oublie pas, afin qu'au moment où tomberont ces ténèbres qui mettent à l'épreuve la sagacité des assistants, tu ne te trompes pas, en te précipitant sur une étrangère. Si tu n'es pas incestueux, tu n'as rien fait. Après cela, tu auras mérité la vie éternelle. Réponds-moi donc veux-tu de l'éternité à ce prix? Mais non, tu ne le crois pas; quand même tu le croirais, j'affirme que tu n'en voudrais pas; et quand même tu en voudrais, tu ne le pourrais pas. Pourquoi d'autres le pourraient-ils, si vous autres ne le pouvez pas? Pourquoi ne le pourriez-vous pas, si d'autres le peuvent? Ce serait acheter trop cher l'impunité, et même l'éternité, vous écriez-vous. Et nous donc croyez-vous que nous soyons déterminés à les acheter à tout prix? Les Chrétiens ont-ils d'autres dents? ont-ils une autre bouche? sont-ils autrement organisés pour l'inceste? Il n'en est rien, que je sache. Il nous suffit de différer de vous par la connaissance de la vérité.

VIII. Mais non, on nous regarde comme une troisième race d'hommes; on nous prend pour des cynopes, des sciapodes, ou enfin des antipodes, qui viennent de dessous terre. Si vous attachez quelque sens à ces mots, expliquez-nous ce que vous entendez par la première et la seconde race, afin que nous sachions ce qu'est la troisième. Un certain Psamméticus s'imagina avoir trouvé un moyen ingénieux pour découvrir le peuple qui appartenait à la première race. Il prit, dit-on, deux enfants nouveau-nés, et les fit nourrir par une femme à laquelle il avait auparavant |481 fait arracher la langue, afin que ses deux élèves, entièrement éloignés de la voix humaine, au lieu de former leur idiome d'après les sons qu'ils entendaient, parlent d'après eux-mêmes, et indiquent par un mot échappé à la nature, quelle était la plus antique nation. Or, le premier mot qu'ils prononcèrent fut BEKKOS; et comme il signifie pain dans la langue phrygienne, on en conclut que les Phrygiens étaient le plus ancien de tous les peuples. Peut-être n'est-il pas hors de propos de vous démontrer l'impossibilité d'un pareil fait, pour vous prouver à quelles fables ridicules vous ajoutez foi, pendant que vous fermez les yeux à la vérité. Qui croira, en effet, qu'une femme ait pu vivre après qu'on lui eut arraché la langue, cet organe de la vie, et qu'on la lui eut coupée jusque dans la racine, de manière à blesser la gorge à l'intérieur, lorsqu'il est déjà si dangereux de la blesser à l'extérieur. Ajoutez à cela que le sang vicié a dû retomber dans la poitrine, et qu'enfin la suspension prolongée de toute espèce d'aliments aurait infailliblement amené la mort. Eh bien! d'accord, elle a pu vivre, guérie par les remèdes d'une Philomèle dont les plus habiles expliquent le mutisme, non par la mutilation de sa langue, mais par la honte de l'outrage qu'elle avait subi. Si elle a vécu, elle a pu faire entendre un son confus, mal articulé, aigu, sans le secours des lèvres, et seulement en ouvrant la bouche. Il est facile de produire un son avec le gosier seul, et dans l'immobilité de la langue. Les enfants l'ayant recueilli, d'autant plus facilement qu'il était le seul, l'imitèrent, puis l'articulèrent un peu plus nettement, parce qu'ils avaient une langue, et lui attachèrent ensuite quelque signification.

Toutefois, que les Phrygiens soient le peuple le plus ancien, je vous l'accorde. S'ensuit-il que les Chrétiens soient la troisième race? Quelle suite de nations entre les Phrygiens et nous! Mais prenez garde que ceux que vous appelez une troisième race d'hommes, n'aient le premier rang, puisqu'il n'y a pas de nations qui ne comptent des |482 Chrétiens; de sorte que la nation la plus ancienne n'en est pas moins chrétienne. D'ailleurs quelle extravagance de prétendre, d'une part, que nous sommes les plus nouveaux; d'autre part, que nous sommes les troisièmes? C'est donc par rapport au culte, et non quant à la nation, que vous nous faites les troisièmes: vous dites les Romains, les Juifs, ensuite les Chrétiens. Mais que faites-vous des Grecs? Ou si les Grecs sont compris dans les superstitions des Romains, puisque Rome demanda ses dieux à la Grèce, que deviennent les Égyptiens? Eux aussi avaient, que je sache, une religion particulière et mystérieuse. Enfin, si les hommes de la troisième race sont si monstrueux, que penser de ceux qui avant nous appartenaient à la première et à la seconde?

IX. Mais pourquoi m'étonner de toutes vos extravagances, quand le même docteur du mensonge vous en a inculqué mille autres, de forme naturelle, identifiées avec nous, et pleines de malice? Reconnaissez avec moi quelle est votre démence, quoiqu'elle ne m'étonne pas. Vous nous accusez d'être la cause de toutes les calamités particulières ou publiques qui vous surviennent. Le Tibre est-il débordé; le Nil est-il resté dans son lit; que le ciel s'arrête, que la terre tremble, que la guerre dévaste vos champs, que la famine ravage vos cités, vous n'avez tous aussitôt qu'un cri: Les Chrétiens à la mort! les Chrétiens à la mort! Comme si c'était peu pour eux d'avoir à redouter encore quelque chose de plus que vos fléaux qu'ils partagent. Mais examinons. C'est sans doute parce que nous méprisons vos dieux, que nous attirons sur la terre ces désastres. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, il n'y a pas encore trois cents ans que nous existons, et cependant que de fléaux ont pesé sur le monde avant notre apparition! Combien de villes, combien de provinces désolées! que de guerres étrangères et intestines! que de pestes! que de famines! que d'incendies! que de gouffres! que de tremblements de terre ont épouvanté le siècle! Où |483 étaient les Chrétiens lorsque l'empire romain a fourni tant d'histoires de ses travaux? Où étaient les Chrétiens, lorsque les îles d'Hiérennape, de Delphes, de Rhodes et de Crète disparurent avec des milliers d'habitants? ou lorsque cette île qui, suivant Platon, était plus vaste que l'Asie ou l'Afrique, fut engloutie par la mer Atlantique? lorsque le feu du ciel dévora Vulsinies? lorsque la flamme, partie de la montagne Tarpéienne, la consuma tout entière, lorsque la mer de Corinthe fut séchée par un tremblement de terre? lorsque enfin le déluge anéantit l'univers? Où étaient alors, je ne dirai pas les Chrétiens, contempteurs de vos dieux, mais vos dieux eux-mêmes, postérieurs à ce désastre, ainsi que le prouvent les lieux et les cités dans lesquelles ils naquirent, où ils demeurèrent, où ils furent ensevelis, ou même qu'ils bâtirent de leurs mains? En effet, ces lieux et ces cités n'auraient par survécu jusqu'à nos jours, s'ils n'étaient postérieurs à cette catastrophe.

Mais vous vous souciez peu de parcourir les témoignages des temps que l'on dénature pour vous tromper, ne fut-ce que pour absoudre vos dieux du reproche d'injustice, s'il est vrai qu'ils châtient ceux qui les honorent, à cause de ceux qui les méprisent. Alors vous prouvez vous-mêmes que vous êtes dans l'erreur, puisque vous adorez des dieux aveugles qui ne savent pas vous distinguer d'avec les profanes.

---- Ils s'irritent contre nous, répondent quelques-uns, parce que nous négligeons de détruire entièrement les Chrétiens. ---- Eh bien! vous avez confessé par cet aveu leur impuissance et leur néant. Ils ne s'irriteraient pas contre vous, quand vous cessez de nous frapper, s'ils pouvaient nous frapper eux-mêmes. D'ailleurs vous proclamez encore cette vérité, quand vous les vengez par notre supplice. Ce qui dépend d'un autre, est défendu par un plus puissant que lui. Quelle honte que des dieux soient protégés par des hommes! |484 

X. Répandez maintenant tous les poisons de la calomnie sur notre nom; lancez contre lui tous vos traits, je ne cesserai de les repousser. Plus tard, je réfuterai vos accusations par l'exposition de toute notre doctrine. Aujourd'hui, je me contente d'arracher de notre corps les flèches dont vous nous percez, pour vous les renvoyer à vous-mêmes; les crimes que vous nous supposez, je vous les montrerai chez vous, afin que vous soyez blessés par vos propres glaives.

D'abord, vous nous accusez en général d'avoir abandonné les institutions de nos pères. Mais examinez attentivement si vous ne partagez point ce crime avec nous. J'interroge vos lois, vos moeurs. Partout j'y vois l'antiquité altérée, ou, pour mieux dire, entièrement détruite. J'ai déjà dit plus haut que vous substituez tous les jours à vos lois des décrets nouveaux. Quant à votre manière de vivre, il ne faut que vous regarder pour se convaincre combien vos vêtements, votre extérieur, vos aliments et votre idiome lui-même diffèrent de ceux de vos ancêtres. Vous bannissez ce qui est ancien comme quelque chose de suranné. Dans les affaires, dans les fonctions publiques, partout l'antiquité est bannie. Vous remplacez l'autorité des aïeux par votre propre autorité. Sans doute, et c'est là ce qui fait votre honte, vous ne tarissez pas sur les louanges du vieux temps, mais vous vous gardez bien de l'imiter. Quel étrange renversement d'idées que de louer ce que faisaient vos aïeux, en refusant de marcher sur leurs traces!

Mais parlons d'une chose que vous ont léguée vos aïeux, de la seule chose que vous observiez fidèlement, peut-être, d'une chose qui fournit contre nous tant de chefs d'accusation, et soulève de toutes parts la haine contre le nom chrétien. Il s'agit du culte de vos dieux. Je montrerai également que vous le détruisez par vos insultes, bien que ce ne soit pas de la même manière. Pour nous, que nous méprisions vos dieux, on ne peut pas raisonnablement le |485 soutenir, parce que personne ne méprise ce qu'il sait bien ne pas exister. Ce qui existe peut être l'objet du mépris. Ce qui n'existe pas ne souffre quoi que ce soit. Il ne peut souffrir quelque chose que de la part de ceux qui croient à son existence. C'est donc vous qui êtes coupables, vous qui croyez et méprisez; vous qui adorez et dédaignez; vous qui respectez et insultez! Il est facile de vous en convaincre. D'abord, puisque vous adorez, les uns un dieu, les autres un autre, il est clair que vous méprisez ceux que vous n'adorez pas; la préférence pour l'un ne peut aller sans la répugnance pour l'autre; tout choix renferme une répudiation; opter entre plusieurs, c'est dédaigner celui pour lequel vous n'avez point opté. Mais il y a tant de dieux, répondez-vous, qu'il est impossible que tous soient adorés par tous. Il suit de là que dans l'origine vous avez commencé par les insulter, puisque vous en avez établi un si grand nombre, que tous ne peuvent être adorés. Les plus sages même et les plus éclairés de vos ancêtres, dont vous ne voulez point abandonner les institutions, se sont montrés plus d'une fois impies envers la personne de vos dieux. Je suis un imposteur, s'il n'est pas vrai qu'il ait été défendu à ce général qui, sur le champ de bataille, avait voué un temple au dieu Alburnus, de le lui consacrer avant que le sénat eût ratifié son voeu. C'est ce qui arriva à M. Emilius. N'est-ce donc pas une impiété, que dis-je? n'est-ce pas le plus sanglant des outrages, que de soumettre à la fantaisie de la volonté humaine, les honneurs rendus à une divinité; de sorte qu'il n'y a de Dieu qu'autant que le sénat l'a permis? Souvent les censeurs ont aboli un dieu, sans le consentement du peuple. Il est avéré que les consuls, appuyés de l'autorité du sénat, chassèrent non seulement de Rome, mais de l'Italie tout entière, Bacchus avec ses mystères. Varron nous apprend que Sérapis, Isis, Harpocrate et Anubis furent mis à la porte du Capitole, et que leurs statues, renversées par le sénat, ne furent relevées que par la violence du peuple. |486 Aux calendes de janvier cependant, le consul Gabinius, approuvant à peine quelques victimes, à cause de la multitude ameutée, parce qu'il n'avait rien décidé au sujet de Sérapis et d'Isis, consulta plus la prohibition du sénat que l'effervescence de la multitude, et défendit qu'on leur érigeât des autels. Vous le voyez! vous avez parmi vos ancêtres, sinon des Chrétiens de nom, au moins une secte chrétienne de fait, qui méprisait vos dieux.

Passe encore si, comme vos pères, vous rendiez à vos divinités un culte entier, tout irréligieux qu'il est. Mais vous avez fait des progrès dans la superstition comme dans l'impiété. En effet, quel respect avez-vous pour les dieux privés, ces Lares et ces Pénates que vous honorez par une consécration domestique, mais que vous foulez aussi aux pieds avec une liberté toute domestique en les vendant et en les mettant en gage, selon vos besoins ou d'après vos caprices? Ces sacrilèges seraient sans doute excusables, s'ils n'étaient d'autant plus insultants, qu'ils s'adressent à des divinités d'un rang inférieur.

C'est probablement pour consoler les pauvres dieux domestiques de tous ces affronts, que vous traitez vos dieux publics avec plus de dédain encore. Vous les vendez à l'encan; proscrits tous les cinq ans, vous les affermez parmi vos revenus; ils sont soumis aux impôts, adjugés par le crieur public, inscrits sur les registres du questeur comme le temple de Sérapis, comme le Capitole lui-même. Des terres, chargées d'impôts, perdent beaucoup de leur prix; des hommes, soumis à la capitation, en sont moins estimés. Ce sont là des marques de servitude. Il n'en va pas de même de vos dieux; plus ils paient d'impôts, plus ils sont honorés, ou plutôt, plus ils sont honorés, plus ils paient d'impôts. Vous trafiquez de la majesté des dieux; la religion devient un négoce; la sainteté mendie un droit tant pour entrer dans le temple; tant pour la place près de l'autel, tant pour le seuil, tant pour la porte. Vous vendez la divinité en détail; il est impossible de l'adorer |487 autrement que la bourse à la main; elle rapporte même plus à vos publicains qu'à vos prêtres.

Mais c'est peu que de négliger ou de vendre vos dieux; il faut encore que vous les insultiez jusque dans les honneurs que vous voulez bien leur rendre. En effet, quels honneurs leur rendez-vous que vous ne rendiez également aux morts? Vous élevez des temples aux dieux; vous élevez des temples aux morts: vous dressez des autels aux dieux; vous dressez des autels aux morts. Vous y gravez des inscriptions de même nature. Vous donnez de part et d'autre à leurs statues les mêmes formes, appropriées à leur génie, à leur profession, à leur âge. Saturne y est représenté comme un vieillard; Apollon comme un adolescent; Diane est vêtue en jeune vierge, Mars en soldat, et Vulcain en forgeron. Il n'est donc pas étonnant que vous offriez aux morts les mêmes victimes et les mêmes parfums qu'aux dieux. Mais comment vous défendre de l'affront que vous faites à vos dieux en les assimilant à des morts? Il est bien vrai que vous assignez aussi à vos rois des sacerdoces, des cérémonies religieuses, des chars sacrés, des solisternium, des lectisternium (1), des jours de naissance, et des jeux. Vous avez raison, puisque le ciel leur est aussi ouvert; mais cela est encore un outrage de plus pour les dieux. D'abord, il ne convient pas de mettre déjà au rang des dieux ceux qui ne le deviendront qu'après leur mort. En second lieu, Proculus qui contemple son Dieu reçu dans le ciel, ne se parjurerait pas avec tant de liberté et si manifestement devant le peuple, s'il ne méprisait pas ceux au nom desquels il se parjure, autant que ceux qui lui permettent de se parjurer. En effet, ils confessent ainsi que la chose par laquelle vous vous parjurez n'est que néant; ils font mieux: ils récompensent le parjure, parce qu'il a méprisé publiquement les vengeurs du parjure. |488 

Disons-le toutefois, chacun de vous est innocent de ce crime. Le péril qu'entraîne avec soi le parjure a disparu, depuis que vous avez trouvé plus- religieux de jurer par César: ce qui est encore un outrage à l'égard de vos dieux, puisque les parjures envers César seraient punis plus facilement qu'envers tous les Jupiters du monde. Toutefois le mépris a quelque chose d'honorable et qui flatte l'orgueil: il provient souvent de la confiance ou de la sécurité de la conscience, quelquefois d'une élévation naturelle de l'âme. Mais la dérision, plus elle se permet, plus elle est blessante. Reconnaissez donc avec quelle dérision vous vous jouez de vos dieux. Je ne parle pas de vos sacrifices où vous n'offrez que des victimes de rebut, à demi mortes et rongées d'ulcères. S'il s'en trouve de meilleures et d'intactes, vous avez grand soin de ne laisser que la tête, les cornes, les soies et les plumes, toutes les parties enfin qu'on ne saurait manger et dont vous n'auriez rien fait à la maison. Laissons de côté cette honteuse et sacrilège gourmandise pour remonter presque jusqu'à la religion de vos ancêtres.

Les hommes les plus éclairés et les plus graves, puisque la gravité comme les lumières s'accroissent par la doctrine, se sont toujours montrés irrévérencieux envers vos divinités. Votre littérature ne leur cède en rien. Que d'infamies! que de fables ridicules! que de calomnies sur les dieux on y rencontre! A commencer par votre Homère, cette source abondante de laquelle est découlée toute votre poésie, plus vous lui rendez d'hommages, plus vous insultez à vos dieux, puisque vous glorifiez si fort celui qui s'est joué d'eux. Nous nous souvenons encore de notre Homère. C'est lui, si je ne me trompe, qui abaissa la majesté divine jusqu'au niveau de la condition humaine, en donnant aux dieux nos accidents, nos pensées et nos passions; lui qui les partage en deux camps rivaux et les fait combattre comme des couples de gladiateurs. Il blesse Vénus par une main mortelle; il enferme pendant treize mois Mars dans un cachot, où il est menacé de périr; il arrache |489 aux mains de la multitude céleste Jupiter menacé par l'émeute; il nous le montre ensuite pleurant Sarpédon, ou bien plongé dans de honteux plaisirs avec Junon, à laquelle il fait l'énumération de ses maîtres, afin d'éveiller ses sens.

Enhardis par l'exemple de leur prince, quels poètes après cela ne se donnent carrière envers les dieux, soit en dénaturant la vérité, soit en inventant des contes ridicules? Les poètes tragiques ou comiques ne les ont pas plus épargnés, en choisissant leurs supplices et leurs maux pour sujets de leurs drames. Je ne parle pas des philosophes, que leur orgueil et une vaine affectation d'austérité comme de sagesse élèvent au-dessus de toute crainte. D'ailleurs le plus léger souffle de la vérité suffit pour les armer contre vos dieux. Socrate, pour se moquer d'eux, avait coutume de jurer par un chêne, par un chien, ou par sa femme. Il est bien vrai qu'il a été condamné pour cela; mais puisque les Athéniens cassèrent le jugement et punirent ensuite les accusateurs de Socrate, Socrate reprend toute la valeur de son témoignage; et je puis rétorquer contre vous que l'on approuva dans sa personne ce qu'aujourd'hui l'on blâme en nous. Diogène ne s'est-il pas permis je ne sais quelle raillerie contre Hercule? Et Varron, Diogène à la façon de Rome, n'a-t-il pas imaginé trois cents Jupiters sans têtes? Examinez de près les plaisanteries sacrilèges de vos Lentulus et de vos Hostius. Croyez-vous rire des comédiens ou des dieux dans ces farces et ces bouffonneries? Que dis-je? Vous accueillez avec la plus grande faveur ces fables indécentes qui représentent au naturel toute la turpitude de vos dieux. Leur majesté est souillée tous les jours devant vous dans des corps impudiques; ce sont les derniers, les plus infâmes des hommes qui deviennent l'image de vos dieux. Le Soleil pleure son fils frappé par la foudre, et vous en riez! Cybèle soupire pour un berger dédaigneux, et vous n'en rougissez pas! Vous laissez diffamer Jupiter!

Etes-vous plus religieux dans le Cirque, où, parmi |490 l'horreur des supplices, parmi des flots de sang humain, vos dieux viennent danser, et fournir aux criminels le sujet des farces qu'ils donnent au public, comme si vous vouliez punir vos divinités dans la personne des coupables. Nous avons vu l'acteur qui représentait Athys, ce dieu de Pessinunte, mutilé sur le théâtre, et celui qui jouait Hercule, comme lui brûlé vif. Nous avons vu, non sans rire beaucoup, dans les jeux de midi, Pluton, frère de Jupiter, précipiter dans les enfers, à coups de marteau, les corps des gladiateurs, pendant que Mercure, avec ses plumes sur la tête et son caducée brûlant à la main, appliquait sa baguette ardente sur les corps pour s'assurer qu'ils étaient bien morts. Si ce que j'ai dit et ce que d'autres pourront remarquer après moi, outrage et déshonore vos dieux, de pareilles licences décèlent par conséquent un mépris souverain pour leurs personnes, aussi bien dans les acteurs qui jouent que dans les spectateurs qui applaudissent. Je crains bien par conséquent que vos dieux n'aient plus à se plaindre de vous-mêmes que de nous. Il est vrai qu'ensuite vous les accablez de flatteries pour racheter vos affronts. D'ailleurs vous pouvez tout contre ceux auxquels vous avez permis d'être; nous, au contraire, nous sommes leurs ennemis partout et toujours.

XI. Mais ce n'est pas seulement par l'abandon des anciennes croyances que nous vous ressemblons; nous pouvons aussi vous reprocher toutes les nouvelles et monstrueuses superstitions dont vous nous accusez. Quelques-uns de vous ont rêvé que notre Dieu était une tête d'âne. Tacite est le premier auteur de cette ridicule invention. Dans le cinquième livre de ses Histoires, où il parle de la guerre des Juifs, il remonte à l'origine de ce peuple. Après avoir dit sur leur origine, leur nom et leur religion, tout ce qu'il lui plaît d'imaginer, il raconte que les Juifs, dans une de leurs marches à travers de vastes déserts, et près de mourir de soif, furent conduits à une source par des ânes sauvages, qui allaient boire après avoir mangé. Il |491 ajoute que, par reconnaissance pour ce bienfait, ils honoraient l'image de ces animaux. De là on a conclu, si je ne me trompe, que les Chrétiens, rapprochés par leur religion du culte judaïque, adoraient la même idole. Mais ce même Tacite, si fertile en mensonges, oubliant son affirmation de tout à l'heure, rapporte un peu plus loin que le grand Pompée, après avoir vaincu et fait prisonnier les Juifs, entra dans le temple de Jérusalem, et malgré des recherches minutieuses, n'y trouva aucun simulacre. Où devait donc résider ce dieu? Sa place était surtout dans ce temple célèbre fermé à tous, excepté aux prêtres, et où il n'y avait à craindre aucun regard étranger. Mais pourquoi nous justifier? Je n'ai promis pour le moment que des aveux pour attester que toutes les accusations retombent sur vous. Que notre Dieu soit le simulacre d'un âne, d'accord. Nierez-vous du moins que vous en fassiez autant? Il est certain que vous adorez toute la race des ânes, et avec leur déesse Epone, toutes les bêtes de somme, tous les troupeaux, tous les animaux, que vous consacrez eux et leurs étables. Voilà peut-être ce que vous reprochez aux Chrétiens, c'est que parmi ces adorateurs de toute sorte d'animaux, nous nous bornons à adorer l'âne.

XII. Quant à ceux qui prétendent que nous adorons une croix, ils sont de la même religion que nous. La qualité de la Croix est d'être chez nous un étendard de bois. Vous, vous adorez la même matière sous toutes ses transformations. Votre étendard, à vous, a une figure humaine; le nôtre a sa figure particulière: qu'importent les linéaments, pourvu que la qualité soit identique? qu'importe la forme, pourvu que le corps du Dieu soit le même? Si vous disputez sur la différence, y a-t-il grande différence d'une croix à la Pallas athénienne, à la Cérès du Phare, qui n'est autre chose qu'une pièce de bois grossière, informe et sans figure? Tout poteau dressé en l'air est la moitié d'une croix, et même la moitié la plus forte. Vous nous reprochez d'adorer une croix complète avec son antenne |492 et sa partie supérieure. A merveille. Vous êtes par là même d'autant moins excusables d'adorer un bois mutilé et incomplet, tandis que les autres le consacrent dans la plénitude de sa forme. Mais que dis-je? Votre religion tout entière réside dans la croix, ainsi que je vous le montrerai. Ignorez-vous donc que toutes les statues de vos dieux et de vos déesses ne sont dans l'origine qu'une croix? En effet, tout simulacre, qu'il soit taillé dans le bois ou sur la pierre, qu'il soit coulé en airain, ou produit avec une matière plus riche encore, doit avoir passé auparavant par les mains du modeleur. Or, le modeleur commence par dresser le bois de la croix, parce que la croix est la ligne et l'attitude qu'affecte le corps humain à notre insu. Ce qui est la tête domine; ce qui est l'épine se prolonge, ce qui est le niveau des épaules. . . . . Faites une figure d'homme les bras étendus, vous avez la croix. C'est par là que débute la plastique avant de donner à ses modèles la forme, les contours et le corps tout entier dont il lui plaît de revêtir l'argile qui tout à l'heure, avec le compas et la règle de plomb, va se convertir en marbre, en bois, en airain, ou en tout autre matière dont il lui plaira de faire un dieu. Après la croix, l'argile; après l'argile, le dieu: la croix, en quelque façon, se métamorphose en Dieu par le moyen de l'argile. Vous consacrez donc vos dieux par la croix, puisque c'est par la croix que commence l'objet de votre consécration. Prenons un exemple. Vous déposez dans la terre le noyau d'une olive, l'amande d'une pêche ou un grain de poivre. Après qu'ils y ont séjourné quelque temps, l'arbre s'élève, épanouissant ses rameaux, sa chevelure et les formes qui le caractérisent. Si vous le transplantez ou si vous prenez de ses branches pour en greffer un autre, à qui imputerez-vous ce qui provient de ce mode de propagation? Ne sera-ce point à ce grain, à ce noyau ou à cette amande? En effet, puisque le troisième degré se rattache au second, et le second au premier, le troisième se confond avec le premier, en passant par le second. |493 

Il n'est pas besoin de nous arrêter longtemps sur ce point, puisqu'en vertu d'une prescription naturelle, tout genre, quel qu'il soit, rapporte son principe à l'origine, et que le genre est compris dans l'origine, ainsi que l'origine renfermée dans le genre. Si donc, dans le principe de vos dieux, vous adorez l'origine des croix, voilà le noyau et le grain primordial de qui est venue parmi vous cette forêt de simulacres. Nous en avons tous les jours des exemples. Vous adorez les Victoires, divinités d'autant plus augustes, qu'elles sont une source de joie... Mais en adorant les Victoires, vous adorez les croix qui sont au milieu des trophées. Vos armées révèrent leurs enseignes, jurent par elles, les préfèrent même à Jupiter. Ces images superbes, cet éclat de l'or, ces étoffes précieuses et ces voiles qui flottent autour de vos drapeaux et de vos étendards, qui sont aussi sacrés pour vos armées que les dieux eux-mêmes, sont destinés à enrichir et à décorer les croix. Vous rougissez, ce semble, de les adorer nues et sans ornements.

XIII. D'autres, avec un peu plus de vraisemblance et de raison, s'imaginent que le soleil est notre Dieu, soit parce qu'ils savent que nous nous tournons vers l'Orient pour prier, soit parce que le jour du Soleil est pour nous un jour de joie et de fête. Mais ne voit-on pas la plupart d'entre vous, tournés vers le soleil levant, affecter d'adorer le ciel, et de remuer les lèvres? N'est-ce pas vous du moins qui avez donné à un des jours de la semaine le nom du Soleil? Ce jour-là vous vous abstenez complètement du bain, ou bien vous le différez jusqu'au soir, vous vous livrez au repos ou aux festins, toutes choses que vous faites en vous éloignant de l'esprit de votre culte pour vous rapprocher des religions étrangères. Car les Juifs célèbrent des fêtes, des sabbats, des banquets avec des pains sans levain, des jeûnes avec des azymes, allument des flambeaux, et offrent des prières expiatoires, quoique tout cela ne ressemble guère à vos dieux. Ainsi, pour |494 quitter cette digression, de quel droit nous reprochez-vous d'adorer le soleil et d'avoir choisi le jour qui lui est consacré? Vous nous ressemblez encore sur ce point; reconnaissez-le: nous ne sommes pas si loin de votre Saturne et de vos sabbats.

XIV. Mais il court sur notre Dieu une rumeur nouvelle. Il y a peu de jours que, dans cette cité, un des hommes les plus pervers, déserteur de sa religion, et qui n'a de juif que la peau qu'il a perdue, après avoir subi la dent des bêtes féroces contre lesquelles il a loué son bras et tout son corps, a promené contre nous une image avec cette inscription: ONOCHOETÈS (race d'âne). Le monstre était vêtu de la toge, portant un livre à la main, armé de longues oreilles d'âne, avec un des deux pieds fourchu. La multitude de croire aussitôt sur la parole du juif. N'est-ce pas de cette engeance que partent toutes les infamies dirigées contre nous? Dans toute la ville il n'est plus bruit que d'ONOCHOETÈS. Quoique cette calomnie soit née d'hier, qu'elle n'ait pas pour elle l'autorité du temps, et qu'elle tombe d'elle-même, rien que par la bassesse de son auteur, je l'accueille volontiers pour vous renvoyer l'accusation. Voyez donc si là encore vous ne méritez pas les mêmes reproches que nous. Peu importe sous quelle forme nous adorons des simulacres, pourvu que ce soient des simulacres. Vous avez des dieux à tête de chien, d'autres à tête de lion, de boeuf, de bélier, de bouc, des dieux cornus, des dieux à jambes de chèvres, à queue de poissons et de serpents. Que sais-je encore? Ceux-ci ont des ailes aux pieds; ceux-là au dos et à la tête. Pourquoi donc crier si haut contre notre idole unique? Il y a chez vous des milliers d'Onochoetès.

XV. Si nous avons, vous et nous, des dieux de même nature, il s'ensuit que nos sacrifices et notre culte doivent peu différer. Nous allons vous convaincre encore par cette comparaison nouvelle. Nous sacrifions à la divinité par l'infanticide, dites-vous: telles sont nos initiations. Pour |495 vous, si vous avez oublié vos meurtres et vos infanticides, je vous les rappellerai en leur temps, car nous renvoyons beaucoup de choses à un autre moment, pour ne pas répéter constamment les mêmes choses. En attendant, la ressemblance ne manque pas de plusieurs côtés, et si nous sommes infanticides à notre manière, vous ne l'êtes pas moins à votre façon, vous qui tuez les enfants aussitôt après leur naissance, quoique les lois vous l'interdisent. Mais, de toutes les lois, il n'en est pas qui soient violées plus impunément, ainsi que tout le monde le pratique. Nous ne les immolons pas avec des rites sacrés ni en l'honneur d'un dieu, me direz-vous peut-être. Qu'importe ici le but? vous ajoutez encore à la cruauté par le genre de mort. Vous les exposez au froid, à la faim, aux bêtes, ou bien vous les plongez dans l'eau pour les faire mourir plus lentement. Les différences que vous alléguez en votre faveur ne servent qu'à vous accabler davantage, puisque ce sont vos propres enfants que vous immolez. Vous êtes même d'autant plus coupables, que vous n'avez pas l'excuse de la superstition. Ainsi, puisque vous nous accusez de sacrifices impies, et que vous commettez les mêmes crimes, dans des circonstances moins dures pour vous, il suit de là qu'en fait de voracité, nous nous ressemblons beaucoup. La vôtre est le fruit de votre impudicité, la nôtre vient de la barbarie. Nous n'en sommes pas moins unis par la nature, attendu que l'impudicité et la cruauté ne vont jamais l'une sans l'autre. En deux mots, que faites-vous de moins, ou plutôt, que ne faites-vous pas de plus que nous? Est-ce convoiter médiocrement les entrailles de l'homme, que de dévorer des hommes faits et des pubères? Est-ce sucer médiocrement le sang humain, que d'attenter à ce sang qui vivra un jour? Est-ce vous repaître médiocrement d'un enfant, que de l'immoler bien avant sa naissance (2)? |496 

XVI. J'arrive maintenant à l'heure où s'éteignent les flambeaux, au ministère que nous prêtent des chiens, et à ces ténèbres honteusement mystérieuses. Ici, je crains d'être en défaut; car, comment pourrais-je prouver contre vous de pareilles monstruosités? Toutefois, rendez hommage à la pudeur dont nous recouvrons nos incestes. Nous nous créons, comme vous le voyez, une nuit adultère, pour ne pas souiller la véritable lumière ou la véritable nuit; nous avons cru devoir épargner cette honte aux deux flambeaux de la terre; nous cherchons même à faire illusion à notre conscience; car, tout ce que nous commettons alors, nous ne le savons que trop. Vos incestes, à vous, se commettent en toute liberté, à la face du jour, à la face de la nuit, à la connaissance de tout le ciel; et pour comble de bonheur, ces mêmes incestes que vous commettez à la face du ciel tout entier, vous seul les ignorez, tandis que nous, jusqu'au sein des ténèbres, notre conscience peut nous les reprocher. Les Perses, suivant le témoignage de Ctésias, abusent sans scrupule de leurs mères. Les Macédoniens se livrent publiquement aux abominations qu'ils ont approuvées. En effet, la première fois que leur OEdipe entra sur la scène, ils accueillirent par des éclats de rire et par des huées cet infortuné, privé de la lumière. L'acteur qui jouait ce rôle, interdit par ces vociférations, ôta sur-le-champ son masque: « Maîtres, s'écria-t-il, vous aurais-je déplu? » ---- « Non, non, répondirent les spectateurs: tu joues parfaitement ton rôle; ce n'est pas ta faute si un écrivain a imaginé ce conte, ou si OEdipe a eu la folie de se crever les yeux. Subjugue ta mère. »

Une ou deux nations, direz-vous, font à peine tache sur toute la terre. Pour nous, nous avons infecté jusqu'au soleil, souillé jusqu'à l'Océan lui-même. Citez-moi une nation qui soit exempte de tout ce qui entraîne le genre humain à l'inceste. S'il en est une où vous ne rencontriez pas les actes de la chair, et les nécessités, pour ne pas dire les passions de l'âge ou du sexe, la même nation qui sera |497 étrangère à l'inceste, le sera aussi à la volupté. S'il en est une qui, par une nature particulière, s'éloigne de la condition humaine jusqu'à n'être soumise ni à l'ignorance, ni aux accidents, elle seule aura le droit d'adresser des reproches aux Chrétiens. Mais vous, à défaut de peuples que le flux et le reflux de l'erreur pousse vers ce crime, jetez un moment les yeux sur vos débauches en l'air et vos prostitutions au hasard. Mais surtout, quand vous abandonnez vos enfants à la compassion étrangère, ou que vous les confiez par l'adoption à de meilleurs pères, oubliez-vous combien d'aliments et d'occasions vous fournissez à l'inceste? Les plus sévères d'entre vous, retenus par quelque frein moral ou par la crainte de ces malheurs, s'interdisent ces unions scandaleuses; mais, pour le plus grand nombre, combien de fois n'arrive-t-il pas que les fruits de leur incontinence, semés en tous lieux, aux champs, à la ville, en voyage, par l'adultère, par la fornication, dans les lieux de débauche, souvent même à votre insu, s'allient ensemble ou avec les auteurs de leurs jours? De là, quelle déplorable confusion du sang et des familles! que de sujets de bouffonneries et de farces licencieuses! La tragédie suivante n'a pas d'autre origine.

Lorsque Fuscianus était préfet de Rome, une certaine nourrice sortit de la maison de son maître et laissa sur le seuil de la porte l'enfant qu'elle aurait dû garder. Un Grec, gardien de la porte, s'empara de l'enfant, et s'enfuit avec lui en Asie. Au bout de quelques années, il le ramène à Rome pour l'y mettre en vente. Son père l'achète sans le connaître, et s'en sert honteusement. Quelque temps après, il s'en dégoûte, et l'envoie travailler aux champs, comme cela vous est assez ordinaire. Il y trouva son ancien pédagogue et sa nourrice, confinés là depuis longtemps en punition de leur négligence. Chacun d'entrer en conversation et de se raconter mutuellement leurs aventures. Les vieux esclaves de dire qu'ils ont perdu le jeune enfant confié à leurs soins; le nouveau venu de dire |498 qu'il a été dérobé dans son enfance, mais qu'il est né à Rome, d'une famille distinguée. Peut-être même a-t-il quelques signes à montrer pour faire constater qui il est: Dieu l'a permis, sans doute, pour qu'une si horrible tache fût imprimée au front du siècle. La mémoire se réveille de jour en jour. On compare les temps, ils répondent exactement à l'âge du jeune homme; les yeux se rappellent quelques-uns de ses traits; on reconnaît sur son corps quelques marques distinctives. Les maîtres, ou plutôt les parents, excités par l'ensemble de toutes ces circonstances, font venir le marchand d'esclaves. Tout est dévoilé. Mais quel dénouement! les parents s'étranglent de désespoir. Le préfet Fuscianus adjuge tous leurs biens à ce fils, infortuné survivant, non pas à titre d'héritier, mais comme salaire du déshonneur et de l'inceste. Il suffit de ce seul exemple de la honte publique pour attester tous vos crimes secrets. Dans l'ordre des choses humaines, il n'est aucun événement qui n'arrive qu'une fois, quoique souvent on ne le découvre qu'une fois. Vous accusez les mystères de notre religion, si je ne me trompe. Vous en avez de semblables, mais sans que la religion vous les prescrive.

XVII. Quant à l'orgueil et à l'opiniâtreté que vous nous reprochez, ici encore les comparaisons ne me manqueront pas. Le premier grief contre notre opiniâtreté, c'est que nous sommes impies envers la majesté des Césars, qui est la seconde religion, parce que nous n'adressons pas de voeux à leurs images et que nous ne jurons pas par leurs génies. Voilà pourquoi on nous appelle des ennemis publics; voilà pourquoi on nous appelle des ennemis de l'État. Eh bien! à la bonne heure. Vous autres Gentils, cependant, vous choisissez tous les jours vos Césars parmi les nations; l'un est médique, l'autre persique, un troisième germanique. Que le peuple romain cherche donc sur la terre des nations qu'il n'ait pas encore domptées, et qui soient étrangères à ses armes. Vous, cependant, vous conspirez contre nous par ceux qui ont été des nôtres. En |499 vérité, nous reconnaissons volontiers la foi romaine envers ses empereurs. Jamais il n'éclata contre eux de conspiration; dans le sénat, au sein de leurs palais, jamais un scélérat ne rougit sa main de leur sang; jamais dans les provinces on n'usurpa la pourpre impériale. Les deux Syries exhalent encore l'odeur de leurs cadavres; les Gaules n'ont pas encore lavé ces flots de sang dans les eaux de leur Rhône.

Mais laissons de côté ces barbaries, puisque le nom romain n'en est pas coupable. Voyons ce que fait le vrai peuple de la Rome impériale, et comment il témoigne sa vénération. Ce qu'il fait! demandez-le à ces libelles satiriques que connaissent vos statues, à ces allusions détournées, à ces plaisanteries mordantes qui retentissent dans les amphithéâtres: peuple dont l'épée est soumise, dont la langue est toujours en révolte. Mais ne point jurer par le génie de César est un bien plus grand crime, n'est-ce pas? En effet, on sait que vous reculeriez à vous parjurer par les Empereurs, vous qui jurez avec tant de conscience par vos dieux! Mais nous ne consentons pas à dire, le dieu César. A ce mot, nous faisons la grimace, comme s'exprime le proverbe. Mais vous, pourquoi insultez-vous César en l'appelant dieu, puisque vous dites ce qui n'est pas? Pourquoi le calomniez-vous, puisqu'il ne veut pas être ce que vous dites? Car il aime mieux vivre, que devenir dieu.

XVIII. Vous rangez sous un autre grief tout ce que vous reprochez à notre obstination. Notre insensibilité et notre mépris pour la mort acceptent, dites-vous, les glaives, les croix, les bêtes féroces, les bûchers et les tortures. Mais vos devanciers et vos ancêtres dédaignèrent comme nous tous ces supplices, et leur vertu, vous l'appelez courage: et non entêtement. Combien d'hommes ont couru volontairement au-devant des épées? Il serait trop long de les compter. Quant à votre Régulus, il a consacré volontiers la croix, nouvelle alors pour vous, et précédée par de longues |500 et implacables tortures. Une reine employa ses propres serpents. Didon expira sur un bûcher qu'elle fit allumer pour elle-même. Son exemple apprit à la femme d'Asdrubal à se montrer plus intrépide que son mari dans les désastres de sa patrie. Une femme d'Athènes fatigua par son courage le tyran qui voulait lui arracher son secret. Enfin, de peur que son corps et la faiblesse de son sexe ne la trahissent, elle se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage de son bourreau, pour qu'il lui fût impossible de révéler le complot. Chez les vôtres, vous appelez cette fermeté du nom de gloire; chez les nôtres, vous n'y voyez que stupide entêtement. Eh bien! détruisez la gloire de vos ancêtres, pour avoir droit de nous détruire nous-mêmes! Ou seulement bornez-vous à rétracter aujourd'hui les louanges que vous donniez à vos pères, afin de nous les refuser pour les mêmes actes.

Vous me direz peut-être que la dureté des temps où vivaient vos aïeux réclamait cette mâle et intrépide énergie; aujourd'hui, au contraire, la tranquillité de la paix exige des moeurs plus douces et des dispositions plus pacifiques, même à l'égard des étrangers.

Eh bien! poursuivez-vous, vous vous comparez aux anciens. Il faut donc que nous haïssions chez vous ce que nous n'approuvons pas, parce qu'il ne se trouve plus chez nous. Répondez ici à chaque espèce, je ne demande pas des exemples qui se ressemblent par les mots. Si c'est le mépris de la mort qui a rendu vos ancêtres si renommés, ce n'est pas apparemment par amour pour la vie que vous offrez vos poitrines à l'épée des gladiateurs. Mais vous donnez à la milice le nom de mort. Si une femme est devenue fameuse en se livrant à ses bêtes, tous les jours, au milieu de la paix, on vous voit courir volontairement au-devant des bêtes. Si aucun Régulus parmi vous ne plante plus une croix en terre pour y livrer son corps aux clous, vous savez mépriser la flamme, depuis qu'un de vous faisait métier de se montrer, moyennant récompense, |501 dans une tunique embrasée. Si une femme brava les verges, il n'y a pas longtemps qu'un païen renouvelait cet exemple de courage sous les couteaux qui le frappaient. Ainsi laissons de côté la gloire de Lacédémone.

XIX. J'en ai dit assez, il me semble, sur la stupide opiniâtreté des Chrétiens. Si nous partageons ce reproche avec vous, il nous reste à examiner pourquoi ce mépris de la mort dans les uns et les autres. Notre obstination, à nous, est fondée sur notre foi. Nous croyons à la résurrection des morts; l'espérance de cette résurrection nous apprend à mépriser le trépas. Riez tant qu'il vous plaira de la stupidité de ces hommes qui meurent pour vivre; mais pour vous aider à mieux rire, et à nous insulter de meilleur coeur, passez l'éponge, ou si vous l'aimez mieux, votre langue, sur tous vos monuments littéraires qui affirment avec nous que les âmes reviendront habiter dans les corps. Et cependant combien notre opinion est-elle plus raisonnable que la vôtre, puisque nous soutenons que les âmes rentreront dans les mêmes corps qu'elles animaient ici-bas, tandis que votre extravagance fait passer l'âme d'un homme dans un chien, un mulet ou un paon. Nous croyons encore que Dieu jugera les hommes, selon leurs oeuvres, après leur mort. Vous, vous attribuez ce jugement à un Minos et à un Rhadamanthe; en attendant, vous excluez Aristide qui était plus juste qu'eux. Nous disons enfin que les méchants seront châtiés par le feu éternel, et que les hommes vertueux iront jouir de l'éternité dans un lieu de délices. Votre Phlégéton et vos Champs-Elysées n'ont pas d'autre destination. Ce ne sont pas seulement vos fables et vos poètes qui parlent de ces vérités; vos philosophes eux-mêmes rendent témoignage à la certitude d'un avenir, et le confirment par les récompenses et les châtiments qui suivent le jugement.

XX. Pourquoi donc, ô injustes nations, ne saluez-vous pas, que dis-je? pourquoi ne maudissez-vous pas dans les Chrétiens des hommes qui vous ressemblent, puisqu'il n'y |502 a pas de différence entre nous, et que nous sommes une seule et même chose? Vous ne pouvez haïr ce que vous êtes! Allons, donnez-nous la main, embrassons-nous mutuellement, mêlons-nous tous ensemble, sanguinaires avec sanguinaires, incestueux avec incestueux, conspirateurs avec conspirateurs, opiniâtres avec opiniâtres, extravagants avec extravagants! Nous sommes les uns et les autres également impies envers les dieux; nous provoquons également leur colère. Vous avez aussi parmi vous une troisième race, sinon par de troisièmes rites, au moins par son troisième sexe, sexe qui participe de l'homme et de la femme, et peut s'unir à l'un comme à l'autre. Ou bien, serait-ce que notre ressemblance avec vous vous offense? L'égalité, d'ordinaire, engendre la jalousie et la haine. Ainsi, le potier est jaloux du potier, le forgeron du forgeron.

Mais finissons cette confession ironique, pour revenir à la vérité et à la constance dans la vérité, qui se rencontrent parmi nous seuls, et qui nous distinguent complètement de vous. Oui, nous seuls les possédons, parce qu'elles nous viennent de celui qui éclaire la science, inspire la sagesse, gouverne le jugement.

Enfin, une des maximes de votre législation, c'est que la sentence ne doit être prononcée qu'après l'audition des deux parties. Nous sommes les seuls envers qui vous violez cette loi. . . . . Par une pente naturelle à l'homme, vous obéissez à des vices que vous condamnez dans les autres. . . . . occupés d'œuvres. . . . .(3) chastes envers les étrangers, impudiques à l'égard de vous-mêmes; courageux au-dehors, soumis à la maison. Mais n'est-ce pas une grande injustice |503 que ceux qui ont la science soient jugés par les ignorants? « Ôtez la paille ou plutôt la poutre qui est dans votre oeil, avant de vouloir ôter la paille qui est dans l'oeil de votre voisin. » Commencez par vous réformer vous-mêmes, pour châtier ensuite les Chrétiens. Ou plutôt, vous ne punirez plus ce que vous aurez réformé. Que dis je? Vous serez Chrétiens; et si vous êtes Chrétiens, vous serez corrigés. Étudiez ce dont vous nous accusez, et vous ne nous accuserez plus. Reconnaissez ce dont vous ne vous accusez pas, et vous commencerez à vous accuser. Ce peu de paroles doit suffire pour vous montrer où est l'erreur et où est la vérité, du moins autant qu'il nous a été possible de le faire. Condamnez la vérité, si vous le pouvez, mais seulement après l'avoir approfondie; approuvez l'erreur, si vous le pensez, mais que ce soit avec connaissance de cause. S'il vous est ordonné d'aimer l'erreur et de haïr la vérité, encore faut-il que vous connaissiez ce que vous aimez et ce que vous haïssez.


1. (1) Cérémonies qui consistaient à placer les images des dieux ou des rois sur des lits garnis de coussins, autour d'une table bien servie.

2. (1) Ces phrases cachent des mystères d'iniquité dont nous n'avons pas voulu soulever le voile.

3. (1) Le texte de ce traité ne nous est parvenu que mutilé et fort incomplet. Les lacunes sont bien plus nombreuses encore dans le second livre. Il y a des chapitres inintelligibles, tant ils sont tronqués. Il faut souvent analyser au lieu de traduire, et donner un sens d'induction à des mots qui sont associés l'un à l'autre contre toute espèce de règles logiques ou grammaticales.


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Traduit par E.-A. de Genoude, 1852. Proposé par Ugo Bratelli, 2003.


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